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Littérature et Francophonie

Vendredi 14 septembre 2007


Ce que je sais de Kateb Yacine

 

 
Ce que je sais de Kateb se dira, pour des raisons que je ne saurais dire, malaisément : peut-être parce qu'il n'est pas simple de parler d'un homme d'une telle envergure, aujourd'hui disparu. Il ne s'agira par conséquent pas pour moi de redire quelque chose qui ressemblerait à un hommage - beaucoup lui ont été rendus depuis que la nouvelle de sa mort nous est parvenue.


Il ne faudra pas non plus attendre ici un propos en forme d'oraison funèbre, genre qui accumule les éloges et encercle les cadavres d'une auréole commodément laudative. Ni un examen de l'oeuvre de Kateb; qu'elle soit récente : l'expérience du travail collectif à Bel-Abbes, le théâtre populaire en arabe, auxquels s'est consacré l'écrivain depuis une quinzaine d'années; ni d'analyser les romans écrits en langue française et que je considère, au regard de l'ensemble de sa production, comme majeurs. D'autres, ailleurs, se chargeront d'apporter une information moins anecdotique dans l'approche que ce texte veut proposer de l'auteur.

Ces barrières de protection posées, je réalise que je n'ai d'autre choix que de les franchir; et qu'il me faudra, pour mener à terme cette idée d'essai, prendre là où je prétendais ne pas puiser.


Voyons maintenant ce que, pour lever l'ambiguïté du titre, j'ai appris de Kateb.

Ce que je voudrais dire de ce que je sais de lui va donc graviter autour de ce personnage qui avait écrit Nedjma - un des textes phare de la littérature algérienne -, et que la rumeur, dans le landerneau des lettres, persistait à désigner, seulement et exagérément, dans les marginalités qu'il affichait. Homme de tumulte et de scandale, constant dans ses récidives, Kateb se délectait de ses faux pas, d'autant qu'il les mettait dans le plat des convenances ; il bousculait l'ordre régnant des choses, l'ordre admis qu'il déclarait avoir été imposé au détriment de celui pour qui des hommes - dont lui - avaient lutté. Ennemi des mensonges, il croyait la justice soeur jumelle de la liberté : aussi se tenait-il parfois en solitaire, à la pointe des combats contre les intolérances, les censures, pour l'égalité des sexes, l'affranchissement de l'art des tutelles dirigeantes, la reconnaissance des langues pratiquées en Algérie et la réhabilitation des entités culturelles minorisées. La solitude dans laquelle par goût il se retranchait, malgré les sollicitation amicales dont il était l'objet, me paraît représenter à posteriori le lieu nourricier et paisible où Kateb constamment se reconstituer. N'écrivant plus, il s'était mis à vivre son écriture en personnage frondeur d'une aventure dont il devenait l'auteur et l'acteur : une écriture heurtée, imprévisible, vivante, inscrite au centre de ses conflits et de ses exils. C'est ainsi que par fidélité à l'histoire de son éveil politique, ou par devoir, il ne renia jamais l'un des héros de son adolescence, qu'il créditait d'une dette personnelle ineffaçable : Staline, l'homme d'acier. Ses partis pris étaient les siens, il ne nous appartient plus de les juger sous prétexte que la vérité serait en train de changer de contenu.


Comme un personnage de roman, ce stalinien absolu et généreux, anachroniquement romantique, vivait ses contradictions en esthète, dédaigneux du vulgaire partage qui s'opère classiquement entre le coeur et la raison. Sa raison était le coeur, résolument.

Cette leçon je ne l'entendis, au sens littéral du terme, que progressivement, quand décantaient, après être passés par le filtre des saisons, les remous provoqués par sa verve iconoclaste, et que les faits, malgré leur nature têtue - ce qu'un Kateb n'ignorait pas par hypothèse d'école - démentaient les prévisions politiciennes pour se conformer a la vision du poète.


Kateb n'aura eu le temps d'apercevoir que les prémices de la formidable protestation qui ébranle les régimes obsolètes, à l'Est de la vielle Europe. En réalité un bouleversement inattendu du monde - du moins dans ses répercussions ultérieures -, entamé par des foules excédées, sevrées de l'essentiel, et que Kateb, partisan des possibles, aurait soutenues sans réserves ni regrets. Une forme de révolution justement qui renoue avec l'origine, la pure et vraie révolution annoncée par des prophètes tels que Marx, dans ses phrases rêveuses -, Rimbaud, Lautréamont et Si-Mokhtar le constantinois, et dont Kateb avait fait siens, en les adaptant, certains de leurs mots d'ordre : sur la politique, sur le langage et sur la vie.


Vie de voyages et d'errances mais aussi de haltes. L'activité migratoire de Kateb a été ponctuée de larges moments où il s'accrochait à lui-même, travaillait dans cette fébrilité qui lui était si particulière, et qu'il accentuait en ayant recours à ce que j'appellerai, par euphémisme, des excitants socialement réprouvés. La morale évidemment n'est pas de mise ici et je sais que Kateb a payé d'un prix relativement cher - celui d’un tenace opprobre institutionnel - ses fréquentes incursions dans le vertige des paradis artificiels. La dernière injure, par exemple, subie post-mortem, fut proférée par de sinistres imams qui, dans leur prêche du vendredi, vouèrent aux gémonies - avec l'enfer en plus - l'auteur supplicié de Nedjma, le plus grand de nos écrivains. Je m'aperçois avec une sorte d'effroi du labeur qui reste à fournir pour qu'ici trouvent une place la curiosité, le courage, l'invention, la différence portés par la pensée insoumise - périlleuse pour les dogmes - des explorateurs de l'imaginaire.


Kateb avait conscience du danger incarné par ces forces d'un autre âge, et sa hargne d'homme menacé, anticipant les haines fanatiques, n' avait pas de frein pour combattre cette manière de fascisme qui s'installe chez nous et qui tente de forcer les libertés, en voilant l'élan qui pousse vers le progrès.


Je voudrais montrer Kateb et le raconter ainsi qu'il m'apparaissait. Il n'avait pas la voix de son visage ni le visage de son allure. Quand il se déplaçait, et ceux qui ont vu l'Amour et la révolution de Kamel Dahane l'auront constaté, il semblait fendre l'air avec la détermination d'une proue à l'oeuvre sur l'eau ; il avançait le buste raide, sans mouvements des bras, la nuque droite, en automate décidé ; sa tête, sa belle tête émaciée, irriguée déjà par le sang empoisonné qui le consumait, blême, malade des souffrances qu'il infligeait à son corps, et glabre, souriait peu. Un masque de chair transparent semblait la recouvrir, n'étaient les yeux intenses (ceux un peu du peintre Issiakhem) qui vrillaient l'interlocuteur importun. Une voix du terroir, qui caressait les "R" en les roulant, parvenait, insolite, de cette image diaphane que les cheveux uniformément gris adoucissaient, comme pour contredire, je crois que cela peut s'écrire sans verser dans le ridicule, l'austère noblesse de cette figure parfaitement digne.


Cette raideur et cette douceur, ensemble mises, suscitaient à sa vue une émotion désarmante : tant de force dans un corps si frêle. D'autant que Kateb n'était pas avare de sorties et qu'il fréquentait là où, disait-il, les gens du peuple allaient. Ce qui fait qu'on le reconnaissait dans la rue, dans les bars, constamment exposé aux agressions inquiètes de bavards qui ne l'avaient pas lu mais qui percevaient intuitivement son statut d'homme singulier. On lui demandait de répondre à tout, sinon de tout. On l'interrogeait sans égards sur le berbérisme ou la religion - deux questions qui, alors, se chuchotaient -, il répliquait dans une urgence à dire irrépressible, non protocolaire, teintée souvent d'une volontaire provocation, mais toujours avec honneur. Sa fragilité extérieure le préservait néanmoins des attaques physiques, bien que parfois, mais cela c'était avant, lors des mémorables équipées avec Issiakhem le peintre, Ziad le journaliste, Haddad l’écrivain, Zinet le comédien et cinéaste, il ne dédaignait pas, quand ses arguments butaient sur la bêtise bien-pensante, de faire le coup de poing. Kateb, on l'aura deviné, avait l'amitié ni tranquille, ni facile.


A son insu - mais à peine - se tissait autour de son nom une légende que ses multiples prises de parole, longtemps occultées par nos médias, constituèrent en amorce de mythe. Kateb absent/présent, parce que inventé, s'imposait à ses censeurs, inaccessible.

Kateb est sans doute l'un des derniers représentants de cette race d'hommes formés dans l'adversité, qui réagissent aux situations fermées avec la splendeur des âmes entières, qui ne renoncent pas. Sa timidité avait besoin de secousses pour se transformer en efficace riposte. Et les éclats de l'époque surréaliste me le font associer aux grands perturbateurs du début de ce siècle. Un même ciel les abrite, j'en suis convaincu, car un même désir de le vivre sur terre les animait, lui, Breton, Soupault, Eluard, Perret et les autres.


Kateb marxiste, populiste, esthète, anarchiste, surréaliste poursuivait sans complexes, combinant les caractères contraires de sa personnalité, les aventures que son temps lui procurait : Hanoi, la Havane, Rome, Paris, l'Albanie, Alger, Moscou, Bel-Abbes et tout récemment New York dont il était revenu séduit et prêt à y retourner : des villes, des amours, des projets, des engagements, des escapades, et son regard continuellement en éveil, à l'affût de ce qu'il devait comprendre et entreprendre : autant d'aliments à sa réserve d'expériences qu'il mettait ensuite en relation, notant la progression de la liberté ici, et là ses reculs. Son théâtre le montre assez, qui prend source et prétexte dans l'émigration, la Palestine, l'épopée des arabes, le Vietnam, l'Afrique du Sud, le Maroc, pour développer dans une langue populaire charnue sa croyance politique d'un humanisme qui trouvera un jour raison, indispensablement.


L'aura sulfureuse qui lui a été accolée s'évaporera, comme il le faisait dire à Lakhdar en écrivant sa mort : une vapeur d'étoile dissipée à l'infini. Les textes resteront et chez ceux qui l'aimaient, le souvenir de son inépuisable amour de la vie.

Kateb est mort guéri, en plein sommeil, le matin.

Il ne voulait pas mourir, il voulait encore se battre après avoir vaincu la maladie, mais son corps affaibli, las des fatigues accumulées, a cédé. Dans une dernière et vaine colère, accompagné du poème d'Hölderlin qu'il lisait quelques jours auparavant, Yacine a dû le suivre.


Oran, décembre 1989

Par Med Médiène
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Vendredi 14 septembre 2007


Littérature d'urgence, deux générations et une Algérie blessée.

 

J'avoue avoir eu du mal à mettre en forme ce semblant d'introduction au débat qui nous réunit ce soir. Les questions contenues dans l'intitulé de la table ronde " Littérature d'urgence, deux générations et une Algérie blessée" n'ont pas été aussi simples que cela à saisir, ou du moins, ce qu'elles sous-tendent, de mon point de vue, ne va pas de soi. Comme si leur formulation répétait celles entendues dans les années 50 à propos de la littérature, de sa fonction et de son utilité dans des sociétés en crise. A l'époque, je m'en souviens, c'était: que peut la littérature devant un enfant qui a faim? Aujourd'hui ce serait: que peut la littérature, l'art en général, devant un enfant que l'on égorge?

On le voit, en à peine un demi-siècle, la question s'est d'un coup chargée, non pas d'un surcroît de tragique, mais d'horreur pure. D'un coup, la question s'avoue, on dirait, intellectuellement et humainement sans réponse, tant elle paraît impossible.

Et pourtant...

 

La première génération

Dans les années 50, justement, que se passe-t-il? Le monde est bipolaire. l'Est et l'Ouest sont symboliquement séparés par le mur de Berlin. Les écrivains algériens assument pleinement une responsabilité qui les place du côté des humiliés et des offensés- ces damnés de la terre. L'Algérie se bat pour son indépendance et ses porte-parole s'engagent à le dire par le roman, le théâtre,  la poésie et la peinture. Le contexte mondial est en leur faveur, ils sont les Justes selon Camus, qui luttent contre l'oppression et l'injustice du colonialisme. Ils sont les représentants d'une société déjà blessée, avide de dignité et de reconnaissance. Même s'ils ne sont pas lus par elle, ces écrivains savent en parler parce qu'ils sont issus d'elle. Ils ont vécu l'humiliation qu'ont subie leurs semblables et leurs oeuvres, s'adressant d'abord à un public métropolitain, dévoilent "les travaux et les jours" et la peine à vivre d'une humanité longtemps déconsidérée.

Cette génération d'écrivains, de Mouloud Feraoun à Kateb Yacine, travaillait, si je puis dire, dans la clarté. Les camps étaient visibles, l'adversaire connu, le combat noble.

Aujourd'hui, autre chose se passe.

 

La seconde génération.

La seconde génération d'écrivains algériens se trouve dans une situation différente; plus complexe et plus cruelle. Le contexte international a changé, le monde est devenu mono polaire. Le Nord gère toute la planète grâce à ses richesses et à son savoir faire.

Le rendez-vous avec la liberté n'a pas eu lieu en Algérie. Une histoire trop lourde pèse sur ses velléités démocratiques: trop de retard, trop d'ignorance, trop d'erreurs, trop de sectarisme, trop d'ambitions personnelles ont mené le pays dans l'impasse sanglante où il se trouve. La voix de l'artiste- voix écrite, peinte, chantée ou filmée- dans ce désert bruyant s'est vue remplacée par une autre voix d'obédience, disons le, religieuse.

Cette perte d'audience de la part d'une parole réfléchie, inventive, contestataire s'explique par le délabrement d'une pensée sociale dû aux carences de la gestion politique, économique et culturelle de l'Algérie.

Une pensée en voie de réification expulse naturellement toute tentative de comprendre le monde. Et les vigiles nécessaires que sont les intellectuels sont bannis du clan.

Voyons de plus prés.

En l'espace de deux décennies, l'artiste algérien a vu se distendre les attaches qui l'unissaient à son peuple- celui-là même qui devait se lancer à la conquête du ciel et reconstruire l'homme au temps glorieux de la guerre de libération nationale.

Préparée par la démagogie populiste d'après l'indépendance, en l'absence d'une réelle culture citoyenne, la démagogie intégriste a eu raison des principes de progrès attribués naïvement aux "masses populaires." Les conditions de vie, caractérisées par une paupérisation généralisée ajoutées à une politique scolaire désastreuse ont fait le reste, laissant libre la voie de l'involution.

Ce gel de la pensée détruit toute idée s'apparentant à la tolérance, au souci de la nuance, à l'acceptation de l'autre. L'intellectuel ainsi piégé devient suspect au regard d'une société qui ne l'envisage plus que, au mieux, comme un hérétique inoffensif, au pire, comme un traître à châtier.

Des noms me viennent à l'esprit, aujourd'hui détruits: Alloula le dramaturge, Sebti le poète, Asselah de l'E.N.B.A. et son fils peintre, Djaout le romancier, Mekbel le billettiste, Boukhoubza et Liabés les sociologues, Boucebci le psychanalyste, Benkhenchir le biologiste. La liste est longue, abominablement longue.

L'inédit de cette situation algérienne tient au fait que le penseur n'est plus forcément contraint au silence par le pouvoir. Il l'est par des groupes sociaux ou religieux qui se proclament gardiens d'une morale décrétée indiscutable.

Les intellectuels visés par cette nouvelle forme d'inquisition, deviennent par conséquent des martyrs de conflits d'intérêts et non du combat des idées. Ils sont les victimes d'une lutte qui n'est pas la leur.

On peut comprendre dés lors le découragement de certains qui n'ont le choix que de se replier sur eux-mêmes pour se perdre dans l'anonymat des minorités inacceptées. Et comprendre pareillement la volonté de certains autres à ne pas abdiquer et chercher ailleurs, quand cela est possible, un asile d'où ils pourront dire que, toujours, le métier d'écrire est inséparable du "métier de vivre". Dans l'urgence ou dans la lenteur, mais debout, à la manière d'Aimé Césaire du Cahier pour un Retour au Pays natal, l'âme ouverte aux rumeurs du monde.

Reste l'inquiétude, partagée, je le sais, par nombre d'entre nous. Non pas celle de mourir, tout être est voué à cet ultime passage, mais celle de cet état insupportable qui s'installe entre la vie et la non vie, où tout se vaut, où tout s'égale dans l'uniformité d'un immense silence.

En ce qui me concerne, cette peur est identifiée: c'est cette difficulté, maintenant et peut-être à jamais, à dire, à prendre les mots pour ce qu'ils sont: un matériau à travailler pour bâtir, dans l'entremêlement du labeur et du plaisir, une phrase, une page, un univers.

Parce que je crois que la littérature n'est pas le domaine de la vertu, parce que, comme tout le monde, je peux faillir et douter- même et surtout de l'écriture-, je redoute par dessus tout la perte du désir d'écrire, c'est à dire de ne plus avoir de raisons, ou de déraisons, d'exister.


Lyon, 1999

Par Med Médiène
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Samedi 15 septembre 2007








Cendres 1934 (poèmes écrits de 1928 à 1934)

 

Tout un peuple défunt secouait son linceul;

 

Tu seras dans ton lit de schiste

Au pied du figuier tordu.

Ils viendront par le Val de Mort

Montant lentement la colline

Le cimetière est à main gauche,

Tu ne t'en souviendras déjà plus.


Quand je cherche ma voix, j'entends vos lèvres closes

Votre terrible voix d'au-delà de la nuit...

Qui portera vos voix vivantes dans mes chants?

Voix de la mort, pétrie du silence éternel

De mes absents plus présents d'être morts

En moi créés, en moi vêtus de rayons noirs

Tu roules dans ton flot les fruits purs de la nuit


Je n'ai rien su donner de mes secrets espoirs.

 

J'ai si longtemps gémi dans le corps d'une femme

J'ai si longtemps cherché l'oubli de ma présence.


Visages en douleur à l'orée de ma nuit, c'est vous qui revivez, tourbillons des jours noirs que j'avais cru défunts?

Vos pleurs pour qui sont-ils? Et vos rires cruels?

Et l'homme qui voulait tuer le souvenir s'abîme dans la nuit des espaces stellaires.


Je sais que tu viens de là-bas, de très loin

Là où l'homme n'a point de part.


Et que brûlent enfin mes souillures

Et mes vaines craintes.


Et les neiges des hautes cimes désirées

Sont loin, bien loin

Au fond du souvenir qui s'éveille,

Et meurt.


Tu abandonneras les musiques de ton enfance

Ta mère, qui le soir, t'endormait de ses chants.


Une étoile sanglote au fond de ma mémoire.


 

Etoile secrète (1937) Thèmes de l'étoile, la nuit, le vent, l'enfance, les femmes, le souvenir, le mal secret; Scories (salissure, souillure)

 

De la crainte de me montrer nu, je me tenais devant, paré comme un acteur.


L'Absent a dû penser d'abord, comme beaucoup de bons esprits, que l'exercice de la poésie le délivrerait de ses angoisses. Mais désireux d'entrer plus directement dans la voie du salut, il renonça bien vite à cette activité.


Je n'ai rien dit qui fût à moi

je n'ai rien dit qui fut à moi

Ah ! Dites-moi l'origine

Des paroles qui chantent en moi !

(...) Qui me dira le destin de ces paroles d'inconnu,

De quoi sont-elles messagères?

De quoi suis-je le messager?


Connais-tu mon père et ma mère? Ou me montreras-tu ma patrie, Car je n'ai ni père ni mère, je suis orphelin sans patrie.


Je ne suis pas de ce pays, je ne suis pas de ce monde.


Je me tiens entre vous et mes paroles, mes paroles qui me sont étrangères. Qui parle en moi à travers mon corps en sommeil?


La douleur perpétuelle de l'exil;


J'ai reconnu ce paysage comme s'il dormait au fond de moi.


J'attends...une éclosion de vie nouvelle.


Tous mes trésors intérieurs je les ai semés sur la route.


Je cherche ici pour vous le secret de mon être.


Je veux aller trouver ma Famille ...

Je veux aller trouver les Anges, mes frères,

Dans le pays muet que renferme mon coeur ...

Je voudrais reposer dans ma famille humaine

Celle qui fut livrée à une sombre haine.


En nous la vie est en veilleuse, car nos racines sont coupées du sol profond du Paradis où l'Eau brillait d'Or et de Sang.


Il te faut découvrir ta lumière, l'Orient secret de ton sang.


Tes traces sont perdues.


Tu as abandonné ce qu'on croyait de l'homme.

J'aurais aimé mourir sur la route.


Il fait nuit dans ma chambre, et bien tiède. Je veux y vivre tout nu, le corps et l'âme tout nus.


Où sommes-nous, - criaient certains -

Nous n'avons plus de consistance

Depuis des siècles et des siècles

Nous tournons autour des étoiles

Mais nous ne les voyons plus.

Mais toute parole est un germe mort

Si dans un coeur elle ne s'incarne.


Et nous prions sur ce même rythme que tu découvrais sur la terre

Ce rythme ancien du coeur de l'homme

Qui boit la vie pour la donner.


Un Démon est en moi. Parfois il parle comme un Ange. Mais le plus souvent, il n'est autre que ce démon intérieur en qui je pourrais me reconnaître, si toutefois il m'était possible de le fixer en l'une de ses innombrables métamorphoses.

J'ai cru que l'écriture portait en elle une vertu d'exorcisme. Mais rien ne me délivre de mon démon... Il me faut être convaincu de cette cruelle vérité qu'il n'y pas de délivrance par la parole.


Le poème La Mort (p.80) est dédié la "Maison désertée, aux tombes ancestrales qui ne m'abriteront pas."

 

Jugurtha (1946)

Encore faudrait-il que Jugurtha triomphe de Jugurtha, qu'il mesure tout ce qui lui manque et qu'il doit acquérir, s'il veut égaler ses maîtres occidentaux autrement qu'en se parant de leur plumage.


Lettres à Jules Roy

1943

L'Afrique du Nord : si l'on continue ainsi elle sera perdue pour la France, économiquement (on peut compter sur les Américains pour cela), et surtout spirituellement.


6 août 1955

Mais qui, parmi mes anciens amis, a jamais songé à mesurer comment ma vie, en raison de mes origines et ma situation, était plus difficile à conduire que beaucoup d'autres. Mais je n'ai pas mis ma vie dans la littérature. J'en crève un peu plus chaque jour. Il va falloir s'y mettre maintenant, ou renoncer tout à fait. Et je n'ai pas le droit de renoncer, n'étant pas seul en cause.


22décembre 1954

Et me voici, dans mon âge mur, n'ayant produit aucune oeuvre capable d'atteindre directement le public ... Le succès n'est pas un but, c'est un moyen. Mais je comprends, un peu tard, qu'il faut le vouloir comme but si on veut l'utiliser comme moyen.

 

 

Etudes méditerranéennes (numéro 9 mai 1961)

Je ne chanterai pas l'arabesque

La couleur ni le monument d'or ancien

Mais une forme de vie simple

A ras de plaine et de mer sous le ciel

Mais le geste et la parole ordinaires

Vif et affleurant des plus vieux âges

Mais la gloire sublime et pauvre de l'homme

En la stature naïve et souveraine qu'il reçoit de toi

Terre de l'homme en son jour.


Mais assimiler sur place, par une entreprise systématique tout un peuple, suppose la destruction progressive de ce qui le constitue comme peuple, c'est à dire proprement un génocide.

 

Quelques raisons de la révolte algérienne.

Ils s'y sont engagés parce qu'aucune voie de droit ou de raison ne leur était laissée libre Il n'y avait rien d'autre à faire. C'était, et cela demeure, la seule chose à faire. Une voie sanglante, étroite, incertaine et longue. Mais encore un coup, ils n'avaient pas le choix.

Ibid

 

Espoir et paroles (Alger, 1963) poèmes écrits en 1958.

Aux Algériens on a tout pris

La patrie avec le nom

Le langage avec les divines sentences

De sagesse qui règlent la marche de l'homme

Depuis le berceau

Jusqu'à la tombe

La terre avec le blé, les sources avec les jardins

Le pain de la bouche et le pain de l'âme

L'honneur

La grâce s de vivre comme enfant de Dieu frère des hommes

Sous le soleil dans le vent la pluie et la neige;


Ah! Pour un seul mot de ma langue

Pour la seule grâce d'un mot...

Pour ce mot orphelin

Cueilli aux lèvres sèches de l'Ancêtre

Goutte de sang sur la rose de l'enfance

Etincelant sur la roue du soleil...

Un mot d'eau vive

Dans ta main

Le coeur du monde.

Par Med Médiène
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Samedi 15 septembre 2007

 


La France est l'esprit de mon âme. L'Algérie est l'âme de mon esprit

Jean Amrouche

 

A qui veut définir Jean Amrouche, je demande que l'on retienne cette double religion, celle du langage et celle du mythe (...) Et cette religion s'appelle la poésie.

Aimé Césaire


Jean Amrouche, considéré comme l'un des pères fondateurs de la littérature algérienne d'expression française, ajoute au champ de la poésie universelle la parole étrange et inattendue du colonisé.

Son oeuvre, prémonitoire, mérite que l'on s'y attarde. Ses meurtrissures, que sa culture religieuse chrétienne exacerbe, dévoilent pathétiquement le "mal-être" d'une conscience qui se cherche.

Ses engagements, ses interrogations et ses amitiés avec de nombreux écrivains et hommes politiques font de Jean Amrouche un auteur essentiel de la francophonie. Cette présentation succincte se veut, pour des lecteurs qui ne le connaissent pas, une introduction à son oeuvre et, au-delà, elle entend susciter chez eux le désir de rencontrer un pan important de la littérature francophone.


Naissances

Jean El-Mouhoub (l'Aimé) Amrouche est né le 7 février 1906 à lghil-Ali, village de la petite Kabylie en Algérie christianisé en partie par les Pères Blancs. Sa venue au monde, après celle de Paul en 1900 et Henri en 1903, se fait sous le signe d'une ambiguïté qui le hantera toute sa vie : comment être de famille berbère convertie au christianisme dans un pays musulman colonisé ?

Il a deux ans quand sa famille s'exile en Tunisie où elle vit à peine du salaire de son père employé à la Compagnie des Chemins de Fer. De condition modeste, et plutôt traditionalistes, ses parents Belkacem Ou Amrouche et Fadhma Aït Mansour avaient néanmoins suivi des études secondaires : fait exceptionnel à cette époque. Les enfants du couple fréquentent l'école des frères Maristes à Tunis. Jean est souvent le premier de sa classe, mais chétif et de santé fragile, il a peu d'appétit, il a souvent mal aux dents et un trachome mal soigné lui a laissé une tâche ineffaçable dans l'oeil.

De fréquents séjours dans son village natal, auprès de sa famille élargie - qui comptait de nombreux musulmans - permettent à Jean de s'imprégner profondément des mythes et des légendes qui alimentent la culture berbère. Au cours de l'un d'eux, en 1910, il retrouve son grand-père, l'homme aux quatre femmes, ruiné. De son enfance tunisienne, vécue au milieu de familles italiennes et plus précisément siciliennes, et de son adolescence, il nous reste Histoire de ma vie, livre témoignage écrit par sa mère, Fadhma, née en 1882 et mariée à 17 ans. Par ses récits et ses contes, traduits plus tard par Jean, elle maintient intact le lien avec le pays des Ancêtres "...et les pentes à nu de ces collines bleues". Jean et sa soeur, l'écrivain et chanteuse Marguerite Taos, se souviendront de ces veillées comme des moments de ressourcement magiques et précieux.

 En 1913, une année avant la mobilisation du père de Jean, les Amrouche accèdent à la citoyenneté française par naturalisation. Ils deviennent propriètaires de leur maison en 1918. Désormais Français "à part entière", et n'ayant plus à déménager, Jean poursuit une scolarité excellente d'abord chez les Pères, rue de l'Eglise, puis au collège Alaoui où il obtient son brevet en 1921. Ses parents l'inscrivent ensuite à l'Ecole normale où il est pensionnaire. Il en sortira major de promotion. Il est nommé instituteur à Sousse. En 1925, il part pour la France après avoir été reçu au concours d'entrée à l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Nommé professeur en 1928, il retourne enseigner à Sousse en Tunisie après avoir passé son service militaire à Bizerte. Il s'inscrit à l'Ecole d'élèves officiers. On le retrouve à Saint-Maixent en 1929 d'où il reviendra avec le grade de sous-lieutenant. Il se marie en 1932. En 1937 il est nommé professeur au Lycée Carnot de Tunis. Après avoir divorcé de sa première femme il épouse Suzanne.

Jean Amrouche commence la rédaction des poèmes réunis dans un ensemble qu'il intitule Cendres. Publié en 1934 à Tunis, ce recueil et Étoile Secrète qui suit en 1937, sont réédités par L'Harmattan à Paris. Témoin de cette époque, l'écrivain judéo tunisien Albert Memmi qui l'a eu comme professeur au lycée Carnot de Tunis, l'évoque dans roman La statue de sel sous le nom de Marrou.


Quêtes

L'itinéraire tout tracé de cet "indigène" qui joue le jeu de l'assimilation ne va pas cependant sans heurt. Même si son "algérianité" un moment oubliée - ou mise de côté - semble s'accommoder du masque qu'il est contraint de porter. Sa foi chrétienne et l'éducation française qu'elle facilite vont doublement éloigner le poète de sa communauté originelle. Ce déchirement imposé par l'histoire détermine sa quête poétique, puis identitaire et politique. Désormais, il consacre sa vie à retrouver "des Maîtres Mots, un langage primordial" qui le réconcilieront peut être avec "l'Orient secret de (s)on sang".

"Je n'ai rien dit qui fût à moi

Je n'ai rien dit qui fût de moi

Ah ! Dites-moi l'origine

Des paroles qui chantent en moi !"

Dans l'univers d'hostilité feutrée où il évolue, le poète transfuge prend conscience de la double suspicion qu'il suscite et de "l'imposture" dans laquelle il se trouve projeté : d'une part, à l'égard de sa société d'adoption, et d'autre part à l'égard de son peuple de souche, "sa vraie famille humaine" dont il s'éloignait. Cet écartèlement nourrit une écriture mystique faite de doute

 

"Mais, ma place,

Celle de votre enfant, malgré vous, malgré lui

Prisonnier de ces os rendus au schiste sec,

Mais, ma place,

Celle de votre fils aux membres ligotés

Où, où est-elle ?"

et de sensualité mêlés lorsqu'il évoque, par exemple, les "collines ensommeillées comme des femmes après l'amour" de son pays.

La religion chrétienne n'est jamais reniée. Au contraire, elle conforte le poète dans son idéal de justice et dans la compassion pleine de repentir qu'il réserve à "L'homme le plus pauvre", à l'homme le plus seul.

"Mon Dieu, laissez moi vous parler aujourd'hui comme on parle aux hommes: vous refusez, dans cette noire solitude, de m'entendre à demi-mots. Ce langage, notre langage informulé, cette effusion dans le silence de toute chose, le courant mystérieux entre nous par quoi mon âme coulait en vous : tout cela aujourd'hui se fige dans un mutisme lourd."

L'oeuvre de Jean Amrouche, restreinte mais dense, laisse affleurer dans une écriture de feu sa quête incessante du pays des "traces perdues, le pays de l'olivier que le poète a abandonné. Mais de l'univers où il parle, où il se parle, (les formes pronominales variant selon le propos) son déracinement culturel et géographique le conduisent, peu à peu, à mesurer la vanité de l'écriture quand le peuple qui l'inspire ne peut y accéder : "j'ai cru, avoue-t-il, que l'écriture portait en elle une vertu d'exorcisme. Mais rien ne me délivre de mon démon... Il me faut être convaincu de cette cruelle vérité qu'il n'y a pas de délivrance par la parole". Il tente alors, secouant ce "démon intérieur" qui l'habite, une autre forme de parole, plus concrète, plus engagée (la seule qui puisse le rapprocher des siens), à travers des articles pour divers journaux et revues. Ses activités d'enseignant, d'écrivain et de traducteur ne révèlent cependant qu'un aspect de la nature particulière du destin de Jean Amrouche.


Engagements

Au cours de la seconde guerre mondiale son engagement dans la résistance au nazisme le porte vers le journalisme. En 1944 il rejoint à Alger le Général De Gaulle et le Comité français de Libération que ce dernier dirige. Amrouche, qui fait partie du Comité à l'Information, salue l'ordonnance accordant la citoyenneté française à une plus large frange d'Algériens. Mais les événements de Sétif et Guelma de mai 1945 et la terrible répression qui suit, où trois de ses connaissances sont tuées, le confirment dans ses craintes. Il comprend dés lors que c'est tout le système colonial qu'il faut supprimer.

A la Libération, il s'installe à Paris où il transfère la revue "L'Arche" qu'il a fondée à Alger une année plus tôt, avec l'aide de l'écrivain André Gide. Le drame algérien qui se profile lui fait perdre toute illusion. Il pressent qu' "il n'y a pas d'accord possible entre autochtones et français d'Algérie". Il sait par ses amis algériens, dont certains dirigeants nationalistes, que le maintien du statu quo n'est plus possible.

Alors : quelle Algérie et pour quelle Histoire ? Son long et beau texte "L'Eternel Jugurtha", qu'il publie en 1946 dans L'Arche, répond de façon lucide et audacieuse à cette question.

Jean Amrouche créera peu - du moins qui fût achevé. Des projets littéraires annoncés n'aboutiront pas. De son journal tenu jusqu'en 1961 seuls quelques extraits seront publiés. On a parlé d'un refus des héritiers. A la Radiodiffusion où il travaille (il est rédacteur en chef en 1958 et révoqué de ce poste en novembre 1959), il reçoit dans une émission littéraire de grande qualité qu'il anime les écrivains et les poètes qu'il admire, et dont certains sont des amis. Il dialogue ainsi des heures durant avec André Gide (1949), Paul Claudel (1951), François Mauriac (1952), Jean Giono, que lui a présenté en 1949 sa soeur Marguerite, (1953), Giuseppe Ungaretti (1954), Marcel Jouhandeau (1957). Il s'entretient également dans une série d'émissions poétiques avec Victor Segalen (1955), Kateb Yacine (1956, année de la parution de Nedjma), ainsi qu'en 1957 avec Aimé Césaire, Valérie Larbaud, Apollinaire, Saint John Perse, Paul Claudel et Antonin Artaud. Ses projets littéraires ne se réalisant pas, comme contrariés par l'actualité, il continue de publier dans la presse ses chroniques qui se font de plus en plus critiques à l'encontre de la politique coloniale.

 

Retrouvailles

La guerre d'Algérie sera le révélateur de la dualité du poète, et son antidote. Il se rapproche de "ses frères " et tente d'expliquer, à travers ses écrits, les raisons de leur révolte.

"Aux  Algériens on a tout pris

la patrie avec le nom

le langage avec les divines sentences

de sagesse qui règlent la marche de l'homme..."

Il rompt avec Camus dont il ne partage pas l'opinion sur le conflit qui se radicalise. Le choix qui les sépare- la mère ou la justice - proféré de deux désirs contraires (Amrouche le natif et Camus l'implanté), éclaire l'irréductible contradiction de la colonisation. Elle brise le lien qui le retenait d'être totalement du côté de ses frères sans pour cela récuser sa francité. Il publie alors des articles où ses racines enfin révélées le placeront du côté de son vrai pays. A la salle Wagram, le 27 janvier 1956, il se proclame "Indigène assimilé à un haut degré de perfection" pour mieux dénoncer la duperie de l'assimilation. Il tente d'expliquer à travers ses chroniques les raisons qui ont amené les Algériens à combattre par la violence l'ordre qui les opprimait- les voies légales leur étant refusées. "Il n'y avait rien d'autre à faire. C'était et cela demeure la seule chose à faire. Une voie sanglante, étroite, incertaine et longue. Mais encore un coup, ils n'avaient pas le choix."

En 1957, année du prix Nobel attribué à Camus, il écrit dans le journal "Le Monde":

"Le rêve, l'alibi historique, le parfait achèvement de l'oeuvre coloniale, c'était cela ! La métamorphose, homme par homme, famille par famille, de la société arabo-berbére et musulmane en société européenne et française."

Il confie la même année dans une lettre adressée à son ami Jules Roy, "Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes aux sources de l'Islam, ou il n'y aura rien..."

En 1961, lors d'un congrès à Venise, en compagnie de Vincent Monteil, il prend la parole au nom du peuple algérien dont il dit partager "les souffrances, les luttes et l'espoir". Mais demeuré fidèle à De Gaulle dont il défend la politique algérienne, il devient un émissaire écouté par l'Élysée et par les leaders du Front de Libération Nationale (mouvement indépendantiste algérien). Ainsi, lui, le colonisé "réussi", le poète qui a su faire de son ambivalence un trait d'union entre "ses" deux peuples, parviendra à les rapprocher. En Mars 1962 les Accords d'Evian sont signés, mettant officiellement fin à la guerre d'Algérie.

Un mois plus tard, Jean Amrouche meurt d'un cancer, chez lui à Paris, boulevard Malesherbes. Il a 56 ans et ne voit pas la fin du drame algérien dans lequel il s'était engagé avec tant de déchirements. C'est un autre poète, le Martiniquais Aimé Césaire, qui prononce son éloge funèbre. En 1963, il résumera la vie de son ami disparu de cette manière: "Le Jean Amrouche essentiel, c'est le Jean Amrouche poète."

"Aurai-je le temps d'écrire et de pleurer,

Aurai-je encore la force d'agir et de donner?

Ma jeunesse ivre de sang et d'eau,

Toute forte et trempée des larmes de mon corps

Saura-t-elle fendre le temps

Pour dormir dans l'Éternité ?"

(Cendres)

 

Paris, 1998

Par Med Médiène
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Vendredi 2 mai 2008

 

                                                                                                 Elissa Rhaïs

 

« La George Sand de l’Islam, un Loti enfin authentique, une Eberhardt qui aurait percé... Elle avait réussi ce à quoi tous s’essayaient en vain : ouvrir à la pensée métropolitaine notre empire, précipiter des djellabas et des robes à fleur dans les bras de la République... Elle a chanté tout ce que nous avons aimé et que nous avons quitté pour un ailleurs plus âpre et plus vaste. Elle seule était capable de jouer de l’illusion coloniale comme elle en a joué. Elle fut quelqu’un de merveilleusement suranné : elle incarna le mythe d’une Algérie heureuse et irremplaçable dans nos cœurs ».

Jules Roy

 

Le roman de la colonie

Le roman qui apparaît dans les années 1900 en Algérie inaugure une forme d’écriture qui s’oppose à la vision idéalisée véhiculée par les récits de voyage qui longtemps ont été le seul discours disponible sur ce qui était alors appelé l’Orient. Pour ces auteurs, natifs ou simples adeptes de la colonie, l’Orient des romantiques n’existe pas. Il n’est qu’un fantasme né de l’esprit d’une « vieille Europe » en mal d’exotisme.

La littérature coloniale se développe en sacrifiant dans la plupart des cas l’écriture et le travail de la langue au contenu purement idéologique. Elle affiche sans complexes son souci d’être au service de l’idée coloniale et se targue, car produite par des enfants du pays, d’être plus authentique que celle des écrivains voyageurs. Si pour l’un de ses représentants majeurs, l’académicien Louis Bertrand, originaire du Nord de la France qui réalisera l’essentiel de son oeuvre en Algérie, d’autres comme Robert Randau, Ferdinand Duchêne ou Lucienne Favre consacreront la totalité de leurs écrits à chanter ce pays neuf, qu’un peuple neuf, à l’exclusion de tout autre, a décidé de construire.

 

Roman psychologique naïf au charme désuet qui tente sans prétentions de décrire la vie orientale pour répondre à l’attente des lecteurs en continuant une mode en vogue au XIXème siècle. Le roman qui s’écrit alors sur l’Algérie dépeint d’une façon superficielle la vie d’une société peu encline à se laisser saisir et qui sera observée dans ses aspects les plus folkloriques. L’emprise sur le pays politiquement avérée bafouille dès qu’il s’agit de parler d’hommes, de ceux qui furent les premiers à l’occuper. Le roman l’avoue quand il dit la difficulté qu’il y a à saisir les méandres de la pensée indigène jugée, selon les auteurs, mouvante, fantasque, arriérée, crédule, enfantine, équivoque, hypocrite, primaire, sauvage, mais toujours différente de celle que ce roman incarne. Ce premier écart, ou dissidence discursive, qui aurait pu être littérairement parlant productif, n’a engendré que des oeuvres de petite main.

L’autre grande constante dans ce type de roman tient dans ce qu’il soit récit de la ville ou chronique du douar, qu’il décrive la classe des seigneurs ou celle du peuple des démunis, une même logique et les mêmes sentiments sont montrés. Socialement disparates, ils réagissent pourtant d’une manière identique à l’endroit de la religion. La religion, qui est un code de conduite, induit toute action, toute réflexion. Elle uniformise les êtres.

Le destin (Mektoub), pour reprendre une notion familière au roman colonial, était qu’il ne survivrait pas au réveil des hommes qu’il décrivait si sommairement.

L’itinéraire que poursuit l’héroïne du roman qui s’écrit entre les deux guerres en Algérie ressemble au chemin de croix de l’amour. D’une situation initiale impossible à vivre, elle rompt le lien qui l’attache au mari ou au père. Le plus souvent d’origine paysanne, le plus souvent pauvre, toujours jeune et belle, elle cesse un jour d’accepter son sort et décide de fuir. La misère, sa condition de femme soumise, maltraitée l’amène à imaginer un scénario qui l’éloignera, définitivement, du lieu où son existence s’embourbe.

Le corps de la femme : le visage (yeux, cheveux, bouches, lèvres, dents, front, menton), les bras, les mains, la gorge, les seins, les jambes, les chevilles, le pied.

Pas de cuisses, de ventre, de reins.

Le dos et les flancs esquissés.

N’aimant pas, elle se sent captive.

Le lieu : le bled misérable, étouffant sous le poids des traditions - qu’accentue le poids du système colonial.

Le voyage : à pieds, sur le dos d’une bête (âne, mulet, cheval, chameau...), en machina, en tomobile.

Le dénouement : la ville, les cafés, la rue, l’amour, la prostitution, l’alcool. La misère (retour à la situation initiale), la folie, la maladie, la vieillesse, la mort. L’arrière-fond politique assez tendu traversé de courants d’opinions divers, parfois évoqué ou montré, n’empêche pas l’auteur de décrire des marchés où abondent des fleurs et des fruits et la cohorte des meskines en haillons et pleins de poux, affamés et assoiffés qui viennent du sud. Ils menacent les villes qu’ils approchent de la peste ou du typhus. Chassés du coeur des cités, ils restent parqués à leurs portes où ils meurent de faim ou de maladie - par milliers.


Elissa Rhaïs  - Mythe et réalité : l’écriture comme sauvegarde

Elissa Rhaïs, de son vrai nom Rosine Boumendil est née à Blida le 12 décembre 1876. Ses parents, de confession juive, tenaient une petite boulangerie dans cette ville près d’Alger. Selon la légende, elle aurait eu comme grand mère du côté maternel une “fameuse conteuse musulmane”. La famille Boumendil, installée de longue date en Algérie, est originaire de l’Andalousie. La jeune Rosine va à l’école jusqu’à l’âge de 12 ans. Puis elle est placée à Alger comme domestique dans une famille juive aisée.

Elle se marie à deux reprises, a trois enfants dont Roland, une figure d’Alger où il demeurera jusqu’à sa mort survenue en 1987, et adopte un neveu par alliance, Raoul-Robert Tabet dont le fils, Paul, sera à l’origine du fameux scandale de 1982.

Elissa Rhaïs se fait connaître d’abord en tant que conteuse. Etonnante manieuse du Verbe, du mot, de la parole qu’elle met en scène avec ce talent inné qui fait sa singularité, elle charme un auditoire qui se presse chez elle pour de longues et savoureuses séances/spectacles.

De part son origine sociale, Elissa Rhaïs est plus proche du bas de la société que de son sommet. Elle est à l’écoute du petit monde musulman dont elle connaît la langue et les croyances liées à la mythologie rêveuse des peuples conquis. Elle puisera innombrablement dans les souvenirs de ces rencontres pour construire l’intrigue de ses romans.

Elle se met à consigner dans de petits cahiers ces histoires qui, revues et corrigées par son entourage, sont proposées à l’éditeur Plon qui les édite. Et lui trouve un pseudonyme : Elissa Rhaïs, et une origine romanesque : la transfuge d’un conte des Mille et une nuits. Les éditions Plon la présentent, en effet, comme une “petite orientale” échappée d’un harem et qui témoigne, en langue française, de la condition faite aux femmes en pays d’Islam. Elle joue à la perfection son rôle d’indigène exotique et excentrique dont l’actualité parisienne avait à ce moment besoin. Elle dit son « ardent désir de conter en langue française (s)on pays. »

Elle est recommandée par Louis Bertrand. Elle produit régulièrement jusqu’en 1930. La presse rend compte de ses romans. Elle occupe assez largement le devant de la scène littéraire. Elissa Rhaïs devient auteur à succès. Elle fréquente le Tout Paris Littéraire, rencontre Cocteau, Colette ...

De 1919 à 1930 elle publie neuf romans et trois recueils de contes ou nouvelles. Elle bénéficie de l’engouement porté par les lecteurs au roman de Pierre Benoît L’Atlantide qui paraît en 1919.


Elissa Rhaïs procède dans ses textes à une sorte de description ethnographique. Elle décrit avec une réelle empathie la société algérienne dont elle est issue.

Elle émaille ses récits d’expression traduites littéralement de l’arabe en français ce qui produit parfois un effet cocasse. Les dénouements de ses récits sont aussi schématiques que les intrigues dont ils sont le prétexte. Romans des impossibles, romans de l’échec, l’univers  dépeint par Elissa Rhaïs semble soumis inéluctablement à la tragédie. Par exemple, la prostitution est toujours favorisée par un concours de circonstances qui échappe à la volonté des protagonistes. Ainsi la prostituée ne peut jamais se racheter.

L’auteur rend compte dans son oeuvre de la situation coloniale et des antagonismes d’intérêts qui se transforment en antagonismes de race  Elle note le mépris ou l’indifférence des Européens à l’égard des indigènes et souligne leur mise à l’écart de l’évolution de la société et dit enfin comment ils sont cantonnés dans leur fonction d’êtres sans envergure, moisissant dans leur crasse comme dans La Convertie.

La communauté juive est elle aussi décrite : soit dans un aspect sur -valorisé soit dans les travers qu’il était de mode de leur reprocher à cette époque.

Elissa Rhaïs n’est pas un auteur algérianiste mais une voix singulière, originale dans les limites de son talent inégal. Elle s’intéresse aux sens, à la passion pointue et fatale qui s’emparent des êtres à l’écoute de leurs seuls désirs.

Conteuse, Elissa Rhaïs ne se soucie pas du vraisemblable : la finalité de son art c’est le rêve que l’imagination fait naître. Sa thématique est assez constante : amours frustrées, désirs et rêves qui tournent court, l’adultère, passions orageuses, vengeances et meurtres, amours impossibles des unions mixtes.

Mais on sait que la romancière tire de la réalité qu’elle connaît la matière de son écriture. C’est ce qui la rend aujourd’hui digne d’être lue : ses romans insistent sur les mensonges, les trahisons et les lâchetés que l’on retrouve chez l’homme de tout temps et de tout lieu. Et si elle encourage la colonisation, elle décrit malgré elle les drames que par sa faute elle commet.

Les personnages rhaïssiens se déplacent beaucoup (Algérie, Maroc).

Les milieux arabes décrits sont ceux des grands féodaux et des chefs de grandes tentes ainsi que leurs harems, des fonctionnaires mais aussi celui des milieux pauvres des fameux meskines.

Il convient de rappeler qu’en cette extrême fin du XIXème siècle et au début du XXème, l’antisémitisme s’est considérablement accru depuis l’application du décret Crémieux (1870) qui accorde la nationalité française aux Juifs d’Algérie.

 

Il court cependant tout au long du texte une sensualité que l’auteur, à l’aide d’un schéma narratif simple dont seules les variations changent, décline dans les intrigues qu’elle propose où toujours agit le désir contrarié d’une femme. La femme amoureuse au corps souple, musclé ou doux, doré, grand, élégant, érotique, avec ses yeux d’invite et sa démarche de houle. Cette femme aime la musique et les chants d’orient qui perdent les âmes en parlant aux sens - celle de la flûte surtout qui s’enroule et caresse celui qui l’entend. Ajoutons les fleurs, les parfums, la nuit, ses étoiles et la lune, les montagnes, le murmure de l’eau et celui du vent, l’appel des bêtes qui concourent à l’exacerbation des passions. Ce qu’écrit Rachilde de la constantinoise Maximilienne Heller à propos de son roman La Détresse des Revanches (1919), s’applique parfaitement aux oeuvres de Elissa Rhaïs qui ne s’encombrent guère de rhétorique de l’allusion. Voyons ce qu’elle dit : “Un livre d’amour, un livre écrit vraiment par une femme qui ne complique pas l’animalité de l’amour par de savantes élucubrations psychologiques, mais s’efforce d’en tirer une naturelle logique dont la fatalité vengeresse vaut bien la plus sévère morale”.

Le roman d’Elissa Rhaïs dans certaines de ses descriptions offre apparemment l’image d’une sorte de paradis où vivent, dans l’harmonie, des êtres sans problèmes : maisonnettes, voiles multicolores, aisance, équilibre. Mais il ne s’agit que d’apparence; le drame couve ainsi que l’explique La Fille des pachas.

 

Roman des sortilèges où la magie opère : croyances, superstitions; le monde invisible des fées et des démons existe là, car invoqué à chaque fois. Il explique l’inexplicable.

Les jeunes vierges belles, dans les familles nobles, demeurent invisibles : tout un rituel fait de pudeur, de résignation acceptée les dissimule au regard de l’étranger. Dès l’enfance, nous dit Elissa Rhaïs, l’esprit est formé par un système éducatif tel, qu’il conditionne plus tard, dans la vie adulte, les réflexes de soumission en transformant l’individu en “esclave des convenances ” - Le Café chantant. Eugène Fromentin évoque dans ses récits algériens cette particularité des sociétés soumises et qui se ferment sur elles-mêmes pour survivre.

Servantes, esclaves, gardiens, parents et les hauts murs épais s’interposent entre cette jeune nubile et les dangers de l’extérieur.

Elissa Rhaïs fait l’apologie, sans trop y croire, du bonheur conjugal et de la puissance de l’amour qui naît du mariage trouvant sa raison d’être dans les caresses légitimes. Elle l’oppose à l’amour hors mariage qui ne laisse après lui qu’amertume, un des thèmes du Café Chantant. Pourtant à chaque fois survient une faille d’où le drame naîtra. Dans ce monde séparé, la parole des yeux est le prélude du discours amoureux. Convoitise, regret, nostalgie, les chants d’amour éveillent chez les femmes et les hommes le souvenir de l’autre, inaccessible - mort ou en allé vers d’autres bras. On rend compte dans ces romans des lieux où l’air frissonne de tous les désirs.

On le comprendra cet univers clos se croit épargné des remous de la vie extérieure. Pourtant à la lisière des intrigues surgissent souvent des indications d’ordre politique ou économique : les épidémies, les disettes, l’affaire Marguerite, les troubles anti-juifs, la guerre de 14-18, les campagnes de Tunisie et du Maroc.

Des rapports sont commandés par l’autorité coloniale sur l’activité des caïds et des marabouts corrompus, sur ceux qui sont fidèles et probes et enfin sur ceux qu’il faut se gagner grâce aux honneurs et au respect.


Romans 

Saâda la Marocaine, 1919.

De Fès, au Maroc, arrivent à Blida après douze jours d’un pénible voyage, Saâda et sa famille dans un neigeux et froid mois de janvier 1915. Il y a  sa mère, Fréha, un peu sorcière; Sadik, son frère âgé de 12-13 ans, gras et rose; son mari Messaoud borgne, boiteux, laid pour lequel elle éprouve « une haine exaspérée », - alors intègre comme un marabout - et enfin sa petite fille, Aouïcha, qu’elle allaite encore. La misère et la guerre contraignent le groupe à venir en Algérie « le pays où il y a beaucoup de Roumis » et où, leur a-t-on dit, la vie est moins pénible. A Blida « si peu accueillante aux étrangers », description du logement où ils vont dorénavant habiter : une longue pièce chaulée, aveugle, humide et au loyer excessivement cher. Fréha remarque les poutres et se met à les compter superstitieusement. Travail difficile à trouver. D’autres déracinés, Maltais, Espagnols, Italiens encombrent le marché de l’emploi. Dans la ville inhospitalière, hostile aux marocains, l’hiver et l’économie de guerre mènent la population au bord de la famine.

Saâda, vingt ans, est une jeune femme au corps splendidement voluptueux orné de deux seins ronds, au visage pâli avec de lourds cheveux noirs torsadés et d’immenses yeux noirs « comme voilés de rêves ». « Ils l’appelaient Nedjma tant ils la trouvaient belle » P.31. Elle décide de contrer le sort qui les frappe et de ne plus se satisfaire “du tombeau où elle étouffe.” Elle comprend que les dictons, proverbes, prophéties ne sont inventées que pour les pauvres, afin de tromper leur misère. Son mari, veule, contrefait et plus âgé qu’elle, n’y peut rien. Elle erre dans la ville, la visite et passe de rue en rue jusqu’au marché, situé après Bécourt, le quartier des prostituées.

Un jour, elle rencontre un marchand arabe qui ne la laisse pas indifférente. Il est jeune. Saâda a une conscience animale de son corps. Elle est naturellement impudique et ne se soucie pas de se montrer « dans sa nudité presque entière. ». Elle se donne à lui presque en toute innocence, sans remords. Il lui donne quelques denrées qu’elle rapporte chez elle. Elle ne se rend compte que plus tard de l’attrait qu’elle exerce sur les hommes. Elle comprend presque en même temps le profit qu’elle peut en tirer. Elle se prostitue sans marchander, quotidiennement. Elle « goûtait à s’avilir une jouissance âcre, comme une ivresse de vengeance. Elle faisait son métier ... et paraissait le trouver tout naturel, comme si elle l’eut pratiqué depuis la puberté. »

 

Elle se renseigne sur les cafés, ces Quouat ez Zahou, qui organisent des n’bita (soirées de gala où l’on chante et danse) et où, pense-t-elle, son charme opérera. Elle quitte le foyer conjugal pour aller toutes les nuits chanter, tout en continuant à se prostituer. Elle utilise leur unique chambre pour recevoir ses clients et fait de son activité un métier au su et au vu de son mari, de sa mère et de son jeune frère. Les conditions matérielles de la famille s’améliorent. Mais sa cohésion basée sur le respect de la tradition a volé en éclats.

Le mari Messaoud passe ses nuits à boire dans les assommoirs de Blidah. Il devient un « ivrogne avéré ». Sadik, son jeune frère, rejoint une bande de voleurs.

Elle est introduite, déguisée en homme, dans une mehchachat où elle s’initie facilement au chant algérois, aidée en cela par les drogues qui s’y consomment, (kif, haschisch, madjouna - pâte opiacée -) et, pour accentuer l’ivresse des sens, l’action des parfums épicés, des costumes resplendissants. Sa beauté animale et son caractère lui permettent de se faire accepter par ces cercles fermés où elle espère un jour travailler pour sortir de l’engrenage sordide où elle s’est laissée prendre.

Quelques jours avant la mort de sa mère, elle accédera enfin au statut « prestigieux d’artiste orientale » au café Beggar.

Son jeune frère arrêté sera condamné au pénitentiaire et son mari après avoir violé une petite Espagnole dans une crise de délerium tremens terminera ses jours au bagne.

Saâda se retrouve libre mais seule.

 

A travailler

Arrière fond de l’intrigue. La guerre de 14-18 et les bouleversements désastreux qu’elle provoque : les hommes partis, les moissons compromises, la vie chère. Et la misère encore plus grande aux miséreux. Les Européens aussi sont touchés.

Inflation : 30 sous permettaient de nourrir une famille. Aujourd’hui cette somme suffirait à peine à acheter un pain.

L’alcool est interdit à la vente  dans les cafés de Blida pendant la guerre. On sert pourtant la miquette, qui est de l’anisette, sous le nom de Sirop Limon. La loi punit le contrevenant de 500frs d’amende, de fermeture de son établissement et peut aller jusqu’à le condamner à de la prison ferme.

A fouiller : le travail féminin à domicile et comment les rabatteuses espagnoles abusaient de l’ignorance des musulmanes.

« Les edens algériens fondus dans une ombre légère traversée de grands reflets magiques. (140)

« L’été a vite passé. Déjà les vents humides secouent aux arbres les premières feuilles mortes, qui s’en vont rouler contre les maisons blanches, le long des rigoles encore poudreuses des ardeurs de la saison agonisante. Les orangers et les rosiers pleurent leurs enfants par les chemins. Leurs silhouettes presque nues, sous le vent qui les courbes, ont l’air de femmes désespérées qui auraient perdu les yeux... » (203)

Rappel du roman feuilleton; « Minuit dans Blida qui dort d’un sommeil appesanti. Pourtant voici une ombre qui passe, rasant les murs de la rue de l’Hôpital. Une silhouette haute, dans la laine de son burnous ». (184)

Les autorités policières pourchassent les mehchachtes considérées comme foyer de subversion.

Scène du départ des troupes pour le front. Scène devant la prison, ces femmes qui viennent voir leur mari prisonnier.

Béni M’zab : « Tribu sauvage du coeur de l’Algérie ».


Le café-chantant,(1920). Recueil de trois nouvelles.

Voir page 53 “La belle Fathma” et comparer avec les cartes postales coloniales du même nom. Et pages 213-233, vision idéale des fastes de l’Orient.

 

Le café-chantant, 103 pages.

De lignée ancienne et vertueuse, Sid El Halai se retrouve un soir au café-chantant de Si Beggar. Il y est entré attiré par le son de la voix d’une chanteuse, Halima. Il y pénètre avec le sentiment coupable de goûter à n fruit défendu, lui le Musulman noble, le soldat vaillant et le mari respectueux.

Histoire de Halima qui vient de Laghouat, à pieds. Elle a fui un mari violent pour se réfugier à Blida. Belle au corps parfait et à la voix incomparable, elle n’a aimé qu’un homme : le fils de Sid El Halaoui, mort en France, pour la France, “Cette mère bien aimée”. Et cet homme lui a laissé un talisman qu’elle voudrait aujourd’hui rendre à la famille. Car elle ne se sent plus digne de le garder, elle la courtisane, la femme à hommes. Geste noble de la part d’une telle femme, apprécié par le Caïd, qui ne la condamne pas.

Kerkeb, 44 pages.

Fable amoureuse. Au Maroc, à Fès, dans un harem, Kerkeb la préférée, la plus belle, faillit à sa promesse de ne pas danser le Djedb. Son maître la surprend et la condamne à mort. Kerkeb réussit à échapper à la sentence avec l’aide de l’esclave qui devait l’exécuter. Le maître la croyant morte sombre dans l’ennui, le deuil et le remords. Un jour elle revient. Le maître trop heureux lui pardonne et affranchit l’esclave.

Noblesse arabe, 132 pages.

Aïcha 15 ans, dédaignée par les filles de son âge, se retrouve seule à la fontaine. Ce soir là, Diden le fils des ennemis de son clan, revient après quatre ans d’absence. Il la persuade qu’il l’aime toujours. Elle a quinze ans. Elle se laisse convaincre.

Il avait aimé en elle le caractère libre, ses répliques incisives, son allure de bédouine sauvage, lui le fils de notable. Leur relation dure un certain temps, mais un soir Diden ne vient pas au rendez-vous habituel.

Aïcha souffre et une rage animale la tenaille. Son corps a besoin des caresses de son amant. Mais celui ci reste invisible. Ses parents l’ont marié et sa nouvelle femme, très belle fille de marabouts, le séduit. Elle a quarorze ans. Après les affres de la jalousie, Aïcha dépérit. Elle aperçoit un jour Diden coquettement mis “la chéchia légèrement inclinée sur l’oreille gauche”. Elle décide de se venger de son amant volage en tuant sa rivale, la nouvelle compagne qu’il semble adorer. Celle-ci, grande par son âme, comprend la détresse de la maîtresse délaissée et lui jure que réparation sera faite. Elle convainc son mari à prendre Aïcha comme seconde épouse.


La Fille du douar, Plon, 1924. (Ardente, sauvage. Dos musclé).

Nedjma et Ali. Dans un douar près de Blida vivent Nedjma : jeune, belle, sensuelle et Ali, le pâtre, lui aussi jeune et beau. Ils sont pauvres et ils s’aiment. Mais Nedjma, orpheline, est vendue par son oncle au fils du Marabout. Elle a à peine 14ans. Forcée, elle consent au mariage tout en pensant à Ali. Fatalisme, Mektoub. Nedjma a conscience de sa beauté, du pouvoir de son corps, de ses talents de danseuse, de sa force de caractère.

Dans le luxe du harem (robes en étoffe de soie et de satin, dentelle, bijoux, tapis, meubles, jardins, serviteurs), Nedjma, après avoir été prise violemment la nuit de ses noces par son époux, se refuse désormais à lui. Elle ne veut et ne rêve que de Ali. Celui-ci réussit, après s’être déguisé en femme, à la retrouver dans sa chambre. Ils décident tous les deux de se venger. Pris au piège, le mari de Nedjma est tué par Ali. Les amants fuient, se cachent dans une grotte.

Ali devient fou.

A noter, le bijoutier est juif.

Les gendarmes français qui confisquent le cheptel des montagnards puis le restituent grâce à l’intervention du Marabout. Explication donnée par le narrateur : ils protégent les forêts des déprédations causées par ces mêmes montagnards et leurs bêtes.


Par la voix de la musique (1927)

Dans Par la voix de la musique l’auteur nous montre la désagrégation de la famille algérienne traditionnelle quand elle cède, pour survivre, aux idées occidentales. Elle nous présente Mouloud, premier attaché indigène au Gouvernement Général de l’Algérie. Sa famille est heureuse, unie, pieuse, riche, vénérée. Une famille idéalement harmonieuse. Deux beaux enfants blonds aux yeux bleus l’égayent. Mais, au fond, ces deux garçons s’ennuient de la vie à la française imposée par leur père. Ils ont un cousin, Abdel-Kader, qui réussit dans ses études. Et une cousine, Malika, quatorze ans, qui incarne, malgré son jeune âge, toute l’ardeur de la volupté orientale. Elle est secrètement amoureuse de Sid Omar, treize ans, le fils aîné de Mouloud. Malika au corps splendide est promise à Abdel-Kader, le m’tourni (celui qui a retourné sa veste, celui qui a trahi ses origines), le brun bédouin.

A l’occasion d’un passage près de Tlemcen, les deux frères vont être fascinés par l’atmosphère des chants et de la musique et des histoires d’amour qui y sont racontées.

Après leur refus d’obéir à leur père, les deux frères sont chassés de la maison familiale et retournent vers les grottes de Tlemcen où ils vont ouvrir un café.

Le soir de ses noces, Malika s’enfuit pour les rejoindre. Elle marche toute la nuit puis elle est prise par un chamelier qui la conduit à bon port. Les grottes sont devenues un lieu de joyeuse débauche : kif, tombak, alcools, chants, danses s’allient pour mêler poésie et obscénité. Là, Malika découvre le plaisir des sens; elle s’épanouit, se transforme, consommant de la “verte” et du kif. Mais Sid-Omar, sous l’effet de l’alcool se détache de la poésie et s’éloigne de sa cousine car elle ne prend pas part aux beuveries.

Une inconnue, lors d’une visite au cimetière, raconte sa vie à Malika. A douze ans elle est vendue à un homme qui l’ajoute à son harem. Elle y reste quatre ans puis s’enfuit pour échouer dans la grotte de Sid-Omar. Cette jeune femme est Kabyle, d’une admirable beauté et chante divinement bien au “café des ivresses”, d’ou son surnom de Rossignol. Elle boit et fume et elle est experte dans l’art d’aimer. Elle détrône Malika dans le coeur de Sid-Omar.

Malika, en proie à la jalousie, se jette un matin dans l’eau des cascades. Elle meurt peu de temps après.


La convertie (1930)

La convertie (1930), au titre explicite, relate une expérience que le cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et fondateur des Pères blancs, a tenté de mener à la fin du XIXème siècle. Le prélat pensait qu’en recueillant les nombreux orphelins indigènes (garçons et filles) et en les élevant dans la foi catholique, il fournirait, après les avoir mariés, un nombre considérable de nouveaux chrétiens à l’Eglise pour contrer la prolifique population musulmane.

Le roman d’Elissa Rhaïs se déroule à Saint Cyprien près d’Alger. Dans ce gros bourg où l’archevêché a construit une sorte de centre d’accueil, un groupe de jeunes orphelins arabes y est amené dans le but de le christianiser, selon l’idée du cardinal Lavigerie.

Houria-Louise se distingue de ses camarades par sa beauté et son intelligence. Elle grandit et épouse, selon les règles du centre, Mohamed-Charles, laid et grossier, qu’elle n’aime pas. Par contre, Jean Demour, jeune prêtre breton, la trouble. Malgré l’attirance que Jean ressent, la force de son sacerdoce lui permet de ne pas céder à son désir.

Houria-Louise fuit de Saint Cyprien avec un jeune colon venu acheter des terres dans la région. Mohamed-Charles, le mari, jugé faible, est condamné par les villageois et par ses anciens camarades.

A Alger, le couple illégitime fait scandale. Il s’installe cependant et voyage beaucoup. Mais le souvenir de Jean empêche Houria d’aimer Luc, son compagnon, bien que celui-ci soit très amoureux d’elle. Elle s’ennuie, se met à consommer kif et opium et entraîne son amant dans son vice.

Mais la vie qu’elle mène à Alger, trop chrétienne à son goût, l’incite à retourner à sa première religion et devient gardienne de marabout.

Plus tard, après de multiples hésitations, Houria retourne au christianisme et à Luc. L’amour impossible qu’elle éprouve pour Jean se réalisera avec Luc, qu’elle respecte. Elle renie l’Islam, abandonne sa mère qui ne veut plus la voir et reconnaît l’infériorité du sang de sa race. Elle s’intègre à la société de son amant, aidée en cela par son physique éblouissant : sa chevelure est blond roux, elle a les yeux bleus et un port altier de princesse.

Mais dans son intimité amoureuse, nous apprend l’auteur, elle se révèle toujours sensuelle et sauvage.

 


Locutions traduites de l’Arabe en Français.

 

Saada la Marocaine (1919)

1) Allons, mon oeil, marche ! (P.14)

2) Ô fille des gens ! (P.27)

3) Mon mari, la mer soit sur lui ! (P.218)

4) Le sel de mes mains. « En français on dirait : « à la sueur de mon front »).

 

Le Café-chantant (1920)

1) Qu’elle ait mangé ses enfants dans son ventre. (P.158)

2) De mauvaises langues sont entrées dans la tête de mon père. (P.158)

 

La fille des pachas (1922)

1) Débrouille ton âme ! (P.180)

2) Ses yeux grillaient de rage (P.181)

3) Ce brun (un homme) a usé mes cordes. (P.190)

4) Tu as laissé tomber dans le puits tes enfants; (P.191)

5) Celui qui te brûle le nombril (P.191)

6) Elle donnait le démenti à ses yeux. (P.193)

7) S’étrangle son foie. (P.202)

8) Ô ma chance ! (P.201); (Je me contiens, je me raisonne).

 

La fille du douar (1924)

1) Je ne parlerai plus : chez moi la parole ne démange pas. (P.16)

2) Celui qu’a envié mon désir. (P.20)

3) Ecoute, fille de gens...(P.21)

4) Quand la fille a la gouttière qui coule à sa toiture, elle est mûre pour le mariage. (P.22)

5) Il est intelligent comme l’encre. (P.24)

6) J’ai ma flamme qui monte. (P.25)

7) (le café)...Que le cafard puisse aller dessus en sabots. (P.40)

8) Lorsque le feu de l’amour nous aura grillés vifs. (P.41)

9) La beauté ne fait pas la chance. (P.45)

10) Dieu m’a dit ... Je vais t’arranger ta chance. (P.46)

11) Je saurai me débrouiller mon orange. (P.48)

12) Pourquoi...veux-tu brûler les épaules de cette pauvre fille? (P.80)

13) Tiens, voilà la tête de ma fortune ! (P.97)

14) Tu es belle comme la colline surmontée d’un marabout. (P.115)

15) N’échange pas le plaisir de la vie contre sa peine. (P.128)

16) ... Laisse l’air battre ta place ! (P.128)

17) S’en va le fatigué, viens celui qui veut se reposer (P.129)

18) Celui qui lui grillait l’âme. (P.137)

19) Ne fais pas l’agonisant ! (P.147)

20) La mer soit sur toi ! (149)

21) Qu’Allah nous fasse gagner ! (P.153)

22) Vous allez couper votre langue (P.161)

23) Pour aucune des femmes que le Sidi a ajoutées au harem ... mon coeur n’a senti la cuisson de telle sorte. (180)

24) Tu donnes toujours des fèves à qui n’a pas de dents. (P.187)

 

Par la voix de la musique

1) Qu’Allah t’étouffe (P.23)

2) Je le hais comme le sang de mes dents (P.132)

3) Je me cache dans la chambre du puits. (P.133)

4) C’est pour lui que tu as mangé tant de route? (P.164)

5) Tes paroles m’ont refroidi les épaules. (P.230)

6)Des reproches éteints. (P.231)

7) La fortune couvrait l’oeil du soleil.(P.232)

8) Trêve d’agonie ! (P.237. De plaisanterie?)

 

Romans indéterminés

Passer à la droite (ou à la gauche) de quelqu’un. (Le dédaigner?).

Mon coeur est comme un raisin plein par vous. (P.173)

C’est péché d’essuyer le couteau sur ma gorge. (P.173)

Elle vous couche toutes, celle là ! (P.206)

L’orpheline va tomber des hauts jardins. (P.209)

Et ce retard, où devait-il t’amener. (P.219)

Sa poitrine cuisait sous la douleur (P.240)

Le coeur sur une braise. (P.241)

Son âme pleura de haine. (P.247)

Tu as arrangé ton assise. (P.252)

Vois : je n’ai que ce petit oeil. (P.263.Expression de l’affection d’une mère pour sa fille)

Sur la longueur de ta vie ! (P.275)

le conseil de ma jeune raison. (P.278)


Bibliographie

 

Saâda la Marocaine, roman, 1919.

Le Café chantant. - Noblesse arabe. - Kerkeb, Trois contes arabes, 1920.

Les Juifs ou la fille d’Eléazar, roman, 1921.

La Fille des Pachas, roman, 1922.

Le Mariage de Hanifa, roman, 1923.

La fille du douar, roman,1924.

La Chemise qui porte bonheur, contes,

Par la voix de la musique, roman, 1927.

L’Andalouse, roman,

Le Sein blanc, roman, 1928.

Petits Pachas en exil, roman,

La Riffaine, nouvelles,

La Convertie, roman, 1930.


ANNEXE

 

Situation sociale, économique et politique de l’Algérie dans les années 1920.

En 1920, famine effroyable comparable à celle de 1867 qui a décimé les campagnes algériennes. On compte 50% du bétail en moins.

Epidémie du typhus. Morts en très grand nombre dans la population algérienne, la plus fragile, la plus pauvre.

Tensions graves entre algériens et colons.

Appel au meurtre lancé par certains journaux édités en Algérie à Oran, Alger, Bel-Abbés, Blida.

Les mouchards se recrutent parmi les gardiens privés payés par les colons, les gardes et les patrouilles indigènes.

Code de l’indigénat.

Le maréchal Bugeaud avait instauré les amendes collectives, toujours appliquées au début du XXème siècle.

Délits punissables pour les seuls Algériens :

Insulte aux français,

Refus de corvée,

Désertion,

Faux témoignages.

Les tribunaux refusaient les circonstances atténuantes aux Algériens (1842).

Le code de l’indigénat réprimait :

Actes irrespectueux, actes offensants vis à vis d’un agent de l’ordre.

Habitation isolée sans autorisation (en dehors de la Mechta ou du douar).

Départ de la commune sans permis de voyage.

Mendicité hors du douar.

Fête religieuse sans permission.

Refus ou défaut de la déclaration de mariage ou de divorce à la mairie.

Refus, oubli ou ignorance du salut militaire pour les membres de l’administration

Pouvoir de réquisition accordé aux fonctionnaires. Affirmation des droits de corvée.

Responsabilité collective.

Déportation.

Les Français d’Algérie s’opposent à tout changement, même pour les plus évolués.

Les colons et leurs représentants refusent toute émancipation de la jeunesse algérienne évoluée. Cette émancipation menaçant, selon eux, leur domination sur le reste de la population. Paris hésite à accorder aux indigènes les réforment qu’ils demandent, puis opte finalement pour la politique répressive exigée par le parti des colons.

La guerre de 14-18 n’aidera en rien les indigènes. Ni la conscription. Voir : statut personnel, code de l’indigènat et citoyenneté française. Trois notions à creuser. Arrière fond désastreux pour les fellahs de 1865 à 1920.

La noire et la blanche.

Qui promettait à nos ancêtres le bonheur quand elle était blanche ou la mort quand elle était noire.”

 

 

 

Par Med Médiène
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Samedi 3 mai 2008


Mon nom : offensé, mon prénom : humilié

Mon état : révolté, mon âge : l’âge de pierre. 

 

 




Paris

Né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe en Martinique, Aimé Césaire au beau prénom est né de parents qui savaient lire et écrire. Le père était fonctionnaire et la mère, couturière. Notons, fait rare pour ce temps là, que le grand père de Césaire était enseignant.

Une bourse, avant la seconde guerre mondiale, lui permet, après 30 jours de navigation, de fouler le sol français et d’évoluer dans les paysages décrits dans les romans qu’il a lu. Il n’a pas vingt ans. Inscrit en hypokhâgne en septembre 1931 au lycée Louis-le-Grand, il profite de l’environnement bouillonnant du Quartier Latin pour commencer avec la petite diaspora des Noirs africains une quête identitaire que la poésie matérialisera. Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, son brillant aîné et futur complice d’écriture, l’influence et, dit-il, le bouleverse - lui qui « n’a jamais douté ». Césaire avoue : « Il m’a donné la clé de moi-même. » Le « dandy » Léon Gontran Damas, le troisième comparse, complétera la « sainte trinité » qui animera le mouvement de la Négritude.

Les intellectuels Noirs américains qui fuient la ségrégation raciale à Harlem lui ouvrent le monde négro-américain avec ses romanciers et ses fabuleux musiciens de jazz.  La Revue Nègre et Joséphine Baker, qui danse les seins nus, officient toutes les nuits dans les caves de Saint Germain des Prés.

Ce terreau propice et, dit Césaire, inespéré, le pousse, comme Senghor l’agrégé de grammaire, à s’engouffrer dans la littérature en travaillant la seule langue écrite dont il dispose, le français. L’œuvre du poète en fait incontestablement l’écrivain caribéen le plus connu. Il est celui par qui l’écriture des Îles s’est constituée et imposée dans le paysage littéraire francophone, français – et au delà.

Dès le début des années 1930, textes poétiques et revues (vite interdites par la police) diffusent les thèmes rassemblés autour de la notion de Négritude, terme forgé par lui pour nommer la nouvelle pensée nègre. Dans L’Etudiant Noir, fondé en 1934 par Césaire et ses amis, le mot Négritude apparaît pour le première fois sous sa plume.

La définition qu’il fait de cette notion diffère de celle proposée par son ami Senghor. Pour Césaire le Martiniquais la négritude est vécue comme une douleur orpheline, un manque primordial. Elle se dilue dans le temps de l’esclavage et du déracinement, l’incroyable temps de la négation. Césaire envisage donc cette notion comme un processus d’humanisation, une naissance au forceps à soi et au monde pour combler le trous creusés par les négriers dans la généalogie de son peuple. Il englobera plus tard dans sa définition toutes les minorités violentées par l’histoire. Parlant de la traite, Césaire, l’éternel écorché vif, ne se satisfait d’aucune repentance car, pour lui, le mal est irréparable et « l’Europe indéfendable ». S’inscrit en creux de ce verdict sans appel la condamnation des commerçants arabes alliés et pourvoyeurs des négriers – ce qui explique peut-être le peu de sympathie qu’il a toujours manifesté à l’égard des musulmans. Mais en homme de progrès Césaire plaide, même s’il n’y croit pas, en faveur d’une  égalité « sans tricherie » entre les mondes du monde.

 

Sa lecture en 1936 de L’Histoire de la civilisation africaine de Frobenius est pour lui un choc qui confirme sa détermination de sortir les Noirs de l’histoire construite par les Blancs. A la Sorbonne, lors du premier congrès des écrivains et artistes noirs, Césaire termine son discours en clamant : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’histoire ! » En clair, « décolonisons l’histoire. »

A l’inverse le Sénégalais Senghor appuie sa certitude sur un continent, l’Afrique, la terre dont il est issu et où plongent dans les siècles ses racines – certaines coupées, d’autres vivaces et profondes. Cette terre de la mémoire, lieu fondateur où gît, se fait et se dit son histoire, nourrit son existence d’homme qui s’inscrit désormais dans une durée incontestable. Cette démarche assurée n’est pas sans rappeler celle de Kateb Yacine en quête de l’Ancêtre Keblout.

Frantz Fanon qui fut l’élève de Césaire et le psychiatre révolutionnaire que l’on sait constate que l’Antillais, après 1945, change le regard qu’il portait sur lui. Il écrit : « Alors qu’avant 1939 il avait les yeux fixés sur l’Europe blanche, alors que pour lui le bien était l’évasion de sa propre couleur, il se découvre en 1945 non seulement un noir mais un nègre. »

 

La Martinique

Ce paysage mental nouveau, cette nouvelle perception de soi, doit beaucoup à l’influence de Césaire qui revient en Martinique après, justement, 1939 - année où il publie Cahiers d’un retour au pays natal. Ecrit en Croatie chez un ami Yougoslave, le philosophe Petar Guberina, ce texte, violent et beau, est aussi un retour à soi, une plongée dans les profondeurs de la Négritude. De la côte Dalmate, face à une île dont on lui dit qu’elle s’appelait « Martin », le souvenir de son pays natal, la Martinique, réveillé par le nom de cette île l’amène irrépressiblement à noter sur « un cahier d’écolier » son besoin d’elle. Avec la seule force du style, le jeune exilé plie la langue française à son rythme où dominent musique, vibration, cascade. Avec ses phrases désarticulées et l’absence de ponctuation, ses césures imprévisibles Cahiers d’un retour au pays natal est un bel exemple d’écriture surréaliste où se mêlent liberté grammaticale, cadence syncopée, souffle sonore et audace lexicale. Dans ce long poème écrit pour être dit, le poète revêt l’habit de l’éclaireur qui guide hors de la nuit ses frères démunis, une sorte de prophète laïc noir. Hugo et Rimbaud ne sont jamais loin de l’incandescence verbale de Césaire.

On l’a compris, l’arrivée en littérature de Césaire est fracassante, d’une part parce qu’elle est d’une exceptionnelle lucidité politique concentrant son propos sur la condition des noirs colonisés et d’autre part parce qu’il use d’une composition verbale et rythmique inaccoutumée qui déroute les tenants de l’écriture classique pour ne pas dire blanche. La parole chez lui est une parole parlée qui garde la spontanéité de l’oralité, une parole sonore comme la musique du tam-tam, et qui met dans cette véhémence « l’émotion première » qui est à la fois prière et injonction, douceur de l’aube et force nécessaire. Césaire alors rejoint et dépasse Senghor.

 

En Martinique le poète fonde avec Suzanne, la jeune professeur qu’il vient d’épouser, la revue Tropique qui parait de 1941 à 1945 et dont le manifeste lumineux disait : « Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. »

Sur le chemin de l’exil qui le menait aux Etats-Unis en 1941, André Breton découvre dans une petite librairie martiniquaise la revue de Césaire contenant Cahiers... Ebloui par la fougueuse et déconcertante originalité de ce texte, Breton, habituellement si avare de compliments pour ses pairs, note sobrement : « Ce qui était dit là c’est ce qu’il fallait dire. »

Dans sa revue Césaire dénonce la littérature produite par ceux qu’il appelle les assimilés et ouvre la voie à une littérature antillaise qui récuse tout mimétisme. La Négritude qu’il prône rencontre un énorme succès chez les jeunes étudiants et intellectuels noirs.

Ce que veut Césaire c’est la reconnaissance de son état de nègre. Un état fièrement assumé et revendiqué. Il ne veut pas l’oublier et ne veut pas qu’on l’oublie. Il proclame crânement en pleine période « de macaquerie sociale » : « Il est beau et bon et légitime d’être Nègre. »

Il veut également exhumer de l’histoire les eaux dormantes d’une conscience noire ignorée ou méprisée par l’Occident. La raideur verticale de sa pensée est la manifestation énergique de son désir d’être debout et avec lui tous ceux que le système colonial tient courbé.

 « Nous sommes debout mon pays et moi » est un écho de ce qu’écrivait Paul Niger à propos de son continent : « Je n’aime pas cette Afrique là, l’Afrique des hommes couchés…, l’Afrique des négresses servant l’alcool d’oubli sur le plateau de leurs lèvres, l’Afrique des Paul Morand et des André Demaison. Je n’aime pas cette Afrique là. »

 

Expériences

Engagé en politique avec les communistes qui sont alors à la pointe des combats populaires, Césaire est élu maire de Fort-de-France puis député. Une carrière politique accompagne maintenant le travail poétique de l’auteur. Il sera régulièrement élu député et maire jusqu’en 1993, date à laquelle il renoncera à ses mandats.

Les Armes miraculeuses que sont pour lui les mots, c’est à dire la langue ou plus précisément le langage, paraît chez Gallimard en 1946 avec une préface d’André Breton. L’écrivain surréaliste avait fait de même pour Cahiers … que l’innovante revue Fontaine de Max-Pol Fouchet avait présenté aux lecteurs français en 1944.

Avec Alioune Diouf et sa femme, Césaire fonde en 1947 une nouvelle revue, Présence Africaine, qui existe encore aujourd’hui – et une maison d’édition du même nom qui publie principalement les auteurs noirs d’Afrique et des Antilles.

 

Dix ans plus tard, en 1955, parait Discours sur le colonialisme, un réquisitoire cinglant contre l’ordre colonial. Césaire y affirme paradoxalement que les guerres coloniales menées dans le monde par l’Europe ont « décivilisé » et « ensauvagé » les pays des droits de l’homme. Il écrit : « On me parle de progrès, de réalisations, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées… »

Un autre colonisé, Jean El Mouhoub Amrouche (1906-1962), le premier poète Algérien francophone d’envergure, osait un terme que Césaire suggère mais ne prononce pas. Ce terme qui fait polémique aujourd’hui en France, Amrouche le chrétien assimilé, français mais indélébilément algérien, le formule dans cette condamnation de la colonisation et de ses procédés : « Mais assimiler sur place, par une entreprise systématique tout un peuple, suppose la destruction progressive de ce qui le constitue comme peuple, c’est à dire proprement un génocide. »

A la fin de sa vie Césaire se souvient dans Nègre je suis, Nègre je resterai, un livre d’entretiens paru en 2003, que le texte de 1955 constituait alors « une charge virulente contre la destruction, la brutalité, la violence inévitablement produites par toute forme de colonialisme. »

Césaire rompt avec le Parti Communiste en 1956, prenant prétexte de l’invasion de Budapest par les chars soviétiques. Il adresse une lettre au secrétaire général de PCF d’alors, Maurice Thorez, où il exprime avec vigueur son désaccord avec lui à propos des urgences de l’heure. Pour le PCF l’objectif principal était de libérer du capitalisme le prolétariat européen. Cette classe n’existant pas, ou presque, dans les colonies, les colonisés déclassés - ni ouvriers ni paysans - devaient attendre. Lorsque Césaire comprend la stratégie des communistes, il les quitte avec éclat. Il dit avoir « été trompé » par ses camarades, Aragon et les autres, car il pensait sincèrement que « le communisme devait être au service de l’homme noir, non l’inverse. »

Son cœur pourtant penchera toujours à gauche. En 2007 il soutiendra la candidate socialiste à l’élection présidentielle.

Césaire devient avec Frantz Fanon le modèle d’une jeunesse antillaise et africaine en pleine revendication indépendantiste.

Césaire pourtant ne voudra pas de l’indépendance pour les Antilles « L’indépendance ne se donne pas, elle s’arrache ! » et leur offrira la « départementalisation ». Il se coupera de la frange la plus radicale menée par Fanon, qui militait pour une action concrète, violente à l’image de la violence coloniale. Césaire reconnaîtra le courage politique de son ancien disciple et respectera ses choix tout en « l’aimant » comme un fils. Fanon trouvera à ses idées un champ d’expression, ou un exutoire, dans la cause algérienne dont il rejoindra les maquis.

 

Le théâtre

Après la parution de Ferrements en 1960 et de Cadastre en 1961, deux recueils poétiques de facture surréaliste, Césaire s’attèle à l’écriture de pièces de théâtre. Par la proximité qu’il entretient avec eux – il est maire de Fort de France - Césaire sait que la plupart de ses compatriotes sont analphabètes et que par conséquent sa poésie ne peut pas les atteindre. Mais s’ils ne savent pas lire, les Martiniquais savent écouter, eux dont l’imaginaire a été structuré par la culture orale.

Dans Nègre je suis … le poète explique « Senghor et moi pensions qu’il fallait parler aux gens, mais comment s’adresser à eux ? Ce n’était pas avec des poèmes que j’allais parler aux foules. Je me suis dit : « Et si on faisait du théâtre, pour exposer nos problèmes, mettre en scène notre histoire pour la compréhension de tous. » Nous sortions de l’histoire traditionnelle qui a toujours été écrite par les Blancs. »

Aussitôt écrites les pièces sont jouées. Toutes rencontrent un immense succès. En Martinique et en Afrique. Citons les plus connues. La Tragédie du roi Christophe, créée en 1963, se passe en Haïti ; Une Saison au Congo, 1966, retrace quant à elle l’épopée de Patrice Lumumba ; Une tempête, 1968, est une adaptation astucieuse de l’oeuvre de Shakespeare. Dans cette pièce Césaire transforme le personnage de Caliban en Noir, Prospero en colon et celui d’Amiel en mulâtre.

Kateb Yacine explorera la même piste pour atteindre les spectateurs analphabètes d’Afrique du Nord  et les immigrés de France.

 

Une pensée sauvage

Césaire se dit armé « de la foi sauvage du sorcier. » Il est « rebelle à toute vanité » et prône une attitude de « recueillement » avec l’idée de « d’ensemencement », c’est à dire, en creux, de moisson. L’homme noir, dit-il, doit se souvenir toujours de qui il est s’il veut pour parvenir à  « une présence au monde. »

Césaire combat le fatalisme trop souvent invoqué pour excuser l’impuissance des colonisés : « Ce n’est pas une société morte que nous voulons faire revivre » écrit-il, mais un monde en mouvement.

Il préconise une nouvelle naissance après avoir fustigé la lâcheté des noirs et la brutalité des blancs. Dans ses poèmes, mais aussi dans ses discours d’homme politique, il fait montre d’une « fraternité âpre » et rude sur laquelle il revient sans cesse dans le feu des mots et la fulgurance des images.

Césaire se dit avoir été tenté par ce « cannibalisme tenace » et par le refus catégorique de tout compromis : « Je ne m’accommode pas de vous » avait-il dit en s’adressant aux Blancs. Il s’est voulu ensuite, se contredisant avec superbe, « un homme d’initiation » et d’assentiment : « J’accepte, j’accepte tout cela », les défaillances de l’homme noir comme l’oubli des reproches faits à l’homme blanc. Et il tend la main à ceux de l’autre camp qui consentent à la prendre pour travailler à la cohérence de ce monde.

Césaire admet que l’aliénation est plus terrible aux Antilles qu’en Afrique. L’Antillais est emprisonné dans sa condition – asservi à tout point de vue. Il est dépossédé de être, de sa liberté et de ses désirs. Et il est trop écarté des progrès de l’histoire pour avoir prise sur elle.

Selon lui, « la voie la plus courte vers l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé. » Il appartient donc à l’homme noir, après « avoir déterré son passé », d’apprécier « les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial. » Césaire est celui qui est resté dans son île, « au bout de la boue », donnant ainsi une leçon de courage à tous ceux qui l’ont fuie.

Son évolution intellectuelle et politique l’a quelque peu éloigné de son radicalisme de jeunesse ; il se rend compte qu’il n’y a pas de pureté politique : les anciens révolutionnaires, quand ils n’ont pas trahis leurs idéaux, se sont assagis et agissent en fonction à leur propre parcours d’intellectuel, d’écrivain, de poète, d’enseignant face aux bouleversements du monde. Il n’y a plus de colonisés au sens propre du terme.

Le monde est devenu monopolaire : les régimes soviétiques se sont effondrés laissant les Etats-Unis  sans adversaires et maîtres du reste de la planète.

Pour Césaire demeure la culture, mais la culture humaine dans sa diversité. Voici ce qu’il en dit dans Nègre je suis, Nègre je resterai :

« Je définis la culture ainsi : c’est tout ce que les hommes ont imaginé pour façonner le monde, pour s’accommoder du monde et pour le rendre digne de l’homme. C’est ça, la culture : c’est tout ce que l’homme a inventé pour rendre le monde vivable et la mort affrontable. »

 

L’écriture césairienne

Le langage de Césaire est singulier, précis et familier à la fois. Il introduit dans ses textes poétiques des termes spécifiques liés à l’histoire et à la géographie des Antilles. Il puise aussi dans le fonds lexical de l’Afrique maternelle, le continent de la première origine. Il refuse cependant le parler créole de la Martinique, cette langue hybride née de la nécessité de communiquer entre les maîtres blancs et les esclaves déracinés. Un certain nombre d’écrivains martiniquais – Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant - lui reprocheront ce choix élitiste et, selon eux, par trop  francophile.
Césaire instaure souvent un rapport d’opposition violent à son pays, un rapport sans nuance, manichéen et tranchant : la mort et la vie, l’amour et la haine, le blanc et le noir, le mal et le bien. Tout ensemble rageur et honteux, il regarde Fort de France, « cette ville dans la crasse et la boue couchée » où se vautre la foule vaine de ses semblables. Pour les décrire Césaire puise dans le champ lexical de la maladie, du corps humain dans ce qu’il a de souffrant  et de laid, de comique ou de nauséabond – non dans sa beauté, sa vigueur ou sa santé.

Pour Césaire, La Martinique, son île désolée, ensoleillée et sale, n’est pas « la terre promise » ou permise de l’errant. Clôturée par l’océan et brutalisée par lui, elle est espace de mort avec ses oiseaux de deuil, ses fleurs mauvaises, ses plages souillées et ses hommes marqués par l’esclavage. Pourtant un autre réseau de l’imaginaire sauve ces hommes délaissés, méprisables et méprisés, et les porte vers la vraie vie, « la vie continuée », acteurs enfin agissant et non agis. Parce que, quoi que l’on dise, ils sont, concède Césaire, « chair de la chair du monde. » Parce que tout se résume, poursuit le poète, aux semailles, à la germination, au mûrissement. A la formidable copulation cosmique offerte à l’homme par la nature. C’est ainsi que pour lui, l’arbre, ce « grand sexe levé vers le soleil » devient dans sa poussée le symbole exemplaire de cette pensée dans ce qu’elle a de libre, de fraternel et de vivant.

Mais pour apprécier et jouir de ce chant d’amour il faut le mouvement, la force du vent et celle de la mer « qui frappe à grand coups de boxe » et qui demeure toujours « à traverser. » Le poète caressant « aux mains d’océan » supplie alors le vent de le faire « renaître au nombril même du monde », ce point d’ouverture féminin par quoi passe et se transmet la vie et que l’on doit couper pour survivre.

 

Le départ

Le 17 avril 2008 Aimé Césaire meurt à Fort de France où il est enterré près des siens. Ses funérailles, nationales, se sont déroulées selon sa volonté sans service religieux. Il croyait en l’homme, en ses capacités à agir et à réagir. Le reste, le ciel par exemple, lui importait peu. « Il s’agit de savoir si nous croyons à l’homme et si nous croyons à ce qu’on appelle les droits de l’homme. À liberté, égalité, fraternité, j’ajoute toujours identité. »

L’idée de l’inhumer à Paris au Panthéon a été unanimement refusée par les Martiniquais qui n’ont pas voulu que leur poète quitte leur île, sa maison naturelle.

Sur sa tombe il a demandé que soit gravé le poème Calendrier Lagunaire extrait de Moi Laminaire  qui débute ainsi :

J'habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un vouloir obscur
J’habite un long silence
J’habite une soif irrémédiable

J’habite un voyage de mille ans
J’habite une guerre de trois cents ans
J’habite un culte désaffecté…

 

 

Par Med Médiène
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Mardi 31 mars 2009

 

 

Introduction

A propos de la francophonie, de ses littératures, une précision rappelée par Raphaël Confiant me paraît nécessaire, sinon capitale, pour aborder le sujet que je souhaite développer. Cette précision tient dans l’idée, évidente pour qui l’ausculterait d’assez près, qu’il existe deux grands groupes francophones qui se distinguent d’abord par leurs modalités d’acquisition de la langue.

 

Langue choisie

En dehors des pays comme la Suisse, la Belgique ou le Québec (les Québécois pensent que les Français « n’ont pas de conscience linguistique ») dont la population est historiquement de langue française, le premier groupe est constitué d’écrivains qui ont choisi librement le français comme langue d’expression. On connaît Ionesco, Cioran, Adamov, Beckett, Bianchiotti, Semprun et moins loin de nous, le Libanais Amin Malouf ou le Russe Andreï Makine. Voyons quelques uns d’entre eux.

Giacomo Girolamo Casanova, 1724-1798, (Italien). Vie d’aventurier commencée dans la carrière ecclésiastique, agent secret, escroc, joueur, séducteur impénitent (il recense plus de cent conquêtes féminines désignées par leurs noms, de la soubrette à la grande dame en passant par des religieuses), il fait de la prison, dont il s’échappe, rencontre Voltaire et Rousseau mais surtout l’abbé Bernis, ministre de Louis XV et futur académicien. Il décide d’écrire en 10 volumes ses Mémoires dans un français limpide, imagé et vivant. Ces mémoires constituent un précieux témoignage sur la société française pré révolutionnaire. Grand voyageur, il ne peut se fixer nulle part et parcourt l’Europe.  Il termine sa vie comme bibliothécaire et écrivain.

Oscar Wilde, 1854-1900, (Anglais). Chef de file des esthètes. Salomé, 1893, pièce écrite directement en français. Correspondance, 1963.

Tristan Tzara, 1896-1963, (Roumain). Initiateur du mouvement Dada. Sept manifestes dada, 1924, L’homme approximatif, 1931, Le poids du monde, 1950. « Buvez de l’eau d’oiseau, lavez vos chocolats, dada, dada, mangez du veau… » recommande-t-il.

Eugène Ionesco (Roumain de mère Française) 1909-1994, de l’Académie Française (1970). La famille Ionesco s’installe à Paris juste après la naissance d’Eugène. Abandonnée par le père remarié à Bucarest, la famille vit chichement. En 1922 retour en Roumanie où Eugène apprend le roumain, puis après s’être marié et avoir rompu avec son père il revient en France en 1938. Il a écrit de nombreux textes critiques qui lui valent une certaine renommée. 1946, il est l’un des initiateurs du Théâtre de l’absurde.

La Cantatrice chauve, 1948. « Comme c’est curieux, comme c’est bizarre ! », répètent M et Mme Martin dans La Cantatrice… Il fréquente Breton, Bunuel, Adamov. Il se fait naturaliser français en 1950. Il adhère au mouvement du Collège de pataphysique qui regroupe Boris Vian, Raymond Queneau, Jacques Prévert, Marcel Duchamp, Michel Leiris. Il continue à militer pour un théâtre d’avant-garde et écrit Délire à deux, La Leçon, Rhinocéros, Les Chaises.

Julien Green (Américain né en France) 1900-1998, de l’Académie française (1972) qu’il quitte en 1996. Ecrit son premier ouvrage en français en 1924, Pamphlet contre les catholiques de France. Puis, à partir de 1926, régulièrement des romans : Mont Cinère, Adrienne Mesurat, des études et son inestimable Journal.

Samuel Beckett, (Irlandais). 1906-1989. Prix Nobel de littérature. Le maître du théâtre de l’absurde. Se fixe à Paris en 1938. Dans le sillage de James Joyce, il écrit d’abord dans sa langue maternelle, l’anglais, puis en français En Attendant Godot, 1953, Molloy, 1948, Nouvelles, 1948. il fait preuve d’un humour sans équivalent dans un français ascétique. Il confie : « C’était pour moi plus excitant d’écrire en français. »

Arthur Adamov (Russe d’origine arménienne) 1908-1970. Issu d’une famille qui possédait une partie du pétrole de la mer Caspienne ruinée par la Révolution d’Octobre. Il s’installe à Paris en 1924.

Il a rêvé sa vie en russe et l’a écrite en français. C’est un auteur moderne dans le sens où il met en scène ce qui relie l’individu au social et non ce qui les oppose. Ami d’Antonin Artaud qu’il sort de l’asile où il était interné et de Georges Bataille, il traînait sa longue silhouette sous l’apparence d’un prince devenu clochard. Il termine sa vie abîmée par la maladie et l’alcool.

Il est l’un des trois pères fondateurs du Théâtre de l’absurde, avec Ionesco et Beckett. Il est joué par Roger Planchon en 1975.

Chambres d’amour (jouée en 1997), Professeur Taranne.

Il publie L’homme et l’enfant, récit autobiographique sous la forme d’un journal tenu pendant deux ans et Je…lis, récit d’auto-analyse, qui se manifeste par une écriture sèche, presque factuelle. La langue, chez Adamov, semble avoir été son ultime moyen de survie.

Emil Michel Cioran (1911-1995), Roumain. Arrive en France en 1937 après avoir publié deux livres dans son pays. Il abandonne sa langue maternelle en 1947 et n’écrit plus qu’en français.

Philosophe sceptique et désillusionné il bâtit une œuvre pleine de pessimisme. Il s’engage dans une entreprise de destruction des faux-semblants et propose à ses lecteurs une pensée corrosive, d’une ironie féroce.

Il prédit : « Viendra un jour où le français ne sera pas plus lu que le latin aujourd’hui. » Et relativise le rôle de la langue. « J’ai eu la naïveté de croire que le langage était tout. C’est d’ailleurs là une superstition française. Non, le langage n’est pas tout, il n’est presque rien. Un Dostoïevski ou un Tolstoï n’en ont fait aucun cas. On a quelque chose à dire, on le dit, un point c’est tout. »

Il écrit Précis de décomposition, son premier livre en français en 1949 (« Donnez un but à la vie : elle perd instantanément son attrait »). De l’inconvénient d’être né, 1973. Mais aussi La tentation d’exister, Syllogismes de l’amertume, Ecartèlement

Henri Troyat, de son vrai nom Lev Tarassov, de l’Académie française (1959), né en 1911 à Moscou. Il s’installe en France avec sa famille en 1920. Il est naturalisé français lors de son service militaire.

L’Araigne, 1938, prix Goncourt ; La Neige en deuil, 1952 ; Désordres secrets, 1974 ; Les Eygletière, 1965 ; La Moscovite, 1974 ; Catherine la Grande, 1977 ; Le Prisonnier, 1978 ; Le Pain de l’étranger, 1982, Le bruit solitaire du cœur, 1985.

Il combine avec bonheur le genre le roman d’aventures et le roman historique. Il écrit une vaste fresque avec la Russie comme thème.

Puis il se spécialise dans le biographique qui le fera connaître du grand public. Son style élégant et souple contribue à imposer ce genre en France. Il servira de modèle par exemple à André Maurois. Il relate ainsi la vie de Dostoïevski, Lermontov, Pouchkine, Tolstoï, Tourgueniev ou Tchekhov.

Jorge Semprun, 1923, (Espagnol). Adieu vive clarté, 1998. Ecrit les scénarios des films Z (1968) et L’aveu (1969).

Hector Bianciotti, né en 1930 en Argentine, dans la Pampa. Piémontais d’origine, ses parents l’obligent à parler espagnol : ce qui fait qu’il n’a pas de langue maternelle.

En France depuis 1961, il acquiert la nationalité française en 1981 et devient journaliste au Nouvel Observateur. Il se met à rêver en français après plusieurs années d’écriture : articles et romans. Il publie Le traité des saisons en 1977, L’amour n’est pas aimé en 1983, Sans la miséricorde du Christ en 1985 (Prix Femina). Il est élu à l’Académie française en 1996.

Michel Del Castillo (Espagnol). Né en 1933 à Madrid, issu d’un mariage mixte, de père français et de mère espagnole, fuyant la guerre d’Espagne, il s’installe dans le sud de la France où il est abandonné par sa mère. Son premier roman, Tanguy, est largement autobiographique. Il publie De Père Français en 1998. Obtient de nombreux prix littéraires.

« Tant que je pourrai voyager autour de ma bibliothèque, je ne me sentirai jamais tout à fait désespéré » écrit-il dans Libération en avril 2000.

Il publie également Dictionnaire amoureux de l’Espagne, Les étoiles froides, Colette intime, Une Femme en soi

Tzvetan Todorov. Poétique de la prose, Nous et les autres. Critique et essayiste.

Julia Kristeva, 1941, (Bulgare). Professeur de linguistique et essayiste. Prône la révolution du langage poétique. Le texte du roman, (1970), Polylogue (1977). Elle vient de publier Colette, une intelligente et sensible biographie de l’écrivaine.

Milan Kundera (Tchèque), né en 1929. Il arrive en France en 1975.

L’insoutenable légèreté de l’être. Ses deux récents romans, La lenteur et l’Identité sont publiés en 1998. La langue de la passion amoureuse : « Chaque phrase est conquête, performance, réflexion, invention, aventure, découverte, surprise… Le français ne remplacera jamais la langue de mes origines, c’est la langue de ma passion. Je m’imagine dans mes rapports avec elle comme un garçon de 14 ans, désespérément amoureux de Greta Garbo. Amusée, elle regarde le pauvre mouflet et éclate de rire. Et lui, d’une voix tremblante : « je veux coucher avec vous et avec personne d’autre. Ne pouvez-vous pas me désirer aussi un peu ? » Greta Garbo ne peut arrêter le sourire : « Toi ? Oh non, non, vraiment pas. »

Le refus, selon Kundera, intensifie l’amour.

Sa littérature est faite de mots mais surtout de petits gestes quotidiens, aussi fascinants qu’effrayants qui tissent leurs fils entre le réel et l’imaginaire, entre l’existence et l’écriture.

L’Art du roman, Les Testaments trahis.

Pour cet écrivain, la littérature française classique a trop de style. Comme si la langue s’était refermée sur elle-même. Il veut revenir aux mots, à l’intrigue et poser, comme Balzac, un regard sur le monde des hommes. Le roman doit rester traduisible : il doit être constitué, selon lui, d’histoires, de personnages, d’images, d’idées. Kundera écrit en phrases brèves, parfois sans verbes et utilise abondamment le point et les deux points. Il raconte. Comme pour Beckett ou Cioran, Kundera n’envisage la langue française que comme un instrument au service de son projet littéraire.

Il se demande ce que le roman peut nous dire aujourd’hui. Cette question met le français au cœur de la littérature. Une langue ne saurait être séparée du cadre physique et moral où vivent ses locuteurs. Il faut prendre soin de situer l’évolution des variétés de français dans un contexte historique et social. L’écrivain est l’héritier de l’histoire, quels que soient les aléas de cette histoire. Il rejoint de la sorte l’Italien Alberto Moravia qui constatait : « la pluralité est une merveille. »

Andreï Makine (Russe de Sibérie), né en 1957. S’installe à Paris en 1987.

Le Testament français, 1995. Prix Goncourt et prix médicis. Pour le narrateur de ce roman la France « se confondait avec sa littérature. »

 

Langue  imposée

Le second groupe, plus nombreux, plus éparpillé dans le monde, est composé de ceux qui ont hérité le français d’une situation coloniale et qui se retrouvent aujourd’hui, de fait, francophones.

C’est de ce second groupe qu’il sera question dans ce propos.

Au 19ème siècle, la langue française, débordant les frontières de l’Europe, s’est déversée au delà des mers et des océans, en Afrique, aux Antilles et en Asie.

Après la chute de Napoléon Bonaparte en 1815, la France perd sa suprématie en Europe au profit de son « éternelle ennemie », l’Angleterre. L’ancien Régime absolutiste est remplacé par un pouvoir bourgeois industrialisé dont le credo est la production de biens de consommations générant un maximum de  profit. Se pose alors aux décideurs le problème des matières premières et celui des nouveaux marchés pour écouler le surplus de la production industrielle. Les progrès techniques : moyens de transports et de circulation (nouvelles voies de communication, chemin de fer, navigation à vapeur …), découvertes scientifiques, sciences nouvelles dont l’ethnographie, facilitent l’inventaire et la connaissance du monde. A la base de la colonisation africaine deux idées sont mises en avant :

      L’Afrique est un continent vide sur lequel on peut tout entreprendre

L   Les habitants de l’Afrique, régis par le système tribal, n’ont aucun sentiment national. La notion de patrie leur est complètement étrangère. Ils sont en outre indifférents à la terre

       qu’ils ne travaillent pas par paresse.

 

Lorsque la France décide de se saisir d’Alger, elle ne dit pas : « Je vais occuper ce pays pour m’agrandir. » Elle dit : « Je vais libérer ce pays de la domination des Turcs. Je vais apporter la lumière dans cette région et la débarrasser des corsaires qui rançonnent les gens et empêchent la libre circulation des biens en Méditerranée. »

Elle justifie toujours son occupation par son devoir d’aider les populations en retard de progrès et par son souci de protéger le commerce des sociétés avancées.

 

La rivalité entre L’Angleterre et la France aboutit à un partage du monde. L’Angleterre se réserve les pays de la route des Indes (le Moyen Orient, en gros), la France, avec d’autres pays européens, s’octroie le continent  africain. Elle occupe l’Algérie en 1830, le Sénégal en 1850, puis toute l’Afrique de l’ouest, La Tunisie en 1881 et en même temps l’Asie du sud est, le Maroc en 1912.

A la conférence de Berlin en 1885, l’Afrique est arbitrairement découpée sans que l’on se préoccupe des incohérences de ce découpage. Les frontières héritées de ce partage subsistent encore et sont à l’origine de la majeure partie des conflits qui endeuillent aujourd’hui l’Afrique.

Les Antillais, issus de la traite négrière qui a duré quatre siècles, appartenaient déjà à la France depuis le 17ème siècle : la littérature française du 18ème siècle, philosophes compris, le rappelle parfois. A contre courant des idées de son époque, Marivaux écrit en 1725 une pièce de théâtre, L’Ile aux esclaves, dans laquelle il renverse la relation maître/esclave. Il fait dire à l’un de ses personnages : « Nous vous jetons dans l’esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu’on y éprouve ; nous vous humilions, afin que, nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l’avoir été. »

On estime à vingt cinq millions le nombre d’esclaves parvenus « sains et saufs » sur le continent américain et la Caraïbe. Le choix des trafiquants portait sur les éléments, garçons et filles, les plus jeunes et d’ethnies différentes pour les empêcher de communiquer et éventuellement se révolter.

Il faut savoir que pour un Noir arrivé, quatre périssaient durant le trajet. Le point de départ des navires négriers était l’île de Gorée au large du Sénégal, transformée aujourd’hui en lieu dédié à la mémoire des victimes de ce commerce.

L’abolition de l’esclavage en 1848 n’a pas supprimé l’exploitation des populations africaines : seule la forme a changé. Avec l’aide de l’Eglise qui trouve un immense champ d’âmes à sauver, l’Europe avance le prétexte de la civilisation pour s’approprier des pans entiers de L’Afrique, faisant peu cas des hommes qui y vivaient. Lorsqu’on regarde aujourd’hui les frontières de ces pays, on s’aperçoit qu’elles forment toutes des lignes droites, coupant parfois en deux des ensembles homogènes au profit des puissances colonisatrices (France, Belgique, Espagne, Portugal.)

La politique coloniale, ajoutant territoires et populations au fonds de l’Hexagone, a semé en même temps la langue française – dont aujourd’hui on observe les fruits. Raphaël Confiant, déjà cité, remarque que cette langue semée s’est développée différemment selon qu’elle l’était dans une société qui disposait au préalable d’une langue écrite (le Maghreb avec son fonds judéo-berbère et arabe) ou dans une société de culture orale sans support écrit sur laquelle il sera plus facile d’agir (le reste de l’Afrique).

 

Mode d’imposition de la langue française

La francophonie qui nous intéresse résulte donc pour une grande part d’un traumatisme historique : la colonisation, c’est à dire de la conquête de certains pays. Conquête militaire, économique, politique et culturelle. Elle est schématisée par trois M ou trois C : Missionnaire, Marchand, Militaire ou Colonisation, Christianisme, Civilisation.

Militaire : on occupe d’une manière brutale ces pays, on les décrit (évolution de cette description - ainsi celle opérée par les officiers français en Algérie pendant la période romantique en 1830, puis après 1871 sous la 3ème République).

Economique : annexion, dépossession, confiscation des terres qui entraîne la désagrégation des sociétés traditionnelles avec son lot de marginalisation et d’exclusion, en un mot de paupérisation.

Politique : on met sous tutelle ces pays dorénavant administrés par la puissance conquérante. Dès lors deux types de lois cohabitent, celles qui régissent les citoyens (les colons) et celles appliquées aux sujets (les colonisés).

Culturelle : on substitue au mode de penser indigène rejeté, le mode de penser du vainqueur. Ce mode de penser se fait dans sa langue, langue de la modernité, selon ses valeurs, ses normes et ses critères. Les langues des pays colonisés sont minorées, dévalorisées (elles ne valent rien, elles n’ont pas de poids. A ce propos lire les récits de Théophile Gautier, Eugène Fromentin et Guy de Maupassant).

En minorant les langues, on dévalorise la culture par quoi, essentiellement, elle se transmet.

La culture : c’est l’ensemble des activités soumises à des normes socialement et historiquement différenciées, et des modèles de comportements transmissibles par l’éducation, propre à un groupe social donné. La culture est une construction synchronique qui s’élabore à tout instant. La culture ne peut être statique.

En minorant les langues, on altère l’identité des individus qui les pratiquent parce que la langue est le moyen d’expression fondamental de l’identité d’un groupe dont elle est le catalyseur et l’élément déterminant de la survie de la communauté.

L’identité culturelle s’inscrit dans la durée. Dans ces repères qui marquent une vie, aussi bien individuelle que collective : repères synchroniques dans l’étendue du présent et repères diachroniques dans la profondeur de l’histoire.

Cette durée, dont on voit qu’elle constitue l’armature du moi, est refusée aux pays colonisés. Ils doivent être justement hors temps, donc hors jeu, pour justifier la domination dont ils sont l’objet.

 

Toute une littérature colonialiste pseudo scientifique s’inspirant de la philosophie positiviste du 19ème siècle, littérature avant tout idéologique, s’est acharnée à fabriquer l’image du colonisé sans prise sur le réel. Il est représenté comme un enfant ou un sauvage, insaisissable dans sa pensée, comme s’il en était dépourvu. Alors qu’il se protégeait par le silence dans ses valeurs traditionnelles.

Ce colonisé, noir, arabe ou asiatique, à qui l’on refusait la parole, c’est à dire l’identité, c’est à dire la culture, subit ce qu’il est convenu d’appeler l’acculturation. En clair, il va assister au dépérissement de sa culture – ce qu’il sait qu’il est. Il se voit contraint d’adopter (d’adapter ?) la culture dominante. Le colonisé assiste a la dévalorisation de sa langue et de sa culture : l’Histoire est refusée au monde Noir, dégradée en ce qui concerne le monde musulman.

L’administration coloniale met en place des « lieux obligés » (Poste, Mairie, Tribunal…), selon la formule de Pierre Bourdieu, ou la langue française est la seule utilisée.

Précisons qu’en Tunisie et au Maroc, qui sont des protectorats, la langue arabe reste un outil de travail et de communication.

Le frottement des deux langues (le français et les langues nationales), réalisé dans la nécessité, conduit parfois à la création d’une troisième langue indispensable aux échanges sociaux : le créole, le petit nègre, le  pataouète .

L’acculturation : c’est l’ensemble des phénomènes résultant du contact direct et continu entre deux groupes d’individus de cultures différentes et entraînant des changements dans l’un ou l’autre de ces groupes. Tous n’y succombent pas, elle reste parcellaire pour un grand nombre d’individus exclus de tout circuit. Mais elle est importante quand elle atteint les sujets qui s’impliquent dans le désir de réussite.

On peut même noter une certaine créativité induite par ce processus d’acculturation grâce à l’apport des traits empruntés ou choisis à l’extérieur de sa culture : tout se tient dans une civilisation et changer un éléments produit une incidence sur le reste.

L’Encyclopédie Encarta, 1998, définit ainsi l’Acculturation :

« Acculturation, processus par lequel un groupe humain acquiert de nouvelles valeurs culturelles au contact direct et continu d’un autre groupe humain. L’acculturation peut être réciproque lorsque les croyances et les coutumes des deux sociétés se fondent en une seule et même culture. Plus fréquemment, l’acculturation se fait par assimilation et implique l'existence d’un groupe dominant - par sa démographie, son degré d’évolution technologique ou simplement en vertu du rapport de force politique - auquel le groupe dominé emprunte ses modèles culturels. Cette adoption de culture dominante est généralement progressive et ne va pas sans engendrer des phénomènes de résistance ou des rejets partiels. Les processus de transmission et d'emprunts culturels que l’on regroupe sous le nom d’acculturation ont été particulièrement étudiés dans l’entre-deux-guerres par les ethnologues américains Ralph Linton et Melville J. Herskovits et, plus récemment, en France par Georges Balandier. »

 Les conséquences de ce phénomène sont la déculturation, qui est la perte, la dégradation ou le rejet de l’identité culturelle. Le cas de Jean Amrouche est exemplaire à cet égard.

La phase ultime de ce processus est l’assimilation, c’est à dire pour le colonisé, le fait de se couler dans le moule que le colonisateur lui a préparé. Non par charité humaine mais par nécessité économique.

L’assimilation n’est jamais complète : la culture native résiste à la culture conquérante. Elle produit ce que la psychologie appelle l’homme marginal, cet homme à deux cultures qui se battent à l’intérieur de lui dont Hamidou Kane a si bien illustré l’exemple dans l’Aventure ambiguë. Ainsi le brouillage explosif entre deux entités opposées, le sacré et le profane ; le laïc et le religieux.

Des phénomènes d’auto dépréciation surgissent alors, tels le complexe d’infériorité ou la haine de soi, de son physique, de sa religion (La Convertie d’Elissa Rhaïss). Lire à cet égard le formidable travail d’analyse qu’a effectué Frantz Fanon sur ce sujet.


Au début du siècle, les grands domaines coloniaux demandent pour leur exploitation plus  de  main d’œuvre  qualifiée. Plus de bras habiles. Plus de savoir faire technique  pour  des   travaux qui se mécanisent de plus en plus.

Une politique scolaire se met en place pour répondre à ces besoins nouveaux. Après avoir ruiné ou fermé les medersas dans les pas arabophones, des écoles pour indigènes sont ouvertes, elles vont jusqu’au Certificat d’Etudes Primaires. L’enseignement dans ces écoles ne se fait pas dans les langues indigènes ce qui va amener les familles – surtout en Algérie - à ne pas y envoyer leurs enfants car elles craignent qu’ils y perdent leur âme. Dans un premier temps ces populations s’abritent derrière ce qu’il est convenu d’appeler les « valeurs refuges » : la langue traditionnelle et la religion. Puis au fil du temps, elles comprennent l’intérêt pour leurs enfants d’y aller : les connaissances dispensées par ces écoles pourront servir l’avenir des petits colonisés (voir à ce propos Dans la gueule du loup de Kateb Yacine). C’est à ce moment, au moment où les classes commencent à être investies par « la marmaille colonisée » que des freins apparaissent. La société coloniale consciente du danger représenté par l’instruction diffusée, même imparfaitement, par les instituteurs, multiplie les restrictions et les barrières pour empêcher la réussite de la politique de scolarisation décidée par le pouvoir métropolitain.

Le programme enseigné dans les classes indigènes se résumait à l’apprentissage de l’écriture, au calcul, un peu  de géographie (« la Seine traverse Paris »), d’histoire de France (« Nos ancêtres les Gaulois ») et beaucoup de travaux manuels liés au travail de l’agriculture.

 

Certains de ces élèves vont plus loin. C’est d’eux que surgiront les poètes et les romanciers francophones dont les modèles viendront de la littérature française classique : de Voltaire et Rousseau à Rimbaud et Zola. La langue française apprise dans ces écoles sera dans un premier temps celle de ces écrivains qu’ils utiliseront, par exemple, dans le genre romanesque - inconnu jusqu’à lors dans ces sociétés où le genre de prédilection était la poésie, genre on le sait essentiellement oral.

De ce moment, une littérature de combat, militante, revendicatrice et efficace, voit pour ainsi dire naturellement le jour.

Ces premiers «écrivains sont :

Aux Antilles, René Maran (prix Goncourt 1921), Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, Maryse Condé, René Depestre…

En Afrique, Léopold Sédar Senghor, les frères Diop, Cheikh Amidou Kane…

Au Maghreb, Jean Amrouche et sa sœur Marguerite, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib, Driss Chraïbi, Kateb Yacine.

Cette première génération d’écrivains entre avec fracas dans le champ de la littérature française universelle. Dédaignant les oeuvres assimilationnistes, ils publient sous forme de poèmes et de romans de longs réquisitoires contre l’injuste condition du colonisé. Violente (mais une violence productive, créative), saccadée, accusatrice, cette littérature veut se faire entendre et renvoie une image inattendue au lecteur, essentiellement métropolitain de plus en plus sensible à la situation du colonisé. Cette littérature, liée à la société et à l’histoire du colonisé présente peu « d’expérience des limites », peu de jeux sur la langue. Les écrivains se donnent la même mission qu’assignait Victor Hugo au poète, celle d’éveilleur de conscience.

S’appropriant la langue française, la pliant plus tard à son propre rythme, l’écrivain colonisé entreprend de réhabiter son nom et son histoire en sondant au plus loin de son origine à l’instar de Maryse Condé aux Antilles ou de Kateb Yacine en Algérie. En Afrique noire, la littérature historique s’apparente à une quête orphéique comme l’écrit Jean Paul Sartre dans Orphée noir.

Cette quête s’accompagne d’une prise de conscience exacerbée par une prise de parole qui veut, dans la langue dominante, montrer à l’Autre une existence devenue épaisse et vivante. Elle prend la forme d’une réaction sérieuse aux textes et récits qui décrivait le monde noir sans que celui ci puisse les contredire. L’écrivain de cette période casse la globalisation, la généralisation inhérente à la littérature coloniale qui fixait son univers dans un ensemble monolithique, indifférencié. Il met en avant une individualité identifiable, une sensibilité et, plus ontologiquement, un être fait de rêves, de rages et de désirs.

Le problème posé par cette écriture réside dans sa destination. Ecrire dans un contexte colonial caractérisé par l’analphabétisme peut paraître vain. Ecrire, en effet, pour qui ? pour quoi ?

Ces premiers textes sont adressés d’abord à la petite frange de lecteurs de la métropole. Il s’agissait alors de montrer à ces lecteurs une image du colonisé transmise de l’intérieur, le montrant dans la joie et la peine, l’amour et la mort, le temps qui passe pour tous : en un mot les « travaux et les jours » de sa condition, revendiquant sa place « dans ce long passé de l’histoire » - c’est à dire la durée, et dans sa culture, c’est à dire une pensée.

Dans la poésie Aimé Césaire et Jean Amrouche se démarquent par leur style novateur. Senghor quant à lui fait référence à Victor Hugo, « le Maître du tam-tam. »

Dans le roman ou dans les essais, Réné Maran, Aimé Césaire ou Mouloud Feraoun s’expriment dans leur vérité qui surprend leurs lecteurs.

Un peu plus tard, dans le théâtre visant à toucher « ceux qui n’ont pas de voix » (Césaire et Kateb), la scène touchera un immense public.

 

Les années parisiennes

Pour les artistes Noirs, il faut évoquer le Paris des années 30.

Quelques jeunes gens méritants y poursuivent leurs études commencées chez eux, au Sénégal ou en Martinique. Remarqués par leurs professeurs, ils sont autorisés à s’inscrire dans les établissements d’études supérieures de la capitale française. A la Sorbonne ou à l’Ecole normale supérieure. Ils rencontrent une partie de la classe intellectuelle parisienne, réputée sans préjugés.

Ils fréquentent les boîtes à jazz de la diaspora noire américaine où règne la divine danseuse Joséphine Baker. Les écrivains Afro-Américains tels Langstone Hughes, Richard Wright, Chester Himes ou Claude Mc Kay, fuyant Harlem et la politique de ségrégation raciale des Etats-Unis, s’installent à Paris. Affirmant leur identité, ces écrivains proclament comme n’importe quel américain : « Moi aussi, je suis l’Amérique. » Ils deviendront des modèles pour les jeunes Africains. Ainsi W.E.B. Dubois écrit en 1905 Ames noire dans le contexte de l’Amérique ségrégationniste où l’on peut lire cette phrase, qui sera reprise par les poètes de la Négritude : « Je suis nègre et me glorifie de ce nom. »

La vogue est aux Arts Primitifs : Pablo Picasso s’inspire des statuettes africaines, Henri Matisse voyage en Afrique du Nord (Algérie et Maroc) et Modigliani peint de beaux visages de femmes allongés comme les masques Guro du Sénégal.

Senghor écrira en 1966 dans l’Art de l’Ouest africain, berceau nègre : « En entrant dans l’univers de l’art nègre, le voyageur ne découvre pas un nouveau monde qui ne pourrait que rétrécir son univers, mais il découvre dans celui-ci un nouveau domaine merveilleux dont un homme comme lui, un frère noir, lui remet la clef. Cette clef c’est l’esthétique négro-africaine : la saisie nègre de l’univers. »

Les surréalistes, menés par André Breton, s’intéressent à la révolte des Berbères du Rif au Maroc et aux exilés Africains.

Les communistes dans leur lutte anticapitaliste, très influents alors comme par exemple Louis Aragon, prennent fait et cause pour les revendications des jeunes poètes noirs.

Enfin, sous la conduite de Claude Lévi Strauss ou de Marcel Mauss, une nouvelle approche de l’anthropologie met la question des cultures au cœur du débat intellectuel. Cette approche affirme qu’il n’y a pas de société sans culture et que chaque culture est originale.

Léo Frobenius publie en 1930 la première histoire de l’Afrique noire dans laquelle il démontre que l’Afrique a une civilisation. « L’idée du nègre barbare est un mythe de l’Europe. »

En 1947, Aloune Diop fonde la revue Présence Africaine dont Aimé Césaire est le rédacteur en chef. Cette revue connaît une carrière exemplaire qui aboutit à la création de la maison d’édition du même nom.

Toute cette mouvance parisienne est surprise par la rencontre avec cet autre regard véhiculé par ces textes rebelles, revêches, debout selon la formule de Césaire.

C’est ainsi que l’idéologie de résistance contenue dans le concept de Négritude se développe dans Cahier d’un retour au pays natal (Aimé Césaire, 1939) qui marque la rupture de la relation dominant/dominé. Des revues à la brève vie sont créées, comme Légitime Défense qui n’aura qu’un seul numéro.

Senghor publie son Anthologie de la poésie africaine préfacée par Sartre.

En Algérie, les premiers textes sont signés par Jean Amrouche, Mouloud Feraoun et Mohamed Dib, au Maroc par Driss Chraïbi et Ahmed Sifrioui et en Tunisie par Albert Memmi.

 

Après les indépendances, la question qui s’est posée était de savoir si la langue française allait disparaître. La politique de scolarisation massive des nouveaux dirigeants l’a paradoxalement enracinée dans la plupart de ces pays en en faisant leur langue officielle.

 Un nouveau lectorat, formé en français, élargit la sphère de sa pratique et augmente le     nombre de francophones dans les ex colonies. Pourquoi ?

     Le travail sur l’imaginaire n’est jamais innocent : il laisse des traces. Le colonisé a été autant atteint dans sa conscience que dans son corps.

      Les langues des pays colonisés, mises à l’écart de l’évolution du monde se sont révélées incapables de dire ce monde nouveau issu du progrès apparu dès le 19ème siècle en Europe.

     Les relations d’échanges (diplomatie, commerce, coopération technique et scientifique) entre l’ancienne métropole et les anciennes possessions coloniales se sont établies dans la langue du pays économiquement le plus fort.

      Les régimes d’après les indépendances ont vite viré à la dictature tout en gardant un lien avec l’ancienne puissance

      L’idée de fédérer les pays francophones dans un espace du même nom s’impose et se concrétise dans les années 70. La question posée par certains intellectuels est de savoir si cet ensemble allait déboucher sur une réelle coopération entre tous les Etats ou s’il allait, comme le pensait l'écrivain Algérien Kateb Yacine, perpétuer une autre  de néo-colonialisme.

Par Med Médiène
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Mercredi 8 avril 2009

 

 

 

 

Léopold Sédar Senghor est né en 1906 dans une région du Sénégal christianisée au 16ème siècle par les Portugais. Il meurt le 20 décembre 2001 en Normandie, patrie de son épouse.

Son père, Sérère, est un propriétaire terrien, relativement aisé.

Senghor fait des études d’abord à la mission de Pères Blancs, puis dans le petit séminaire qui doit le mener à la prêtrise. Il y étudie entre autre le grec et le latin.

Il est initié par son oncle à l’univers des légendes et des esprits qu’il évoquera plus tard sous le nom de « Royaume de l’enfance. »

Il passe son bac à Dakar puis il est admis, en 1928, au lycée Louis le Grand à Paris où il se lie d’amitié avec Georges Pompidou, le futur président de la république française. Il s’inscrit dans le groupe des étudiants socialistes en 1930. Il rejoint plus tard l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. Il est reçu au concours de l’agrégation de grammaire en 1935.

Pendant ces années d’exil il ressent un fort sentiment de dépossession de soi-même.

Promoteur de la Négritude, il la considère comme une réponse à l’acculturation.

La Négritude pour Senghor est l’affirmation des valeurs culturelles du monde noir où l’homme doit demeurer debout.

Homme d’Etat, Senghor démissionne de son poste de président de la république sénégalaise le 31 décembre 1979. Il est élu à l’Académie française en 1983.

Comme poète, il publie dès les années 30 des poèmes dans diverses revues. Après 1945, paraissent Chants d’ombre, Hosties Noires, Ethiopique et Nocturnes. Tous ces titres, comme on le voit, font référence à la couleur noire.

L’écriture de Senghor fait montre d’un très grand sens du rythme. Il exploite avec bonheur les ressources de la langue française à quoi il ajoute « la vitalité nègre. » Rappelons l’admiration qu’il vouait à Victor Hugo et à sa virtuosité d’écrivain.

L’Anthologie de la Nouvelle Poésie d’Afrique Noire de la poésie qu’il publie en 1948 signe l’acte de naissance de la littérature africaine moderne. Dans ses essais et les articles qu’il publie, il décline les différents aspects de la notion de Négritude fondée, selon lui, sur l’émotion qui serait l’essence nègre apte à lui permettre de participer à l’universel en jouant le jeu du « métissage culturel. »

Pour Senghor, le Nègre est un homme de nature. C’est un sensuel, un être aux sens ouverts, sujet et objet à la fois, excluant tout intermédiaire.

Il sent plus qu’il ne voit les sons, les odeurs, les rythmes, les formes et les couleurs.

Senghor pense que la raison du Nègre est discursive et non synthétique. Elle est en empathie avec le monde, non antagoniste. La raison du Nègre se coule dans le cœur vivant du réel.

La raison européenne est analytique par utilisation alors que celle du Noir est intuitive par participation.

Cette puissance de l’émotion ne serait-elle pas, en définitive, ce que l’on appelle l’Art ?

La parole constitue l’instrument majeur de la pensée, de l’émotion et de l’action. Senghor a recours à l’image verbale dans sa poésie.

La parole parlée, le Verbe, est l’expression de la force vitale. Pour lui, il existe une vertu magique de la parole.

Le rythme africain s’exprime par les moyens les plus matériels. Il est l’ossature de l’être et forme un système d’ondes qui s’adresse à l’Autre sous l’aspect de vibrations qui viennent de la racine même de l’homme.

Cette expression se manifeste en architecture, en sculpture et en peinture par la ligne, la surface et la couleur.

Importance de l’accent en poésie et en musique.

La danse et ses mouvements sont également significatifs dans la perception de la Parole noire.

La danse africaine répugne, dit Senghor, au contact du corps. Il ajoute que c’est dans le poème qu’il peut le mieux saisir la nature du rythme négro africain.

Dans Orphée Noir, la préface à L’Anthologie de la Nouvelle Poésie d’Afrique Noire établie par Senghor, Jean Paul Sartre précise que le mot Négritude est d’abord un « mot de passe », un signe de reconnaissance pour les « nègres nouveaux. » Il indique, ce mot, l’appartenance à une communauté en lutte et refuse l’assimilation des colonisés parce qu’ils savent bien qu’il s’agit d’un leurre. Sartre recommande, exige plutôt, le retour à l’authenticité des valeurs africaines niées par le colonialisme.

Dans son principe, la Négritude tend à réhabiliter l’homme noir en inversant systématiquement les propositions négatives qui le décrivaient en renvoyant à ceux qui la niaient son altérité noire sous une forme positivée et identifiante.

Cette parole violente s’exprime d’abord par la poésie. Senghor, agrégé de grammaire, professeur, député, ministre conseiller sous de Gaulle, premier président de la République du Sénégal, Académicien, est avant tout poète, avant tout manieur de mots. L’écriture poétique par sa structure est en effet la plus apte à délivrer le chant universel de la protestation de l’opprimé. Ce chant pigmenté, pour reprendre le titre de l’un des poèmes de Damas, inaugure le mythe poétique associé à la création littéraire des colonisés. Passion et tumulte le caractérise. Mots drus, syntaxe complexe, rythme cascadant, entrechoc et électrochoc des images identifient la poésie noire en mouvement – comme l’on peut repérer l’influence de l’écriture surréaliste contemporaine dans le mouvement de la Négritude. Le dadaïsme et l’intérêt de Picasso pour les Arts nègres sont aussi à citer pour comprendre l’impact que les textes d’un Césaire, par exemple, ont eu sur l’écriture senghorienne.

Les poèmes de cette époque sont tout ensemble apostrophe rageuse et appel à la solidarité humaine. Ils sont tout ensemble expectoration (Senghor parle de crachat) et tendresse infiniment malheureuse. Ils sont aussi un formidable hymne amoureux à la femme noire chez Senghor.

Birago Diop (Sénégal, 1906-1989) explore quant à lui la mémoire nègre et retrace sur les océans le sillage que laissent les navires de la traite jusqu’au « tirailleur sénégalais » des guerres de l’Europe. Sartre remarque dans Orphée Noir, que le Noir, ce nouveau Christ, accumule toute la douleur humaine – même celle des Blancs. Mais quand cette douleur devient intolérable, le poète explose, broyant les mots, à l’instar de l’Antillais Aimé Césaire.

Dans Hosties Noires (1948), Senghor souscrit à cette violence verbale qui le sauve : « Mais je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France » écrit-il, au retour de la guerre, offusqué par la moquerie blessante de la fameuse publicité.

Les poètes et intellectuels noirs se voient assigner une mission : celle en premier lieu de « la libération nationale » puis celle « de la construction nationale. »

Cheikh Anta Diop, dans Nations Nègres et Culture (1955), décrit cette évolution de la Négritude. Du cri, passer à l’acte, à l’action. De ce moment, la Négritude va connaître des divergences. Deux voies vont s’ouvrir : l’une, souple, menée par les « Anciens » comme Senghor, l’autre, plus radicale, inspirée par de jeunes révolutionnaires comme Frantz Fanon.

 - Senghor, plus poète que militant, n’admet que la violence verbale, laissant au temps le temps de décider. En réalité il sait que les colonisés ne sont pas encore prêts à se prendre seuls en charge, il doute de leurs capacités à gérer leur pays. Il leur faut se former. « L’émotion est nègre comme la raison est hellène » avait-il constaté dans l’un de ses poèmes.

 - Les intellectuels sensibles au marxisme auront beau jeu de démonter les failles théoriques de la Négritude senghorienne. Dans les années 1970, le procès de ce mouvement est ouvert. La thèse de Senghor sur l’émotivité primordiale du Noir est dénoncée. On parle de Négritude du discours et l’on pose ironiquement la question pour savoir s’il y a une « Tigritude du tigre. »

En 1966 se tient à Dakar, sous la houlette du Président Senghor, le premier Festival des Arts Nègres. Il constitue le magnifique final d’un mouvement qui a contribué à mettre au monde un continent dont on pouvait penser qu’il avait été oublié des dieux.

En 1983 les œuvres de Senghor ont été rassemblées en quatre épais volumes sous le titre Liberté. Rappelons, Hosties Noires (1948), Ethiopiques (1956), Nocturnes (1961) et citons Lettres d’hivernage (1972) ainsi  qu’Elégies Majeures (1979).

Ce que nous pouvons retenir de cette somme, après le fracas des luttes, c’est l’idée senghorienne de l’échange, du nécessaire dialogue entre les civilisations, pour le plus grand profit de l’humanité. Idée aujourd’hui partagée par des auteurs comme Edouard Glissant et René Depestre.

La Négritude ne peut évidemment pas se réduire à la seule production de Senghor. D’autres poètes s’en sont mêlés, moins prestigieux peut être, mais intéressants à lire pour saisir l’histoire du mouvement.

Ainsi de Bernard Dadié, La Ronde des jours ; David Diop, Coups de Pilon ou Birago Diop, Les Contes d’amadou Koumba (1957). Mais surtout d’Aimé Césaire, dont il sera question plus bas, et du guyanais Léon Gontran Damas, un mulâtre, qui publie Pigments en 1937, un recueil de poèmes préfacé par Robert Desnos. « Damas est nègre et tient à sa qualité et son état de nègre » écrit-il, ajoutant que son état d’enragé l’empêche d’être un homme. Damas s’insurge en invoquant « son Afrique cambriolée. » Il se considère comme africain à la recherche de l’Afrique qui est en lui. Cette recherche de sa filiation africaine l’amène à devenir ethnologue.

Il publie ensuite Graffiti, 1952 et Névralgie en 1966.

Sa poésie revendique sa fierté d’être noir et pose des ponts entre la poésie des Antilles et celle de l’Afrique mère. Enseignant dans une université noire américaine, Damas meurt en 1978.

La poésie de Damas rejoint la protestation d’un Guy Tirolien quand ce dernier écrit dans La Prière d’un petit enfant nègre:

« Seigneur, je ne veux plus aller à leur école…

Et puis elle est vraiment trop triste leur école

Triste comme ces messieurs de la ville

Ces messieurs comme il faut

Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune

Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds

Qui ne savent plus conter les contes aux veillées

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école. »

 

Quelques mots sur le poète et le poème en général

Le poète utilise les mots non dans leur utilité communicative mais comme matériaux qui valent pour leur forme, leur sonorité, leur couleur sensuelle, leur pouvoir de suggestion. Une parenté peut être établie ici avec la peinture.

Le poète ne cherche pas à signifier mais à présenter, à donner à voir ou à entendre, par la force concrète des mots, considérés comme des objets sonores ou visuels ;

Le poète est souvent situé à part du jeu social. Figure étrange, marginale, méprisée ou redoutée, chassée de la cité (Platon) ou, à l’inverse, révérée.

Le griot africain est traditionnellement l’objet d’une semblable ambivalence de sentiment.

Dire plus que ce que portent les mots.

Le poème fait voir le monde parce qu’il est lui-même un monde qui se fait voir.

       
        Femme noire
      
      

Femme nue, femme noire

Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté

J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.

Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi, je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné

Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.

Femme nue, femme obscure !

Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche

Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est

Tam-tam sculpté, tam-tam tendu qui grondes sous les doigts du Vainqueur

Ta voix grave de contre alto est le chant spirituel de l’Aimée.

Femme nue, femme obscure !

Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali

Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau

Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire.

A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire

Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’étern

Avant que le destin jaloux ne te réduises en cendres pour nourrir les racines de la vie.

 

Léopold  Sédar Senghor.

Chants d’Ombre. Editions du Seuil. 1945.


Commentaire du poème

Le poème Femme noire, de facture surréaliste, est composé de quatre strophes en vers libres. Il compose l’une des pièces rassemblées sous le titre Chants d’ombre que Senghor publie en 1945.

L’écriture de ce poème semble marquée par les préoccupations qui agitent son époque – l’après-guerre. Affleurent aussi, dans ce texte, mais de manière antagoniste, les réminiscences panthéistes de l’enfance de l’écrivain et la culture chrétienne dans laquelle il a été formé.

Le poète consacré, chantre de la beauté noire, confirme là la force d’évocation d’une langue retravaillée par une pensée différente.

Femme noire s’annonce comme un hymne à la femme, à la femme de son peuple, associée à la terre qui la porte. La femme originelle (l’Eve noire, la superbe femme de joie), première comme toutes les femmes aimées - ici, désirée et désirante –, décrite avec les mots de l’amour. L’emploi de fricatives, frottant les consonnes f et s, accentue la sensualité presque physique de cette évocation caressante.

Senghor valorise la femme africaine, vraie et nue, telle qu’en elle-même, dans son authentique beauté par opposition à celle qui se masque derrière une modernité mal assimilée. La femme au corps nu dans la couleur de l’ombre qui évoque dans ce texte, tout ensemble, le plaisir de l’instant et la mémoire. Sa peau « que ne ride nul souffle », lisse comme l’eau tranquille des mers du sud et sa chair à la saveur des fruits parfumés éveillent le désir en recommençant indéfiniment la geste des femmes : celles qui donnent la vie et celles qui donnent l’envie de vivre.

Senghor nous invite au voyage de l’amoureux découvrant, tous les sens ouverts, la géographie de « l’Aimée » par la mise au jour du blason féminin : la peau, les mains, la chevelure, la voix, les yeux… qui sculpte ses formes harmonieuses dans l’harmonie de la nature, au cœur du temps, le temps du poète, le milieu de son âge que rappelle la présence des mots Eté et Midi, écrits avec une majuscule.

L’idée de verticalité, de mouvement qui se déploie du bas vers le haut s’impose ici. A quoi s’ajoute, de manière explicite, l’énumération des éléments liés à la nature et à la culture africaines (savane, gazelle, tam-tam…). Et le chant qui évoque la voix, la langue perdue, la langue oubliée.

En écho de cette célébration surgit l’Histoire recherchée, un des mots d’ordre du mouvement de la négritude : les princes du Mali régnant sur le peuple Dogon dont l’imaginaire, on le sait maintenant, était structuré par des mythes complexes et dont l’art est lié à ces mythes. La cosmogonie africaine, c’est à dire la théorie mythique, philosophique et scientifique de la formation de l’univers est dans ce poème explicitement avancée. L’Histoire, cette quête des racines. L’Histoire, cette recherche proustienne du temps retrouvé.

Le poème scande cette quête en exaltant, par le rythme et le vitalisme noirs, le jeu des images et des couleurs, par le feu qui couve sous la braise endormie, le monde perdu que le poète se donne pour mission de retrouver, de le nommer, et par là de le faire exister.

Symbiose idéale de l’être et de la nature, conjonction naturelle de deux notions à la symbolique universelle : l’homme, pour Senghor, retrouve sens par le femme qui est plus attachée que l’homme à l’âme du monde. Il sait qui il est et où il est.

 

 

Par Med Médiène
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Mercredi 8 avril 2009
                                                                                     Cheikh Amidou Kane
L’écriture romanesque n’apparaît que plus tard. Le roman ne se développe vraiment qu’après la publication en 1953 de L’Enfant noir de Camara Laye, guinéen (1928-1980) à qui on a reproché d’avoir dépeint une Afrique paisible et sentimentale. Ce reproche sera adressé aux romanciers algériens de la même période, Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri.

On peut citer comme premiers écrivains importants d’Afrique noire :

Mongo Beti né en 1932 : Ville cruelle (1954), Cacao, Le Pauvre Christ de Bomba (1956), Savoir et Religion, Mission terminée (1957), Le Roi miraculé (1958), Main basse sur le Cameroun (1972).

L’auteur, professeur agrégé ayant vécu longtemps en France, montre dans ses récits l’ironie du colonisé à l’égard du colon qui ne comprend pas. Humour donc et refus de toute orthodoxie de pensée. Il évoque la religion et ses principes : l’âme, la pureté, la chasteté. Le colonisé tente de savoir pourquoi les Blancs sont devenus si forts avec leurs automobiles, leurs chemins de fer et leurs téléphones. Pour le reste, les choses de l’âme, il sait déjà depuis longtemps.

Nul manichéisme chez Beti : ses héros sont bons et mauvais, courageux et lâches, paresseux et travailleurs. Il se démarque en cela des romanciers engagés qui promeuvent des héros purs et invincibles.

Bernard Dadié, 1916, (Côte d’Ivoire), Climbié, 1956, roman largement autobiographique et Les jambes du fils de Dieu, 1980.

Ferdinand Oyono, 1929, (Cameroun) : Une vie de boy (1956), Le Vieux nègre et la médaille (1956).

Dans le premier roman, Oyono raconte l’histoire du domestique (le boy) d’un commandant à travers son journal. Il y note toute la petite vie des maîtres, entre intrigues minables et trahisons sordides.

Dans Le Vieux nègre…un vieux nègre donne ses terres à la mission religieuse en signe de reconnaissance. Il est décoré par le gouverneur.

Le texte s’ouvre sur le délire éthylique significatif du personnage nommé Meka. Il rêve de bien être (nuages), de reconnaissance (haut Commissaire) et de vengeance (le père Venderemayer transformé en chien noir). Le roman évoque le problème de la langue. En quelle langue, en effet, faut-il parler ? Le discours du chef des blancs traduit pour être entendu par les gens de la tribu. Puis Meka veut parler. Remercier, être reconnu – comme dans son rêve/délire. Personne ne le comprend. Il prend à la lettre les amabilités du Haut Commissaire. Et l’invite : « Il faut que quelqu’un commence… »

Esquive du Haut Commissaire. Traduction fantaisiste, africanisée, de la réponse de Haut Commissaire. Puis oubliant leurs promesses les blancs s’en vont, laissant les Noirs avec leurs attentes.

Après cette soirée bien arrosée, Meka est jeté en prison : les policiers ne l’ont pas reconnu malgré sa médaille. Pour eux, tous les Noirs se ressemblent.

Oyono se plaît à décrire la déchéance humaine et l’inimportant.

Sembene Ousmane, 1923, (Sénégal), Xala (1973), Le Mandat (1965), Le Dernier de l’empire (1981).

Ancien tirailleur sénégalais, Sembene Ousmane pointe les contradictions de la société coloniale. Il parle avec lucidité de la classe des commerçants qui empêchent le progrès et sait faire vivre, par exemple dans Les Bouts de bois de Dieu (1960), les cheminots en grève qui obtiennent gain de cause. Sembène Ousmane est également cinéaste.

Cheikh Amidou Kane, 1928 : L’aventure ambiguë (1961). La thèse de ce roman, désespérante, est résumée par le personnage principal, Samba Diallo : « Vaincre sans avoir raison. »

Ce roman, devenu un classique, observe la société traditionnelle bouleversée par le progrès et où le savoir devient possible. Samba Diallo, le héros de L’aventure…symbolise le type de personnage voué à l’échec, ici, à la mort. Ambivalent, travaillé par l’esprit de l’Occident où il a étudié et hanté par l’omniprésence de ses racines traditionnelles, il ne peut faire cohabiter en lui ces deux états.

L’aventure Ambiguë (titre non innocent) décrit les réflexions existentielles et philosophiques de Samba Diallo. Que devient le Noir instruit ? le plus souvent un hybride, un être inventé, résultat de deux univers inconciliables.

La philosophie mène à tout, même à sa propre perte.
La pensée change dans l’histoire : de Socrate à Saint Augustin. De ce dernier à Pascal. L’homme se questionne. Mais entre Pascal et Descartes, les questions différent – la façon de les poser plutôt.

Problème de la foi. De la mission des prêtres. Des médecins : la jeune héroïne du roman est blanche, étudiante en médecine.

Dans une interview récente, Hamidou Kane revient à cette notion de dualité impossible, pour la regretter. Il rejoint les conclusions du poète berbère Jean Amrouche.

Ces écrivains se font connaître grâce à une maison d’édition, Présence Africaine, qui les publie soit dans sa revue soit en livres.

 

Cette littérature, stimulée par les indépendances dans les années 60, constitue un nouvel espace romanesque africain. Une écriture au style réaliste, idéologiquement engagée, permet de décrire une Afrique en devenir, scrutant l’histoire ou le présent, en narrant la « naissance d’une nation » (à rapprocher du cinéaste américain Griffith).

Cet accouchement se fait dans la douleur, passage d’un état à un autre, et dans la désillusion.

Deux romans publiés dans les années 70 vont ouvrir la voie à une littérature contestataire en démystifiant, à l’intérieur même des nouveaux états, l’histoire d’une Afrique idéalisée.

Le Devoir de violence (1968) du Malien Yambo Oualoguem né en 1940, détruit, dans un nouveau style, l’image d’une Afrique abîmée par la seule colonisation : la traite des Noirs s’est faite, y est-il dit, avec la complicité de certains chefs de tribus. La tyrannie affirme Oualoguem n’est pas l’apanage de l’Europe.

Le soleil des indépendances (1970) de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma né en 1927, pose le problème du pouvoir après les indépendances. La liberté politique n’a rien apporté au petit peuple. Il n’a fait que changer de maître. Dans Monné, Outrages et défis (1990) ou Allah n’est pas obligé, Kourouma invente une langue calquée sur la pensée et le rythme de sa langue maternelle.

Les transformations sociales en Afrique peuvent être considérées comme le thème dominant de la nouvelle littérature noire. La bourgeoisie africaine, aussi féroce que son modèle européen, pille l’Afrique, fomente des coups d’Etat et vit, grâce à ses comptes en banque suisses, au dessus de toute crainte.

Injustice, corruption, impuissance, misère, cette fois procurées par des Africains, sont les nouvelles carences combattues par la génération de ces jeunes écrivains.

Grand succès de librairie, La Vie et demie (1979) de Sony Labou Tansi né en 1950, Zaïrois de nationalité congolaise, que l’on rapproche des écrivains Latino-Américains par son recours a l’humour et à la magie (Garcia Marquez), Le Pleurer-Rire (1982) du Zaïrois Henri Lopès, 1937, mettent en scène des « Pères de la Nation » ou des « Guides Providentiels », dictateurs grotesques et terribles dans la tradition de l’Ubu d’Alfred Jarry.

Sony Labou Tansi publie en 1983 L’Anté-Peuple. Il tropicalise sa langue d’écriture, le français, en évoquant les mythes et croyances de son monde pour s’en moquer. Un grand désarroi cependant perce de l’observation qu’il fait de l’Afrique aux mains des nouveaux dictateurs. Il se consacre aujourd’hui avec succès au théâtre, « le théâtre de la peur », où il emploie le français populaire africain, faisant de l’Afrique l’un des plus grands laboratoires de néologismes actuel.

 

Le malaise, le doute, l’errance caractérisent les héros des nouveaux romans africains. Orphelins de leurs rêves, ils demandent des comptes aux pères qui les ont trahis. Des écrivains comme Tchicaya U T’amsit (1931-1988) ou Sony Labou Tansi représentent avec Henri Lopès cette littérature d’aujourd’hui, rebelle à tout pouvoir usurpé.

De cette période trouble où l’indépendance politique n’est pas synonyme de liberté  on note un formidable regain de la production littéraire avec un recentrage de sa thématique. Les auteurs essaient de trouver un autre langage pour exprimer cette nouvelle situation. On peut ainsi remarquer une prédilection pour l’écriture de la dérision, de la contestation pour dénoncer le Maréchal président qui a remplacé, parfois en pire, le Gouverneur colonial. Malgré la censure, elle décrit avec amertume la faillite de la politique et de l’espoir qu’elle avait suscité. Cette liberté thématique que s’octroient les écrivains agit également sur la langue. Moins complexés à son égard, ils l’enrichissent, en plus de néologismes, d’un rythme inédit. La langue française, considérée comme « un tribut de guerre » (Kateb Yacine), subit tous les « outrages », dont « le viol accepté », qui l’engrossent et la tonifient en l’adaptant aux nouvelles donnes géopolitiques. Ce rapport inattendu signale, en dernière instance, le désir d’amour qui est le premier moteur de l’écriture. Se parler en francophonie c’est comme faire l’amour : on réussit à être deux tout en restant soi.

Alain Touraine reconnaît que ceux qui transforment la langue la défendent mieux que ceux qui la protègent ; pour lui, le repli sur l’espace national – linguistique, économique ou culturel – est un véritable suicide. De son point de vue, la francophonie ne peut être un musée : elle est la défense d’une langue qui ne peut être que l’expression de la créativité d’une société et d’une culture. La définition de la francophonie faite par Onésime Reclus à la fin du 19ème siècle est juste, dit-il, mais insuffisante. Car parler français c’est aussi penser français. Nous pensons dans une langue qui pour être commune n’est pas univoque. C’est une langue empreinte ; le français véhicule des principes mais aussi un univers. Selon la formule de Senghor c’est « une langue qui contient toutes les richesses des siècles. »

 

La voix des femmes vient s’ajouter à cette parole masculine indocile. Citons trois écrivaines issues du Sénégal :

Aminata Sow Fall, La grève des Battu, (La grève des mendiants).

Nafissatou Diallo, Le Fort maudit, roman historique qui nous brosse dans le Sénégal ancien les luttes entre les religieux et le pouvoir.

Mariama Ba, (1929-1981) aujourd’hui décédée, relate dans ses romans la vie des femmes, en réalité sa propre vie. Mariée sous le régime de la polygamie, son mari meurt. Problème des enfants de ce type de famille à mères multiples.

Et l’Ivoirienne Michèle Assamoa.

Ces voix féminines, apportant le point de vue de « l’autre moitié du ciel », augure une postérité prometteuse à la littérature d’Afrique noire.

Par Med Médiène
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Mercredi 8 avril 2009


 

 

Frantz Fanon, 1925-1961

L’œuvre de Fanon procède de la même hantise que ses prédécesseurs sur la place de l’homme noir dans sa société et dans le monde.

Premier médecin psychiatre noir, il dresse un portrait clinique de l’Antillais, puis plus globalement de l’homme colonisé.

Il évoque dans un de ses essais le « complexe de lactification » de la femme antillaise et de ses désirs intériorisés. Il parle de sa haine pour sa propre couleur. Celle-ci, dit-il, n’aime l’homme blanc que parce qu’il « va éclaircir la race. »

Fanon découvre chez Césaire, dont il a été l’élève à Fort de France, la valorisation de « l’expérience vécue du nègre. »

La langue de Fanon est dans son écriture violente avec des tentations lyriques au rythme haletant qui a séduit une large part de ses lecteurs tant Noirs que Blancs.

Son itinéraire politique qui l’amène à prendre le maquis avec les révolutionnaires algériens contribue à dessiner le mythe de l’intellectuel engagé.

Il meurt assez jeune d’une leucémie qui est, on le sait, un dérèglement des globules blancs.

Les Damnés de la terre, 1961, reste le manifeste le plus radical de la décolonisation par la violence. « Répondre à la violence coloniale par la violence révolutionnaire. » Jean Paul Sartre écrit une préface frénétique à ce brûlot : « Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. »

Fanon décrit dans les Damnés de la terre la façon dont le Blanc envisage le Noir. Il commence par le regard. Mais pas n’importe quel regard. C’est un regard où la notion de couleur intervient. Ou son absence. Le Blanc. Regard blanc. Regard engourdissant, paralysant. Le corps regardé devient encombrant et l’espace dans lequel bouge ce corps, hostile. Le il de : « Et ce monsieur, qu’est-ce qu’il voudra ? », cette troisième personne employée en présence de l’interpellé fait qu’insupportablement on le raye du présent  et que, nié, on il’absente de ce monde.

Même les gestes les plus naturellement effectués (fumer, marcher etc.) se transforment en gestes pensés, c’est à dire décomposés. Transformation de l’image que l’on a de soi, lente mutation, lent détachement de soi. Ce nègre que l’on aperçoit, que l’on décrit avec les mots, le regard du colonisateur, ce nègre donc superficiel, réduit à son apparence est une image que l’histoire blanche a de tout temps enseigné.

Le rimbaldien « Je est un autre » s’applique parfaitement à l’homme noir nous dit Fanon.

Image terrifiante, faite d’histoires qui nient la réalité de l’Afrique. Le Nègre n’est plus qu’une peau, qu’une couleur. On va jusqu’à organiser des espaces de sécurité autour de lui pour ne pas le toucher. Dans le compartiment du train, on lui laisse l’équivalent de trois places. Le voisin – la personne la plus proche de lui – disparaissant, il reste seul face à lui-même.

Et quand il se rencontre enfin, tel qu’il est, harcelé par l’écho de ce qu’il a appris, il pressent son impossible prise sur le présent, sur son monde partagé avec d’autres.

Peaux noires et masques blancs, L’An V de la révolution algérienne.

 

Edouard Glissant, 1928

 

 

Pour Glissant, l’intellectuel antillais doit travailler à recouvrer la mémoire collective. L’Afrique c’est « le pays d’avant » jamais disparu de l’imaginaire caraïbéen.

La littérature de Glissant est une littérature militante, engagée, mais selon certains, intellectuelle et élitiste. Illisible ?

La Lézarde, 1958, qui obtient le prix Renaudot. Son essai, L’Intention poétique, 1969, est aussi complexe que le reste de son œuvre.

Il publie des poèmes : La Terre inquiète, 1954, Les Indes, 1956, en réponse à Vents de Saint John Perse (1911), Le sel noir, 1960.

Des romans : après La Lézarde, Le Quatrième siècle, 1964, Malemort, 1975, La Case du commandeur 1981, Pays rêvé, pays réel, 1985.

Et des essais : Le Discours antillais, 1981, Poétique de la relation, 1990.

L’intérêt de l’œuvre de Glissant vient que dans ses textes les personnages sont reparaissants, avec des références d’un livre à l’autre. Il y pratique également un métissage des langues et des genres. « Tout homme est crée pour dire la vérité de sa terre », et ce dire se fait chez Glissant en faisant trembler l’écriture. Il veut libérer l’écriture de la manière dont elle a été enseignée par l’Occident.

Politiquement, Glissant revendique l’indépendance des Antilles. Il est expulsé de son île et se retrouve en résidence forcée en France de 1959 à 1965.

Les Antillais selon l’écrivain sont traumatisés par une histoire qu’ils ne maîtrisent plus.

Il forge le concept d’Antillanité, qui est un dépassement plus qu’un refus de la Négritude. Glissant pense que l’antillanité est « dense (inscrite dans les faits) mais menacée (non inscrite dans les consciences) ». Il écrit contre les trous de la mémoire et les déchirures du tissu social. Comme nécessaire exigence, il profère une parole de nuit : « Je me lève et j’explore et j’étreins l’innommé pays » écrit-il dans Le Soleil noir. Il fait l’éloge de l’opaque ce qui préserve le divers.

Glissant donne une réponse à Saint John Perse « cet essentiel poète » de l’Occident en parlant, par exemple dans Indes, de ceux qui furent massacrés, vendus, massacrés et qu’il ne faut pas oublier. Ainsi, dans Vents, Saint John Perse semble célébrer la meurtrière errance des aventuriers blancs dans ce qu’ils appellent le Nouveau monde. Et Glissant d’affirmer : « On n’effacera jamais de la face de la mer : la traite. »

 

Le monde, chez Glissant, est un monde changeant et échangeant. Aucune culture ne peut être exclusive des autres. L’identité culturelle, vécue dans l’enfermement, est néfaste. L’identité culturelle doit se vivre dans la relation et la participation.

Il faut, dit-il, dépasser la vision occidentale et eurocentriste et combattre la juxtaposition des ghettos culturels pour aboutir à une pensée multiple et proliférante.

La fonction de l’école doit prendre en charge les problèmes culturels et intégrer dans ses programmes une image valorisante du passé. Il demande aux auteurs d’aujourd’hui de casser les stéréotypes en pariant sur le désir de modèles.

 

Il faut à ces écrivains considérables ajouter ceux qui enrichissent par leur quête personnelle la mosaïque îlienne des Caraïbes.

Joseph Zobel, Martinique, (1915-2006)

Diab là son premier roman est publié en 1940. Il est interdit par les autorités de Vichy qui le trouvent subversif.

En 1946, Joseph Zobel quitte la Martinique avec sa famille pour la France où il enseigne dans un lycée de Fontainebleau.

En 1950 paraît Rue Cases-Nègres, son œuvre majeure. C’est un roman autobiographique empreint de réalisme social. Ce roman est porté à l’écran en 1982.

En 1957, Zobel s’installe au Sénégal où il occupe des postes dans l’enseignement et la culture. Il revient en France en 1974 qu’il ne quittera plus.

René Depestre né en 1926. Hadriana dans tous mes rêves, 1988.

Militant des libertés, René Depestre après maintes années d’exil, s’est installé en France où il continue dans une joie communicative à écrire romans et pièces de théâtre. S’étant écarté du militantisme politique, il consacre son œuvre à la fantaisie et à l’amour.

Simone Schwarz-Bart, 1938, écrit en 1972 un roman historique où le créole et le français sont enchâssés : Pluie et vent sur Télumée Miracle.

Daniel Maximin écrit « d’une manière impure, parodique, mythique et documentaire à la fois. » L’Isolé soleil, 1981 ; Les Fruits du cyclone, 2005.

Maryse Condé, 1939, propose une écriture où le merveilleux surgit dans le fil narratif de ces romans. Elle met en écriture les retrouvailles des Antilles et de l’Afrique.

La vie scélérate, 1987, raconte l’ascension sociale d’une famille. La traversée de la Mangrove, 1989, relate les rivalités et les conflits dans un village. Ségou, 1984, est un roman historique sur l’Afrique.

Salvat Etchart évoque dans Le Monde tel qu’il est, prix Renaudot 1967, la réalité violente de la Martinique.

Raphaël Confiant, 1951. D’abord écrivain de langue créole, cet auteur vient à l’écriture en français avec Le Nègre et l’amiral, 1988. Eau de café, 1991, est son second roman où il marque une tentative de mêler créole et français.

Patrick Chamoiseau né en 1952, chef de file d’une nouvelle littérature antillaise, il interroge dans ses romans la société martiniquaise contemporaine. Il mêle à son écriture des termes et des expressions créoles pour mieux marquer son attachement aux siens qui n’ont le plus souvent que le créole comme langue.

Chronique des sept misères, 1986, Antan d’enfance, 1990, Eloge de la créolité, avec Raphaël Confiant, 1990.

 

Par Med Médiène
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