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Peintres voyageurs

Dimanche 15 juillet 2007

La peinture orientaliste après l'expédition d'Egypte

L’expédition de Bonaparte en Egypte est très présente dans les Salons au début du 19ème siècle. En effet, la campagne de 1798 marque l’amorce de l’engouement français pour l’Orient. L’activité de Dominique Vivant Denon en tant que directeur général des Musées (1802-1815) est déterminante. Il fait appel à des peintres de renom comme le baron Gros, Girodet, Gérard ou Guérin  pour célébrer cet événement majeur dans l’histoire des connaissances de l’antiquité égyptienne, même s’ils n’y ont pas participé. Napoléon, conscient de l’intérêt que la peinture pouvait avoir pour consacrer sa gloire, établit à partir de 1804 un concours sur les sujets d’histoire qu’il divise en deux thèmes. Celui des « sujets d’histoire », c’est à dire classiques et celui des « sujets honorables pour le caractère national », c’est à dire tirés de l’actualité contemporaine. L’administration fournissait toutes les informations susceptibles d’aider les artistes dans la réalisation de leurs tableaux.

Ces peintres à partir des commandes d’Etat élargissent le champ pictural français à la thématique orientale en l’intégrant dans la peinture d’histoire et sa suite archéologique. Même s’ils ne vivent pas encore le rôle majeur de la découverte in situ, ils veulent inventer un nouveau langage pictural pour exprimer l’altérité et rendre compte de la confrontation avec d’autres horizons géographiques. Une voie s’esquisse pour dire cette perception différente de l’espace et du monde.

L’Egypte devient en ce début de siècle l’une des destinations préférées des artistes voyageurs qui veulent « dessiner avec le soleil », selon l’expression arabe. Il y a à partir de ce moment une urgence à se rendre en Orient, au Sud : « ce mot rapide, brûlant » comme l’écrira plus tard Guy de Maupassant.

La publication en 1802 par Vivant Denon de son récit de voyage, suivie par celle de La Description de L’Egypte (1809-1828) attire de nombreux peintre vers ce pays, comme par exemple le talentueux Prosper Marilhat. Le peintre d’origine suisse Charles Gleyre se plaint d’ailleurs de trop en rencontrer. « Ils m’ont gâté mon Caire » regrette-t-il.

La Turquie, Constantinople et la merveilleuse Corne d’Or se trouve désormais concurrencée par l’Egypte, pays moins connu qui abonde en scènes de genre nouvelles. Si l’Odalisque, comme sujet, est encore présente dans les tableaux, la femme du peuple égyptienne, la fellahine au corps cambré - (« je n’ai pas encore vu de femmes porter plus élégamment un enfant, un vase, des fruits, et marcher d’une manière plus leste et plus assurée », Vivant Denon) - est de plus en plus représentée dans le courant « ethnographique » qui s’amorce en France au milieu du 19ème (Jean Léon Gérôme).

La ville du Caire offre aux voyageurs une palette de sujets variés qui élargissent la thématique orientaliste : les types humains – Arnautes ou Bachi-Bouzouks -, les danseuses et les musiciens, les scènes de rue avec leurs marchés d’esclaves, d’objets ou de marchandises, les mosquées pleines de fidèles et leur architecture si particulière. Ce qui est recherché, ce sont des sensations inédites mais aussi chez certains artistes le souci de préserver les traces des civilisations passées.

L’attrait suscité par l’Egypte s’explique aussi par son passé que l’archéologie en plein essor examine avec intérêt.

Le musée du Louvre qui s’agrandit consacre de nouvelles salles dédiées à l’antiquité égyptienne. Léon Cogniet peint le plafond de l’une d’elles représentant Bonaparte dirigeant non ses troupes mais les travaux de savants et d’artistes de l’Institut qu’il a créé au Caire. Le déchiffrement des hiéroglyphes - cette écriture dessinée - par Champollion inspire aussi bien les peintres que les écrivains. Théophile Gautier avec son Roman de la Momie (1857) encourage cette mode. L’expression littéraire est fondamentale dans l’évolution de la pensée occidentale.

La transcription plastique de la scène exotique hésite entre les sources multiples qui la constituent : la peinture vénitienne, ses couleurs et sa proximité avec l’Orient, celle claire-obscure de Rembrandt et, pour terminer, par sa propre démarche désormais enrichie de tous les savoirs.

On parle, en matière de littérature, d’intertextualité – ces ponts qui accrochent les une aux autres les œuvres de l’innombrable corpus littéraire. Cette donnée caractérise également l’univers des arts plastiques.

Dans l’invention de l’orientalisme, il faut ajouter, aux présupposés culturels de l’Europe en progrès, le souvenir de l’antiquité et, plus récent, celui des croisades.

 

Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007
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Delacroix 1798-1863

 
« Tout penche à l’Orient. Là tout est grand, riche, fécond comme dans le Moyen Age, cette autre mer de poésie » écrit Victor Hugo dans sa préface aux Orientales (1829). Delacroix aussi. Cet Orient est encore celui de la Turquie, de la Grèce et récemment, depuis l’expédition de Bonaparte, celui de l’Egypte.

Ce n’est plus tout à fait l’Orient rêvé, imaginé, étudié, écrit et savant que les voyageurs précédents avaient dépeint, mais un Orient géographiquement identifié, dorénavant accessible, qui s’ouvre aux artistes, en partie grâce aux découvertes ramenées en France dans les bagages de l’Armée d’Egypte.

Parler de Vivant Denon (Sollers) et de Champollion, par exemple.

 En peinture.

le Baron Gros (1771-1835) fait office de peintre orientaliste, romantique et irréel (il n’a jamais mis les pieds en Orient).

Pierre-Narcisse Guérin (1774-1833) chez qui Delacroix va travailler.

Géricault (1791-1824), avec qui Delacroix va se lier d’amitié.

Les livres lus à cette époque par les amateurs de l’Orient sont, entre autres livres, ceux de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), Lord Byron, Lara et Le Corsaire, Victor Hugo, Les Orientales.

La formation de Delacroix est classique. Il vient d’une famille aisée : son père haut fonctionnaire est préfet ; sa mère est apparentée aux grands ébénistes parisiens du 18èr siècle.

Il rêve d’Italie, il rêve d’Egypte : il commence même à apprendre l’arabe. En tant que peintre, il s’insurge contre la main mise de David (1748-1825), le peintre officiel, exilé pendant la restauration et qui meurt à Bruxelles. Il représente la peinture moralisante, spécialiste de l’Antiquité et du parfait sans âme. Le mot d’ordre de la révolution de 89 exigeait d’aller vers le passé pour ne pas parler de la France monarchiste. Bonaparte devenu Napoléon s’en accommode fort bien.

Pour Delacroix « David imite, il ne crée pas », il ne saisit pas l’esprit des choses. Alors qu’en Espagne Goya invente une peinture pleine de verve et de richesse, la peinture française s’essouffle à reproduire l’Antique.

 

Mais voyons le parcours de Delacroix jusqu’à son voyage au Maroc.

Après ses humanités, Delacroix entre en 1816 dans l’atelier de Guérin, peintre déjà évoqué, considéré comme néo-classique. C’est un peintre d’histoire. Delacroix acquiert dans son atelier une formation solide. Il copie les grands maîtres. Il dira : « tous l’ont fait ».

A cette époque, tout peintre pour se faire connaître devait, après ses années de formation, participer au Salon – avec l’accord d’un Jury. Ce que fait Delacroix.

Le romantisme depuis le début du 19ème, et surtout depuis Victor Hugo, ouvre d’autres voies de création dramaturgiques, poétiques, romanesques.

Delacroix, comme les romantiques littéraires,  propose une autre manière de peindre.

En 1824, année de la mort de Byron, il expose Scènes des massacres de Scio, d’inspiration philhellène. Le tableau représente un mur de victimes grecques. On y voit notamment un Turc à cheval traînant une jeune femme nue. (voir Delacroix d’Alexandre Dumas.) Avec ce tableau, Delacroix rompt avec la peinture d’histoire. Sa palette vive doit autant à Géricault, qui l’inspire plus que son maître Guérin, qu’à Bonington (aquarelliste anglais) et Jules-Robert Auguste (1798-1850) - peintre  et sculpteur, voyageur fortuné – amoureux de l’art oriental et collectionneur d’objets orientaux : armes, habits, meubles, tapis, bijoux que Delacroix lui emprunte.

L’atelier du peintre jouxte celui d’Horace Vernet et celui de Géricault.

Les Scènes…fait scandale. « C’est le massacre de la peinture » ironise le Baron Gros. Il accuse le peintre : « c’est un traître. » On fait valoir son adversaire, Ingres l’amoureux de la ligne qui écrit « le dessin est la probité de l’art », et on oppose sa toile à la Grande Odalisque peinte en 1814.

7-Delacroix--La-mort-de-Sardanapale--1827.jpg La mort de Sardanapale

Delacroix récidive en 1827-1828. Il peint La Mort de Sardanapale qui met en scène un Orient décadent, lascif et menaçant fait « de fièvre et de flammes » (Dumas) comme du métal en fusion. Cette thématique occupait, alors, l’inspiration du peintre. Tirée d’un drame de Byron, le poète admiré par toute la jeunesse romantique et en premier lieu par Delacroix, cette œuvre montre Sardanapale, roi barbare, assiégé dans Ninive, condamnant à mort ses concubines et faisant abattre ses chevaux avant de se donner lui-même la mort. Stendhal écrit « c’est l’exagération du sombre et du triste. » Cette toile symbolise le point culminant de la représentation romantique de l’Orient tel que l’imaginait Delacroix avant son voyage à Tanger. Les rouges, les bruns, les jaunes dominent dans cette composition qui transcende un Orient fastueux et tragique en un récit fait tout de bruit et de fureur. Cette toile est conçue, selon les commentaires du peintre Thomas Lawrence « dans les gammes rosées et bleuâtres, avec des transparences rehaussées d’empâtements brusques comme des vigueurs d’huiles appliquées sur de l’aquarelle. »

« Delacroix est, comme tous les grands maîtres, un mélange admirable de science – c’est à dire un peintre complet – et de naïveté – c’est à dire un homme complet » affirme Baudelaire, le plus grand des défenseurs du peintre.

Chacune des œuvres de Delacroix est accueillie par une bordée d’invectives. Il ne sait pas dessiner disent les critiques. « Il jette des seaux de peinture sur les toiles. » « Il peint avec un balai ivre. » « C’est un sauvage, un barbare, un maniaque, un enragé, un fou qu’il fallait renvoyer à son lieu de naissance, Charonton. »

« Il faut une grande hardiesse pour oser être soi » reconnaît Delacroix devant l’hostilité unanime de la critique classique.

« Je n’aime pas la peinture raisonnable » confie-t-il. Avec cette toile, le peintre fixe les archétypes du regard européen sur l’Orient. Il devient, par ce tableau, le révélateur de passions souterraines, le chantre d’un Orient magnifié et repoussant, tentateur et destructeur. Le premier mérite d’un tableau, note Delacroix, est « d’être une fête pour l’œil » ce que Baudelaire traduit dans son langage poétique par « une explosion de couleurs. »

Le scandale suscité par Sardanapale est énorme, moins par les nus que Delacroix place dans cette tuerie que par le traitement de la couleur et de la composition du tableau. La couleur, en effet, la composition, la poésie marchent, selon Delacroix, contre la convention, la régularité ou la raideur. Avant, dit-il, il fallait « faire beau, c’est-à-dire régulier. » Delacroix fait l’inverse. Pour lui, irrégulier égale vrai égale beau. « Il donne à l’homme énormément de muscles par amour pour la force et l’activité. » et rejoint Baudelaire disant « le beau est toujours bizarre. » Delacroix se méfie de : « l’amour de l’exactitude que le plus grand nombre prend pour la vérité. »

« Je n’aime pas la peinture raisonnable. » Ce credo, Delacroix le suivra toute sa vie : il caractérise chez lui une forme d’esprit  où enthousiasme et passion commandent sa foi en l’art, au grand art.

5-Delacroix-Fem-caressant-son-perroquet-1827.jpg Femme caressant son perroquet

Stendhal se rattrapera
en lui disant « Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand. »

Delacroix veut tout dire parce que tout résonne en lui, la vie, l’histoire, l’homme. Il exprime tout cela en une variété de dessins, de lithographies, de peintures et de textes (cf. son journal, ses lettres et ses articles). George Sand disait de lui qu’il aurait pu être un grand musicien, s’il n’avait été un grand peintre. Mais musicien, il l’est dans l’harmonie heurtée de ses entrelacs, il est metteur en scène dans la composition audacieuse de ses toiles, et homme de lettres par les thèmes qu’il traite dans ses écrits. Une forte amitié l’unissait à Chopin.

Justement tout bouge autour de lui en matière d’art, et naturellement il sera sacré chef de file du courant romantique en peinture. On le consacre le « Victor Hugo de la peinture » alors qu’il se voulait être « un pur classique. »

En 1830, il a déjà, et depuis longtemps, tourné le dos au classicisme. On l’a même placé, à son corps défendant, héros du romantisme placé à l’avant garde « d’une jeunesse au gilet rouge. » Sa vie de peintre est vouée à la révolte de la couleur contre le dessin, de la chair contre le marbre, de la liberté et du mouvement contre la mesure et la tradition. Dumas nous révèle qu’il n’a jamais su « tracer une ligne droite ni avec le crayon, ni avec la plume, ni avec le pinceau. » Sa peinture est faite « de mouvement et de relief. » Pour le feuilletoniste, Delacroix « a un soleil dans la tête et des orages dans le cœur. Son pinceau est grandiose, terrible et suave. »

C’est un peintre controversé, mais déjà maître de son art.

Delacroix ne connaît toujours pas l’Orient. Il est encore prisonnier des images qu’il s’est fabriqué.

En 1830, l’occupation d’Alger a multiplié les problèmes avec le voisin marocain : tracé des frontières, démêlés commerciaux, susceptibilités nationales rendent le dossier délicat.

 

En 1832 une délégation est envoyée au Maroc. Delacroix en fait partie. Il aurait été recommandé à de Mornay par Alexandre Dumas pour ses qualités de dessinateur (le croquis) et d’homme du monde.

Il sera le premier peintre à découvrir l’Afrique. A cette époque, Decamps n’était pas revenu d’Orient et Marhilat n’était pas encore parti. Delacroix a 33 ans.

Dumas le décrit ainsi. Il est petit, mince et très élégant. Il a des cheveux noirs, les poils de sa barbe sont rares et sa moustache est un peu hérissée. Son front est large, bombé. Ses yeux, assez petits, sont étincelants sous deux sourcils épais. Ses lèvres sensuelles semblent prêtes au sourire ; ses dents sont très blanches. Sa peau est brune, bistrée.

Il a des mouvements vifs, rapides et accentués. Il a le don de la répartie : il sait parler. Ses petites mains agiles, nerveuses, accompagnent sa parole. Il sait aussi écrire. C’est un travailleur qui aime le travail, il peint de 7 heures du matin jusqu’à la nuit.  Il passe plus de temps à préparer sa palette qu’à peindre. Il a une facilité d’exécution proverbiale. Comme teinte générale, il affectionne particulièrement le violet. Dans la forme, le laid, mais poétique. Il aime les extrêmes. Tout ce qu’a le corps de force, de souplesse et même d’exagération, il le traduit sur la toile. Il ajoute même une certaine impossibilité anatomique dont il ne s’inquiète nullement. Ses combattants se battent pour de vrai. Ils s ‘étreignent, se mordent, se déchirent. On a l’impression d’entendre le bruit des chevaux, le cri des hommes, le froissement du fer.

Si son voyage est payé, ses dépenses journalières sont à se charge.

« Par la plus froide des nuits de décembre » il part, accompagnant l’ambassade que dirige le duc de Mornay, et arrive le 25 janvier 1832 à Tanger « Après treize jours fort longs et d’une traversée tantôt amusante, tantôt fatigante... »

Tanger. C’est là qu’il découvre enfin sa vérité de peintre. Ce voyage a la même importance pour lui que le voyage en Italie pour les autres. C’est un voyage initiatique.

Le voyage : corps à corps d’un peintre et d’un monde qui produira des centaines de croquis et des notes prises au vol. Delacroix éprouve à la fois la fascination du fils d’une société exténuée pour un pays qui conserve la jeunesse et la sauvagerie des premiers temps et la répulsion du civilisé pour la barbarie. Cette dualité est résolue dans ces Maures qui sont « la beauté antique. » il se détache du romantisme par la peinture de la tranquillité orientale. « Si vous saviez comme on vit paisiblement sous le cimeterre des tyrans. »

Son journal nous renseigne sur le trajet qu’il effectue de Tanger à Meknès : les campements, les haltes, les fleuves passés à gué, les incidents qui émaillent le parcours, le nom des protagonistes français ou marocains. Assistant à une fantasia il constate que les balles volent un peu bas et il essuie des coups de fusil d’un mari jaloux qui n’accepte pas de voir Delacroix « croquer » sa femme.

Delacroix est heureux de se trouver « au milieu du peuple le plus étrange. » « Je suis…comme un homme qui rêve. » Il voit des statues se mettre en mouvement. Le paysage ne l’intéresse pas. « Dans l’Orient il a vu des spectacles humains », « il est le souverain traducteur de la grâce et de la force arabes », Fromentin.

Sa palette de base s’éclaircit, parce que au Maroc il découvre des tons qu’il n’avait jamais vus à Paris. Désormais on y trouve, outre le rouge, des verts et des ocres – plus toute une gamme de jaune et de rose violacé.  Le Maroc lui confirme les observations tirées de l’étude des maîtres vénitiens, Véronèse surtout, sur l’influence de la lumière sur la couleur. Il procède par touches de couleurs pures, annonçant l’impressionnisme, et qui donnent « l’illusion de la mobilité. » Les peintres qui sont allés en Afrique du Nord « savent bien que le soleil, là-bas, tue les couleurs. » Par ses recherches, Delacroix a préparé la voie de la disparition du motif qui condamnait l’orientalisme à l’extinction. L’orientalisme n’est pas un courant, chacun y trouve ce qu’il est venu chercher.

Les peintures de Delacroix baignent dans des tonalités sombres ou tamisées, rehaussées par des touches de couleur éclatante. Constance, chez lui, du ténébreux que suivra Chassériau.

Si à l’époque la présence des Français est suspecte et peu propices aux villégiatures, le voyage est d’une portée considérable pour le peintre. Tout y concourt d’ailleurs : les problèmes d’argent, la politique, le calendrier, la technique picturale, le choléra même, se sont réunis pour guider et hâter la conversion du peintre. C’est ramadan. Delacroix en profite pour s’engouffrer dans « un pays fort curieux. »

La situation politique a augmenté la méfiance populaire. On recommande au peintre de ne pas s’aventurer seul, de ne pas dessiner en public.

Abraham Benchimol, l’interprète recruté sur place en remplacement de celui envoyé par Paris, va guider Delacroix dans les secrets du pays. Dans la demeure de l’interprète, le peintre trouve table ouverte et modèles qui acceptent de poser pour lui. Des fonctionnaires marocains prennent à leur tour la pose. Mais peindre n’est pas simple. Aussi Delacroix dessine-t-il mais surtout il utilise l’aquarelle qu’il maîtrise bien, maintenant.. L’aquarelle exige une rapidité d’exécution : elle procure au peintre une liberté nouvelle qu’il ne connaissait pas. Il se met également à la détrempe qui consiste à délayer des pigments dans de l’eau additionnés d’un liant et d’un fixatif.

26-Delacroix.1857--femme-d-Alger-dans-son-int--rieur.jpg                  Femme d'Alger dans son appartement

Loin de l’atelier parisien, Delacroix sacrifie au bonheur neuf de la transgression picturale, dans une pratique quotidienne qui l’éloigne de la théorie. Delacroix, loin des impératifs du Salon et de la tyrannie des jurys, s’adonne, à travers des thèmes originaux à l’éventail chromatique observé dans un pays où le « pittoresque abonde. » Il n’y a plus à se référer aux livres, aux mythes, à l’histoire. « Il y a des tableaux tout faits…Et le beau court les rues. »   Il se met à l’étude de la nature, au crayon, au lavis, à la plume, à l’aquarelle. Il est ébloui par la lumière, les formes et les couleurs. Harassé par cette vie d’aventures (par exemple, les oueds traversés à la nage…), il ne découvre « rien qu’il ne sut déjà » comme Chateaubriand, mais tout ce qu’il voit est amplifié. Les fantasias, les dignitaires marocains drapés à la façon antique, les croquis de femmes chez qui il retrouve le lustre et la sensualité déjà pressentis dans Sardanapale.

 

La nature enfin : les plantes, les horizons, les vapeurs de la chaleur, le désert se révèlent à lui dans une immensité nouvelle. Les images de cette nature ne sont pas copiées, mais transformées. Les paysages semblent épouser les haines, les douleurs les tristesses des personnages, comme chez Rembrandt.

Ce qu’il apprend du Maroc servira son travail par la suite et rendra plus vrais les sentiments qu’il exprime. Delacroix ne sait pas peindre froidement, il vit son sujet, il est son sujet, cheval ou homme, muscles bandés.

 

Peintre animalier, il s’intéresse aux lions, aux tigres et aux chevaux. Il visite le zoo du pacha. Il les représente dans le frémissement de la vie avec une férocité incroyable (Barye les sculpte ainsi). Ses lions ne sont pas des lions à perruque Louis XIV, avec une boule sous la patte (Dumas). Il allonge leurs ongles tranchants et fait hérisser « leurs fauves crinières. » Delacroix éprouve un réel amour pour les chevaux : il les anime, il les fait réagir. Il leur donne les passions de leurs maîtres. Dans les combats d’hommes, les chevaux se battent aussi. Dans L’Empereur du Maroc, la fierté calme qui convient à la monture d’une personne si puissante.

Il pense que « le vrai homme est sauvage, il s’accorde avec la nature comme elle est. » Baudelaire, parlant de Delacroix, écrit « Il y avait dans Delacroix beaucoup de sauvage ; c’était la plus précieuse partie de son âme. »

Les peintres classiques se sont trompés… « Rome n’est plus dans Rome, c’est en Orient qu’il faut la chercher. »

Ses carnets sont un témoignage exceptionnel, vivant et précis, de son séjour. Ils nous révèlent un artiste au regard ébloui, loin du créateur romantique, du peintre féru d’images orientales empruntées aux gravures ou glanées dans ses lectures.

Au Maroc, Delacroix rencontre l’ambiance méditerranéenne, le monde musulman, la vie juive, le tout auréolé «  d’un caractère de beauté et de noblesse qui confond. » Un tel choc marque à jamais sa vie et son œuvre.

Venu chercher l’Orient, Delacroix croise l’Antiquité vivante. Il y découvre le sublime, la lumière subtile, il y arrête une manière de poser la couleur et de marier primaires et complémentaires.

Le peintre fougueux s’assagit, les toiles qu’il peint à son retour sont maintenant empreintes d’une lumière sereine dans des compositions plus calmes.

12-Delacroix--Femmes-d-Alger-dans-leur-appartement--1834.jpg Les Femmes d’Alger
La Noce juive, Le Sultan du Maroc sortant de son palais… (Baudelaire note la prédominance du gris), Les Femmes d’Alger…et La perception de l’impôt arabe (1863), son dernier tableau.

Ces tableaux, comme ses pudiques Odalisques, procurent « cette silencieuse puissance qui ne parle d’abord qu’aux yeux et s’empare de toutes les facultés de l’âme. »

Le hasard n’est pas étranger à la mutation de Delacroix : des pauses obligées le contraignent à méditer sur son travail.

---Le ramadan : 4 semaines

---8 jours il reste cloîtré à Meknés pour éviter une délégation algérienne venue voir le Sultan.

---15 jours au lazaret de Toulon au retour.

Delacroix a puisé dans le terreau africain une inspiration nouvelle. Les pages de ses carnets nous indiquent à travers ses esquisses la vérité croisée dans ces lieux de soleil et de grandeur. Son œuvre graphique démonte l’Orient factice qu’il a appris dans sa jeunesse. La moisson du voyage : combats, chevauchées héroïques ou femmes lascivement confinées en leurs riches intérieurs. Mémoire du voyage, non atrophie du souvenir mais amplification de celui-ci. Ses recherches sont différentes avant et après le voyage : sur les lignes, la lumière et les couleurs.

Pour Delacroix, la peinture c’est le travail, toujours le travail, encore le travail : inlassablement il dessine.

 

Après le voyage du siècle, il n’est plus possible de peindre l’Orient de son atelier parisien. Son voyage confirme ses intuitions : la nature est le lieu de l’inspiration de l’artiste, à Tanger l’Antique est vivant, dans sa noblesse et sa beauté, dans sa douceur et sa violence mêlées. David n’a rien compris : ses héros « feraient pâle figure avec leurs membres couleur de rose auprès de ces fils du soleil. »

Le voyage au Maroc lui a permis de constituer un réservoir de souvenirs qui lui évitera de se répéter. A sa mort, 1700 dessins seront vendus. On ne connaît qu’un petit tiers de sa production.

En 1912, Matisse écrit « j’ai trouvé les paysages du Maroc exactement comme ils sont décrits dans les tableaux de Delacroix. »

Baudelaire : « Delacroix, le plus suggestif de tous les peintres. »

« Delacroix était passionnément amoureux de la passion. »

« C’est l’invisible, c’est l’impalpable, c’est le rêve, c’est les nerfs, c’est l’âme : et il fait cela (…) sans autres moyens que le contour et la couleur. »

Mais son art, à la fin de sa carrière, présente un Orient de plus en plus imaginaire, exotique et somptueux.

Il s’oppose à David, le régulier et à Ingres qui privilégie le dessin. “ Il faut une grande hardiesse pour oser être soi ”. « Quand une chose t’ennuiera, ne la fait pas ! » 

Il étudie les chevaux au zoo de Paris avec Géricault. Il note leur élégance, leur puissance et leur férocité.

Delacroix est frappé par la noblesse d’allure des Marocains, comme sortis vivants de l’Antiquité. « Je suis ici comme un homme qui rêve » écrit-il à l’un de ses amis, ajoutant « le pittoresque abonde...Il y a des tableaux tout faits ! ».

Couleurs frémissantes et l’éclat de la lumière confirment l’emploi des contrastes qu’il faisait avant son voyage, « les peintres qui sont allés en Afrique du Nord savent que le soleil là-bas tue les couleurs. »

Carnets de croquis (Lamartine voyage avec 500 volumes). Il exécute des milliers de croquis rapides, enlevés, annotés qui lui serviront durant ses 30 années d’activité. « Se laisser ensevelir dans les papiers qui parlent, je veux dire les dessins, les ébauches, les souvenirs…. » 5 octobre 1854.

« Dessiner n’est pas reproduire un objet tel qu’il est, ceci est la besogne du sculpteur, mais tel qu’il parait, et ceci est celle du dessinateur et du peintre. »

Il peint des juifs, les musulmans se dérobant. Difficultés du peintre. En mars 1832 il se rend à Oran et à Alger. Femmes d’Alger... Erotisme et ennui des femmes.

A son retour il utilise son carnet pour continuer son inspiration orientaliste. Fantasias, religieux, caïds, femmes juives...
5a-Delacroix-Odalisque--1825-allo.jpg Odalisque
                                                                                                          Femmes turques
21-Delacroix-Fem-turques.jpg


3-Nadar--Delacroix--1858.jpg                     
Delacroix, par Nadar

Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007
Fromentin en Egypte


Fromentin-par-Gilbers.jpg
A  l’inauguration du canal de Suez, Fromentin est officiellement invité par le Khédive d’Egypte. Il s’y rend, un brin désabusé, avec d’autres artistes. « Aujourd’hui que le monde est à tous, écrit-il, il faut, pour surprendre, instruire ou intéresser, de lointains voyages, beaucoup d’aventures ou beaucoup de savoir. »

C’est à Charles Edmond, ami d’Edmond de Goncourt, que Fromentin doit son invitation à assister aux cérémonies de l’ouverture du canal de Suez. Sous les yeux de toute l’Europe, la France voit couronner l’entreprise d’un des ses glorieux fils, Ferdinand de Lesseps. Assistent à ces fêtes somptueuses :

L’empereur d’Autriche, le prince royal de Prusse, le prince et la princesse des Pays-Bas, le prince de Hanovre, l’émir Abdel Kader et tout un cortège d’Altesses et d’Excellences.

Sa Majesté l’Impératrice des Français devait traverser la première, sur son yacht pavoisé, l’Aigle, le canal des deux mers. Une armée de savants et d’artistes, venue de tous les pays d’Europe, assistait à la cérémonie. Citons pour les invités Français, outre Eugène Fromentin, Théophile Gautier, Jean-Léon Gérôme, Narcisse Berchère (1819-1891), ami de Fromentin qui publie ses lettres sous le titre Le désert. Cinq mois dans l’isthme, le peintre Tournemine, Louise Colet (1810-1876) qui relate son voyage dans son récit posthume Les pays lumineux. Voyage en Orient (1879).

 

Le Khédive Ismaïl lance mille invitations à l’élite européenne. 102 de ces invités sont conviés à une excursion en Haute-Egypte. Pour ces derniers le programme suivant a été établi.

Départ de Marseille, le 9 octobre 1869, sur trois paquebots. Arrivée au Caire le 16.

Départ pour Assouan le 22 octobre. Retour au Caire le 13 novembre.

Les fêtes du canal se tiennent tant à Port-Saïd qu’à Ismaïlia du 16 au 20 novembre.

Une commission de trois hauts fonctionnaires était chargée d’organiser le séjour des visiteurs. Et l’éminent égyptologue Auguste Mariette (1821-1881) lui-même, alors directeur des Antiquités égyptiennes et fondateur du musée de Bouraq (noyau de l’actuel musée du Caire) avait établi l’itinéraire commenté de la Haute-Egypte qui fut distribué aux invités triés sur le volet. (A. Mariette, Itinéraire des invités aux fêtes d’inauguration du canal de Suez. Le Caire, 1869). Eugène Fromentin était de ceux-là.

 

Pendant la traversée, le vendredi 9 octobre, Théophile Gautier s’étant brisé l’humérus (c’est la faute à Vendredi, dit-il, et non au mal de mer comme l’insinue dans un quatrain Louise Colet :

Abêtissant et ridicule/ Ce mal qui ne respecte rien/ Frappe apollon, terrasse Hercule/ Et de Théo l’Olympien/ Tord et brise la clavicule), il fut contraint de rester immobilisé au Caire, sur la terrasse de l’hôtel Shepheard’s. On ne peut recourir à lui que pour la description générale qu’il fait de la délégation à son arrivée en Egypte.

L’inauguration de l’ouverture du canal se déroule sous le double signe de la Croix et du Croissant : Te Deum et prières musulmanes, ensemble, célèbrent Ferdinand de Lesseps dont le nom est jeté aux quatre vents du monde.

Pendant deux jours l’Egypte est en proie à un véritable déchaînement de joie, de chants, de danses, de bousculades, de clameurs, de fantasias, de fusées, de dîners. De grandes tentes sont dressées qui peuvent recevoir jusqu’à 500 couverts. 7 à 8000 personnes doivent être nourries en plein désert, et très bien, selon les menus décrits par Fromentin. « Mélange fantastique du superflu et des somptuosités les plus extraordinaires avec le plus incroyable dénuement. »

« Nous sommes dans l’impossible, et tout se réalise. On projette et tout est déjoué. On s’abandonne, on attend, on dit : « Qui sait ? Inch Allah ! » Et l’on s’en tire, bien ou mal, quelque fois très bien, nous en sommes la preuve. »

Un doux fatalisme finit prendre possession de Fromentin. L’Orient déteint sur lui. « J’ai vu de l’Egypte et du Caire tout ce qu’il est permis d’en voir dans un voyage à tire-d’aile, comme celui que nous achevons. J’ai deviné, je crois, beaucoup de choses, j’en ai ressenti beaucoup très vivement. Pour ce qui couleur, j’ai une mémoire dont je sais la fidélité, quand elle a été émue une fois et frappée vivement par des images. Pour le reste, formes, sujets, costumes, lignes, l’essentiel en un mot, je m’en tirerai comme je pourrai. »

 

Fromentin s’éloigne de plus en plus du romantisme, de ses effets déclamatoire et de ses outrances. Il va du rouge au gris, des tons d’or aux tons d’argent, de la gamme chromatique très vive d’un Delacroix ou d’un Decamps à celle d’un Corot.

Grâce à ses voyages en Algérie il a appris à saisir les grandes monochromies du désert. L’Orient brutal et clinquant n’est plus le sien.

Théophile Gautier le remarque et l’écrit ; il souligne « la manière limpide, argentée, soignée et transparente » de ses tableaux à partir des années 1865. Fromentin place au bout de son expérience (de sa pratique) l’harmonie au dessus du coloris : il peint en adoucissant progressivement les paysages orientaux qu’il enveloppe de vapeurs bleuâtres et rosées, presque « teintes de vert normand. »

Il réussit « à se tenir dans la mesure des choses » en Egypte sur le Nil qu’il découvre en hiver avec son eau vaseuse. Il adopte une manière flexible qui se complait dans les demi-teintes. Il a horreur du « coloriage. »

De romantique, il est l’auteur de Dominique, il est devenu un classique. Il refuse le folklore ou l’idéologie des souks en vogue chez les orientalistes et développe son observation du caractère arabe dans ce qu’il a de plus universel et de plus humain.

Voilà ce que retient le pinceau ou la plume de cet esprit éminemment sensible et singulier. Il « s’efforce de dégager le beau du bizarre. » Il est non seulement anti-romantique mais il est devenu anti-pittoresque. Il s’éloigne, on le voit, de la pratique de Théophile Gautier.

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Les tableaux inspirés par l’Egypte donnent tous une impression d’harmonie, de justesse, d’équilibre et de douceur. Il lui arrive dans son carnet de décrire un rutilant coucher de soleil sur le Nil, mais il préférera à ces jeux da la lumière, les dégradés et leurs alliances subtiles ; il refuse, ou du moins, il ne s’intéresse pas au pittoresque accidentel.

« je suis persuadé, comme vous pouvez l’être, que Marilhat est un incomparable maître, mais j’estime aussi comme vous qu’il y a quelque chose à faire encore après lui » écrit Fromentin à son camarade Berchère qui venait de partir pour l’Egypte. Rappelons que Marilhat est mort à 36 ans.

Maxime du Camp note dans ses Souvenirs littéraires : « il y avait en lui un idéal de perfection qui ne lui permit jamais d’être satisfait. » Fromentin doutait de ses capacités de peintre. Pourtant Sainte-Beuve, parlant de lui, remarquait : « Il a deux muses, il est peintre en deux langues, il n’est pas amateur, mais artiste consciencieux, sévère et fin dans les deux. »

Il a le regard et la mémoire d’un peintre. Il a exposé pendant 30 ans, dans tous les salons, des œuvres remarquées.

Le style de Fromentin ne présente aucune expression vague, pas une épithète creuse, pas un mot abstrait, aucune recherche, aucune affectation, une propriété de termes, , une simplicité de forme, une justesse de ton incomparables.

A ces deux panneaux algériens que sont Un été au Sahara et Une année dans le Sahel, Fromentin comptait en ajouter un troisième : la pastorale aux bord du Nil. Pour le préparer il avait tenu un journal, ce journal nous reste.

Fromentin note au vol ses sensations puis laisse se décanter au fond de sa mémoire. Il les convoque ensuite pour composer, souvent en plusieurs fois, le récit définitif.

En partant pour l’Egypte nous prévient : « j’écrirai plus que je ne dessinerai. »

Le rythme accéléré de l’expédition, le bruit, la foule et la chaleur l’éprouvent beaucoup. Il écrit à sa femme « Si j’avais un peu de la forme qui m’échappe, pour joindre aux impressions de lumière et de couleurs dont je fais provision, ce rapide, trop rapide défilé devant des merveilles, ne serait pas cependant sans profit. » Il note par écrit tout ce qui se passe, mais il doute de l’efficacité de ce qu’il entreprend parce qu’il a conscience qu’il manque à ses observations l’élément humain qu’il n’a pas le temps de le rencontrer. Et qu’il sait qu’on attend de lui un récit dans le genre Un été au Sahara. Il se décourage : « il est trop tard, je suis trop vieux, on va trop vite. »

Mariette trace l’itinéraire. On s’arrête devant les débris archéologiques mais « le paysage, les habitudes, les habitants, ces délicieuses marines à tous les tournants du fleuve. On a jugé naturellement que cela n’entrait pas dans un programme d’exploration. Et nous autres peintres, on nous fait impitoyablement passer à toute vapeur devant nos véritables sujets d’étude. »

Il donnerait, dit-il, tout un temple pour son reflet sur l’eau. Les pyramides ? « Magnifique ! »

Par contre il compare constamment l’Egypte pastorale ou désertique avec le Sahel et le Sahara.

Il évoque la vallée du Nil, en automne, avec ses grandes lignes étirées, son paysage élargi par la crue, sa tendre lumière et son humide douceur.

« L’esclave du ton » comme l’appelait son ami Armand du Mesnil ne se lasse point de faire vibrer la gamme des couleurs éphémères et le classique s’attarde à dégager les caractères durables et généraux. Il a su dire la magie fugitive des soirs d’octobre sur le Nil ou dessiner les traits immuables de la campagne ou du désert.

L’Egypte à la fin de l’été, l’Egypte de tous les temps, voilà ce qu’a pu fixer Fromentin avec sa plume.

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Egyptiennes près de leurs maisons
Lire : 22 et 24 octobre et le 27 novembre.

Une Egypte avec sa lumière d’automne, avec cette robe argent et rose qui aurait séduit Corot.

Si les récits algériens de Fromentin ont un peu vieilli, c’est que cette Algérie n’existe plus ; c’était l’Algérie de la conquête, « toute aristocratique et militaire. » L’Egypte de Fromentin est décrite en évitant l’anecdotique et offre une image plus synthétique et dépouillée. Voilà pourquoi ces notes n’ont pas pris une ride, l’Egypte sans route et où le Nil demeure « la seule grande voie de navigation. » Si les villes ont changé, rien n’a bougé dans les bourgades du Fellah posée au bord du fleuve.

 

Par peur de se répéter il renonce, à son retour, au monde chatoyant des images pour affronter celui des idées. Il s’attelle à son ouvrage Les Maîtres d’autrefois. Mais il reste occupé par l’Egypte : il le confie dans une lettre adressée à Edmond de Goncourt en 1875 : « l’Egypte ! l’Egypte ! Je suis tourmenté d’écrire quelques pages sur ce pays… Figurez-vous une terre bourbeuse, quelque chose… comme du caoutchouc, où le pas ne s’entend pas… Un ciel bleu tendre… Là, à tous les plans, d’imperceptibles voiles de vapeur, devenant plus intenses à mesure qu’elles s’éloignent… Là, des bonhommes noirs ou bleus : il est rare de rencontrer une note rouge. »

 

Fromentin excelle, en peinture comme en littérature, dans le paysage. Il peint des personnages à la Delacroix qu’il place dans des paysages à la Corot.

Son art peut ainsi se résumer : souplesse, finesse, modération, classicisme.

A la fin de sa vie, la peinture de Fromentin était très appréciée et se vendait cher ; « Le public court aux Fromentin, comme un enfant court aux confitures » écrit ironiquement Edmond About.

Son métier de peintre le poussait toujours à affiner, à corser ou à envelopper son expression, à enrichir son vocabulaire. On le voit dans ces pages à la fois précises et frémissantes, subtiles et solides.

Le Nil est tantôt « boueux », « chocolat clair », tantôt « gris comme de l’étain fondu », tantôt « bitume et bleu », tantôt « d’argent vert » ; la lumière peut être « aigre », la verdure « criarde » ou « fade », le bleu « faux », la terre « sourde » et « livide ».

Fromentin sait jouer avec toute la gamme des tons, depuis le jaune soufre jusqu’à l’ocre pâle. Il sait faire chatoyer les moires entre le violet, le gris-bleu, le lilas et le rose. 

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Par Med Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007

 

fromentin--Autoportrait-au-crayon--1843.jpg Autoportrait au crayon, 1843

 

Eugène Fromentin : 1820-1876

 « La vitesse a supprimé jusqu’aux aventures ; tout est plus simple, plus direct, pas du tout fabuleux et beaucoup moins charmant. La science a détrôné la poésie ; l’homme a substitué sa propre force aux dieux jaloux, et nous voyageons orgueilleusement, mais assez tristement, dans la prose. » Une année…

« Baigné d’air chaud, pénétré de silence et sous l’empire de sensations extraordinairement douces et perfides, je disais à mon compagnon : « Pourquoi donc s’en ailleurs, si loin du soleil et du bien-être, si loin la paix, si loin du beau, si loin de la sagesse.» Mon compagnon, qui n’était pas un philosophe, mais simplement un homme actif, me répondit : « retournez vite aux pays froids, car vous avez besoin d’être aiguillonné par le vent du nord. Vous y trouverez moins de soleil, moins de bien-être, beaucoup moins de pais surtout ; mais vous y verrez des hommes, et, sage ou non, vous y vivrez, ce qui est la loi. L’Orient, c’est un lit de repos trop commode, où l’on s’étend, où l’on est bien, où l’on ne s’ennuie jamais, parce que l’on y sommeille, où l’on croit penser, où l’on dort ; beaucoup y semblent vivre qui n’existent plus depuis longtemps. Voyez les Arabes, voyez les Européens qui se font arabes, pour avoir un moyen lent, commode e détourné d’en finir avec la vie par un voluptueux suicide… » Une année…

Eugène Delacroix, après sa fabuleuse rencontre avec le Maroc, a détourné de l'Italie les peintres français qui vont désormais en Algérie. Ainsi d'Eugène Fromentin qui s'y rend à trois reprises.

Le premier voyage : Mars 1846, avec son ami Charles Labbé, peintre africaniste. Il visite Alger, Blida et Miliana.

Le second voyage : 24 septembre 1847 jusqu'au 23 mai 1848.

Le troisième voyage: du 22 septembre 1852 au 5 octobre 1853. Il se rend à Laghouat le 22 mai. Il en revient le 4 août.

« Commercialement parlant, on ne veut de moi que de la peinture arabe. »

C'est de ce voyage qu'il tire son récit Un été au Sahara qu'il publie en feuilleton dans La Revue de Paris en 1854. A partir de 1858 il donne à La Revue des deux mondes son récit Une année dans le Sahara.

« Ne faites pas trop grand, pas compliqué, rien qui soit trop difficile : à quoi bon? - : mais de l’excellent ».

A 26 ans, Fromentin se rend en Algérie. C’est un jeune homme romantique, sensible, frêle d’aspect.

Sa famille est de La Rochelle. Père médecin. Mère possessive.

Brillant élève : grec, latin. Mauvais en math.

Il se rend à Paris pour des études en droit. Il est destiné à la magistrature ou au barreau.

Etudiant il fréquente Charles Labbé, peintre africaniste dont la famille vit à Blida. Fromentin est frappé par ses aquarelles.

Fromentin sort d’un amour douloureux, Madeleine, la métisse aux yeux noirs. Elle servira de modèle pour son roman autobiographique Dominique (1863).

Il écrit des poèmes. Il peint ou du moins s’essaie à la peinture.

Il s’inscrit à l’atelier de Cabat, peintre d’un certain renom à l’époque.

Il assiste aux différents salons qui s’organisent alors. En 1844 il voit les toiles de Delacroix, Marhilat, Decamps et reste imprégné d’elles.

Il est impressionné. Ces peintres éveillent son intérêt pour l’Orient. Originaire d’une cité au contact avec les rivages ? Il pense à l’ailleurs pour faire autre chose. Il réfléchit au métier de peintre tout en vivant tranquillement avec ses amis parisiens. Sa famille à La Rochelle s’inquiète pour lui et voudrait qu’il s’installe.

Son père est aussi peintre. Amateur. Paysagiste. Les arbres (important pour la suite). Il conseille son fils.

Déjà entre eux une coupure. Fromentin veut être peintre. Non un faiseur. Il veut inventer, s’échapper de l’influence de maître pour être lui-même.

C’est dans cet état d’esprit qu’il décide d’accompagner, à l’insu de ses parents, son ami Charles Labbé à Blida pour assister au mariage de sa soeur.

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Départ : mars 1846. Le voyage de Paris à Marseille s’effectue en 3 jours. Moitié en voiture Paris - Chalon. Moitié en bateau Chalon - Avignon. Déjà le Midi l’émerveille. La traversée dure 53 heures.

Arrivée à Alger. Puis Blida. Choc. Fascination.

La lumière, les couleurs, les gens. Pour Fromentin l’Algérie de moeurs, de race, de civilisation est africaine.

Il voit et sent d’abord :

- l’Atlas, ses sommets neigeux et sur les pentes les lauriers-roses, les orangers.

- Les bédouins marchant pieds nus.

- L’odeur d’encens dans l’air.

- Les grands fantômes blancs qui errent dans les ruelles sombres (noir et blanc).

« Comme populations, comme architecture, comme horizons, c’est superbe ».

Il observe des ânes « grands comme des chiens » et note « les grands airs des Arabes ». Tout est beau « même la misère, même la boue des sandales, - oh les enfants! ».

Tout est nouveau pour lui, tout l’intéresse. « L’Orient reste à faire, dit-il, malgré Decamps et Marhilat ».

Problème des modèles. Ceux qui ont été faits « sont des bourgeois ».

Fromentin veut peindre le peuple, le vrai peuple arabe, « avec ses hardes, avec ses ânes misérables, ses chameaux en guenille passant devant des horizons splendides ».

Il est séduit par « cette grandeur dans les attitudes, cette beauté antique dans les plis de tous ces haillons ». « Voilà ce que nous ne connaissons pas », conclut-il.

« Je vous promets de vous rapporter un album assez intéressant » écrit-il à ses amis.

« Je défie qu’on me montre un antique mieux drapé, mieux proportionné, plus scrupuleusement beau, qu’un bédouin, n’importe lequel pris au marché, dans un café, dans la rue... »

Mais ils ne veulent pas poser.

A Blida malgré 6000 indigènes, la ville reste trop française, selon lui.

On cultive peu mais on construit beaucoup. La spéculation sur la terre ici c’est comme à Paris la spéculation sur les chemins de fer. En trois ans la moitié de Blida est devenue française. « Si on continue, dit-il, il n’y aura bientôt plus des maisons arabes ».

« Déjà les mauresques s’habillent à la parisienne, elles mettent des gants glacés pour masquer leurs ongles noirs de henné ».

La langue : un idiome bâtard fait d’espagnol, d’italien, de français et d’arabe.

 

27-Eug--ne-Fromentin--Dessin-pour-Femme-des-Ouled-na--ls.jpg

 

Il veut voir une ville arabe  « à peu près intacte ».Il désire aller plus loin, à Miliana, considéré comme plus dangereux, « un coupe-gorge fameux ». Il part avec une colonne, « armé jusqu’aux dents ».

Il campe dans la montagne près de torrents bruyants. Ce n’est pas du tourisme d’hôtel. Il dit sa fatigue dans ses lettres. Il dort peu. Pour raconter tout cela il adopte la forme épistolaire « plus souple ». Il se définit comme un artiste « armé de deux mains ».

Réflexion de Fromentin : l’Orient n’a pas été compris, sauf peut-être par Decamps et Marhilat. Voir et comprendre. Aller au-delà des apparences pour mieux saisir le vif. Il écrit à son père : « L’Algérie est le pays de la lumière, de la couleur et des formes grandes. »

L’originalité n’est pas dans le choix des modèles, mais dans la manière de les traiter. Pour Fromentin il n’y a pas de modèles nobles.

De retour à Paris, il sait désormais que sa voie est tracée, que l’Algérie lui a ouvert de formidables perspectives esthétiques, qu’elle a provoqué sa naissance à la peinture.

Il y a trouvé des trésors.

Au Salon de 1847 il expose Les Gorges de la chiffa qu’il vendra 400 francs.

A Paris il reste hanté par son voyage. Il se rend compte du travail de la mémoire qui facilite l’accès à la vérité vécue.

Il prépare son second voyage, un voyage de peintre pour la peinture. « Je veux un voyage pour faire des progrès. Ce qui est me détournera de ce qu’on fait. Je n’imiterai plus ».

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Deuxième voyage : 24 septembre 1847-23 mai 1848.

Fromentin décide de pousser jusqu’au sud, jusqu’à Biskra, la porte du désert. Le projet de Fromentin : une série de dessins formant un ensemble, une sorte d’itinéraire de Constantine à Biskra, par Lambèse. Faire de ces dessins des eaux fortes qui seront publiés sous la forme d’albums, avec un texte explicatif (projet non réalisé) à mettre en relation avec Le journal de l’expédition de portes de fer de Nodier et Dauzats publié en 1844.

Biskra : le sable, le ciel, la lumière pure. La végétation tropicale (58000 dattiers). Les moeurs arabes encore dans leur primitive intégrité.

Le voyage, long et lent sous la chaleur. « Depuis le cou jusqu’aux jarrets nous ne sommes qu’une douleur ».

En caravane, immense, chameaux et chevaux, 1000 personnes, s’enfoncent encore plus loin dans le désert.

Il revient à Biskra où il apprend la révolution des 22 et 23 février 1848.

A 532 lieues de Paris il assiste à la levée du drapeau tricolore.

Pour Fromentin le sol est une poussière de pierres. Pas une herbe, pas une mousse.

Description d’El Kantara et ces 48000 palmiers nageant dans un air bleu fluide.

Il écrit « la paix du désert est entrée dans mon esprit ».

Après Biskra, qui était comme un avant-goût du grand désert, il retourne en France. Fromentin n’a de cesse de retourner en Algérie. C’est là, croit-il, que son talent peut totalement se révéler. Et puis, note-t-il, « Commercialement parlant, on ne veut de moi que la peinture arabe ».

Aidé par Théodore Chassériau, qui lui procure une commande de l’Etat, Fromentin, maintenant marié à Marie, reprend le bateau à Marseille.

 

Troisième voyage : 22 septembre 1852 - 5 octobre 1853.

Il s’installe à Alger avec son épouse et mène une vie de tranquille douceur. Il se promène, se fait des amis dans la Casbah, discute, observe, prépare son voyage au Sahara.

Il part à Laghouat le 22 mai et revient le 4 août. « Le désert, c’est Dieu sans les hommes » avait écrit Balzac. Ce que démentira Fromentin.

 

Fromentin est de tous les peintres voyageurs celui qui a le plus écrit sur ses voyages - mais aussi sur sa pratique de peintre - j’allais dire sur sa naissance à la peinture. Il est celui qui a le plus et le mieux parlé de la lumière et des ciels de l’Afrique méditerranéenne et de l’Afrique saharienne.

Et cette Afrique saharienne, il a le sentiment de ne l’avoir pas encore rencontrée.

 

Le 22 mai 1853 il laisse sa femme à Alger et entreprend une expédition qui doit le mener à Laghouat, en plein « pays de la soif », le vrai désert. Il veut voir « le ciel sans nuage, au dessus du désert sans ombre. »

Ce qu’il entreprend dit-il « est autre chose qu’une promenade » et s’enfonce, à cheval, avec une caravane, des semaines durant, dans des endroits jamais franchis avant lui par aucun artiste.

Il est le premier peintre, sinon le premier civil français, à aller si loin dans le désert du Sahara.

Le voyage est raconté, comme un journal de route, sous forme de lettres pour dire les « fêtes du soleil ». Le recours aux lettres est pour Fromentin un simple artifice pour laisser intacte la fraîcheur de ses observations et permet au peintre de se montrer lui-même, dans une sorte d’abandon. Il lui permet également de se dispenser de méthode, et d’éviter plus tard le problème de la vérité contenue dans le déroulement de la mémoire.

Le pays, du nord vers le sud, change. Il est montré dans ses tons fauves, « couleur de peau de lion ». « Une terre nue comme le sable et aussi blonde que les moissons ”. “ C’est bizarre, c’est frappant, je ne connaissais rien de pareil, je n’avais rien imaginé de si complètement fauve... de si jaune ».

Les couleurs rencontrées : le bleu, le brun, le vert sérieux, le bronze, le blanc, le doré, le blond, le jaune, l’ocre, le rouge, le gris (du gris lilas au gris blanchâtre).

L’humeur varie selon les variations du paysage.

Constante opposition entre l’ombre et la lumière chez Fromentin. La lumière, principe de la peinture, à chaque pas augmente. La lumière, « d’une étonnante vivacité ne me cause, dit-il, ni étonnement, ni fatigue. Elle enveloppe et n’aveugle pas. Elle nous baigne comme une seconde atmosphère. »

Il écrit en peintre, en artiste. « Perspectives immenses ».

Il parle de plans, de lignes fuyantes, de l’horizon, de profondeurs, de traits, de perspective encore...

Il établit une sorte d’inventaire de la végétation : lentisques, alfa (utile au désert, ennuyeuse pour le voyageur), absinthe, térébinthe, pistachier sauvage, pourpiers de mer (k’taf). Puis cette végétation devient de plus en plus rare au fur et à mesure de son avancée vers le désert.

Ce qui plaît à Fromentin c’est le fait d’entrer dans un pays stérile, « où l’herbe grisâtre forme un duvet fané. On y voit là jouer la lumière et vibrer la chaleur comme au dessus d’un poêle. La terre a la solidité d’un plancher ».

Il parle également de la faune : lézards, chameaux, antilopes, fennec, aigles, vipères. Il rapporte de ses chasses perdrix, bécasse, tourterelles, pigeons bleus et canards.

Il décrit enfin la marche, les bivouacs, la fatigue, le décor, la tente rayée de rouge et de noir sous laquelle il se repose.

Il fait référence au général Daumas qui vient de publier Le Grand désert.

L’air sec, « éminemment respirable ». Et le silence qui s’écoute, écrit-il. Le silence saharien n’est pas une absence de bruit « mais plutôt une sorte de transparence aérienne qui rend les perceptions plus claires ». Le silence, ajoute-t-il, est l’un des charmes de ce pays solitaire et vide où « la nuit vient comme un évanouissement. » Comment en parler? Demande-t-il.

Le matin du 26 mai il arrive à Boghari, un petit village aride et nu, toujours ensoleillé et « d'un gris fauve qui commence à sentir le feu. » Le soir « un bal » est organisé. La danse, en pleine obscurité, cernée par une nuit totale, celle que vivent les aveugles, évoque pour lui Macbeth. C'est une scène fantastique où domine le noir et le blanc, l'ombre et la lumière avec une audace, une fantaisie, une furie d'effets sans pareilles soulignées par les zébrures des flammes. Fromentin pense à ce moment à la Ronde de nuit de Rembrandt et non à Delacroix. Il décrit la danse en la comparant à celle des Mauresques « qui sent un peu le mauvais lieu. » Celle à laquelle il assiste, la danse sudiste, est en même temps plus vraie et plus littéraire développant l'éternel thème amoureux, ici joué sous forme de pantomime entre la musique de la flûte et le jeu de la danseuse, objet de la lutte.

On lui dit à la mort d'un fou: « Son âme est allée rejoindre sa raison. »

En quittant le village, le lendemain matin, il le voit blanc, veiné de brun, veiné de lilas. Puis ce sont les roches décharnées, déchiquetées, ébréchées survolées par des corbeaux, des aigles bruns au milieu d'un silence de mort. Tristesse de ce pays désolé, « c'était une grande chose sans forme, presque sans couleurs, le rien, le vide, comme un oubli du Bon Dieu. Partout la même couverture d'un vert pâle; ça et là des tâches ou plus vertes, ou plus grises, ou plus jaune. Et là dessus un « ciel brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades. »

« En plein âge moderne, a deux pas de l’Europe, les migrations d’Israël ». Il relativise cette idée.

Il assiste à des aubes divines, à des crépuscules délicats et aux violences du plein midi.

Il arrive à Djelfa le 31 mai. Il dessine et écrit dans le silence neuf, sous le soleil. La lumière, diffuse, est incroyablement vive. L'ombre, elle, « est transparente et légère; elle paraît sombre, elle est limpide. »

Il éprouve de plus en plus le désir de voir un pays sans arbres, un pays de terre et de ciel, à perte de vue et qu'il ne pourrait peindre autrement que « clair, somnolent et flétri. »

Problème de la couleur locale. L’Antique se reconnaît plus chez le berger à moitié nu que chez le Bédouin affublé pourtant de son ample burnous.

L’idée de la couleur locale c’est : l’Arabe égale Bible égale Patriarche égale Moutons égale Tentes égale Chameaux.

Il évoque justement les patriarches. Il vit comme eux (ses deux coffres, son cheval, sa maison mobile).

« Sur ces fonds d’une candeur historique, des personnages majestueux vêtus de blanc et de noir ». Un seigneur de grand tente l’invite. Sur la tasse de café qu’on lui offre est écrit en arabe « bois en paix ».

Il pense à ses maîtres. L’art est dans la simplicité. Il vient du Louvre, dans ce désert, pour comprendre enfin cela.

L’art c’est le dépouillement.

Il atteint enfin Laghouat le 3 juin au soir. Il y restera 40 jours.

C’est d’abord le sable et le ciel d’un bleu de cobalt pur, puis des rochers blancs et une multitude de points obscurs figurant en noir - violet les contours d’une ville. Au bas de ces contours il voit un fourré de vert froid, compact alors que le ciel prend la couleur d’argent mat barré par une ligne violette fermant l’horizon. L’ensemble est d’un gris bleuâtre.

Laghouat où séjourne Fromentin est une oasis blessée. Il y arrive juste après le siège, dans un silence méridien. Il flotte encore sur elle l’odeur de pourriture, la terre rendait les cadavres des combattants. « Décidément ce n’est pas ici qu’on écrira les bucoliques de la vie arabe. »

Mais la vie reprend. Les jardins sont retravaillés. L’eau est redistribuée à la façon saharienne, c'est-à-dire en appliquant le code de l’eau – code primordial. Le responsable, généralement le sage du village, se sert d’un petit muret pour diriger le cours de l’eau et la distribuer équitablement.

Le jour n’y semble peuplé que par le soleil ; le soir la vie s’anime, des ombres sortent pour s’étendre le long des murs gris. Il fait aussi chaud qu’au Sénégal : 49,5 degrés. La ville diminue la rue au profit de la maison pour se défendre du soleil.

Les maisons sont faites de boue séchée, avec une cour carrée « souillée d’ordure comme des cours d’étable. » Chaque ménage a son coin où il prépare ses repas. A terre sont posés « des plats de bois. » Là-dessus, des mouches en quantité que le soleil excite et met en rumeur. Les chambres ne sont que des galeries où la lumière ne pénètre jamais que par son reflet.

Les nuits d’été on couche sur les terrasses : les hommes s’attardent dehors. On chante accompagné par « les tendres roucoulements du roseau. » Charme des nuits sous l’éclat tranquille des étoiles.

Il observe à la fontaine où les femmes se rendent l’attitude de leurs corps : accroupies elles ressemblent à des singes, debout elles ont l’allure de statues.

Il remarque un joueur de flûte « à la grâce efféminée » et plus loin un garçon ressemblant à une fille. Il évoque son ami Chassériau qu’il considère comme « le peintre de la vérité. »

Il décrit les chevaux : les chevaux noirs à reflet bleu, d’autres écarlates comme le sang d’une blessure ; les chevaux blancs, couleur neige, couleur d’or fin qui, sous le lustre de la sueur deviennent gris foncé ; les chevaux gris clair qui sont presque roses.

Fromentin peint constamment, son carton à dessins l’accompagnant toujours. Il se place sur un rocher pour avoir une vue d’ensemble de la cité. Ce rocher est devenu « le rocher Fromentin. »

Il rêve de Tombouctou la mystérieuse.

Le peuple arabe est très divers, plus divers qu’on ne le croit. Il a le mérite en outre d’être l’un des moins observés. « Ce n’est que plus tard que l’homme apparaît sous les traits de l’Arabe et montre qu’il a, comme nous, ses passions, ses difformités, ses ridicules ».

« N’est-il pas temps de sortir du bas-relief, d’envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des têtes pensantes...Je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi la splendeur inanimée des statues. »

Le nomade concentre en lui ces deux contradictions : il est paresseux et travailleur, gourmand et frugal.

A la fin du récit Fromentin se sent les mêmes caractères, la même singularité que l’homme du Sahara.

 

Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007

24b-Chass--riau--La-toilette-d-Esther-1841.jpg                               Esther

Théodore Chassériau (1819-1856)

Il dit : « il ne faut pas oublier que la vraie peinture est la plus simple. » Et que l’on doit trouver « la poésie dans le réel. »

 

Famille, vocation, débuts

La famille de Théodore Chassériau, originaire de Saint-Domingue, s’installe à Paris en 1822. Il a trois ans. Il garde de son île natale, où jamais il ne retournera, le goût de la chaleur et d’une certaine langueur exotique qui ne l’empêchera pas, malgré une santé fragile, d’être un peintre exigeant. Jacques-Emile Blanche, critique de l’artiste, improvise ainsi sur son nom : « Nom au parfum de goyave, vanillé, doux et amer, qui évoque les senteurs d’un magasin de produits exotiques, la noix de coco, la cannelle, le pamplemousse ». Il parle également, appuyant l’idée, de son « talent métis ».

Enfant prodige, Théodore Chassériau entre à douze ans dans l’atelier d’Ingres qui voit en lui le « Napoléon de la peinture ». En 1836, le maître répond ainsi à une demande. « Il faut donc trouver parmi mes élèves celui qui sait le mieux faire le portrait d’un modèle, et si vous ne trouvez mieux, je crois pouvoir vous désigner le jeune Chassériau ».

Jeune, élégant, adroit, il est de tous les salons qui comptent. Sa main, quand il peint, a toutes les facilités et toutes les impatiences du talent. Sa famille le couve, le pousse dans la voie qu’il s’est choisie (on sait que Fromentin, qui a sensiblement le même âge, ne bénéficie pas de la même compréhension). Le père absent est avantageusement remplacé par Frédéric, le frère aîné, futur conseillé d’Etat, qui l’aidera, grâce à ses relations, a obtenir des commandes et interviendra aussi dans le projet du voyage en Algérie. Sa mère, selon Léonce Benedite, « un vrai type de Créole, aimable et indolente, mais incapable d’effort » regarde son fils comme un indiscutable génie que l’on ne doit pas contrarier.

Ainsi soutenu par son entourage, il mène avec efficacité sa carrière. Il décore la cour des comptes dans ce « style gréco indien » vanté par Théophile Gautier.

On connaît mal sa physionomie réelle. Il y a peu de portraits, d’autoportraits et de photographies du peintre. On le rapproche moralement de Coriolis, le peintre de Manette Salomon des frères Goncourt. Physiquement, son passeport, établi en 1856, année de sa mort, nous livre les renseignements suivants : taille 1,74 mètre, cheveux châtains, front découvert, sourcils et yeux noirs, nez relevé, bouche moyenne, barbe noire, menton rond, visage ovale, teint pâle.

24c-Chass--riau-Bain-au-s--rail-1849.jpg                               Un bain au sérail

C’est un fin cavalier et il a une légère réputation de libertinage. Il est romantiquement séduisant et l’irrégularité de ses traits est compensée par l’élégance de la tournure et d’une conversation où l’usage du plus grand monde se mêle aux hardiesses pittoresques de l’artiste. Chassériau a l’arrogance du talent. Dès 1842, un journaliste remarque « l’étonnante sécurité de l’auteur à l’endroit de ses œuvres ». Christine Peltre note que le premier S de sa signature est surdimensionné.

 

Protections, amours, succès

Ayant saisi la leçon de Balzac, Chassériau se laisse protéger par les trois femmes du monde les plus influentes de son époque. La comtesse d’Agoult, la princesse Belgiojoso et Delphine de Girardin, l’épouse du célèbre patron de presse.

Il est plus mondain que maudit. « C’est un talent prodigieux à vingt et un ans, mais ce qui me confond bien plus que son talent, c’est sa science du monde » confie Marie d’Agoult. Elle continue en parlant de son « tact », de sa « distinction de conversation » qui sont d’un homme « qui aurait passé sa vie dans la meilleure compagnie ». Il fait la conquête de tous ses amis : « tous en raffolent » constate-t-elle.

Chassériau est aussi l’ami de la languide princesse italienne qu’il peint avec son teint maladif. Mais la belle princesse, qui a contre toute attente un tempérament de feu, suscite des passions ravageuses autour d’elle. Musset, éconduit, ironise : « elle a dû être bien de son vivant ».

On le voit également dans le salon tenu par Delphine de Girardin où se montre le Tout-Paris des Arts et des Lettres.

Chassériau entretient une relation amoureuse houleuse avec l’actrice Alice Ozy belle jeune femme « au corps de déesse grecque à tête de sultane », puis, à la fin de sa vie, avec la tendre princesse Cantacuzène qui deviendra, en 1897, l’épouse de Puvis de Chavanne, l’un des héritiers spirituels du peintre.

24e-Chass--riau-Baigneuse-endormie-pr--s-d-une-source.jpg                                                               Alice Ozy    

Alice Ozy, durant les deux années de leur liaison, inspire à Chassériau plusieurs tableaux. Victor Hugo, peut être vengeur, la décrit ainsi dans Choses vues : « La gorge d’une vierge et le sourire d’une Fille ».

Les relations du peintre avec les hommes de lettres sont nombreuses. Outre Gautier, « le sultan de l’épithète » déjà cité - qui le soutient, qui le comprend, qui le guide, qui l’inspire- il faut nommer les plus connus : Hugo, Lamartine, Nerval. Il se lie d’amitié avec des peintres orientalistes aussi différents que Prosper Marilhat et Eugène Fromentin.

 

Italie, rupture, consécration

Lorsque Ingres est nommé directeur de la villa Médicis en remplacement d’Horace Vernet (il se rend en Italie en novembre 1834), Chassériau ne peut pas le suivre faute d’argent. Il ne pourra le rejoindre qu’en hiver 1840. Son séjour en Italie se prolonge jusqu’en 1841, jusqu’à la brouille avec le Maître. Ce voyage marque la véritable émancipation de Chassériau par rapport à l’univers d’Ingres. Il lui reproche, entre autres, son manque d’intérêt pour la littérature. Chassériau souscrit à la critique de Gautier quand il dit : « les artistes restent trop étrangers à la littérature qui leur ouvrirait de nouvelles perspectives et ferait pénétrer le souffle moderne dans leurs compositions ». Ils admirent l’un et l’autre Les Métamorphoses d’Ovide et considèrent comme essentielle la notion de « gratuité de l’art » qui les amène à être des adeptes convaincus du « culte du beau pour le beau ».

Ce voyage lui permet aussi de mesurer la différence qui le distingue de Delacroix - dont il admire pourtant la liberté d’exécution.

En Italie, soutenu par ses lectures aussi bien historiques qu’archéologiques, il lui semble baigner dans « l’antiquité renaissante ». A Pompéi, il dessine les ombres laissées sur les murs par les habitants et évoque « la marque du sein conservé au musée », celle qui inspirera à Gautier son conte fantastique Arria Marcella (1852). Il note dans un de ses carnets : « Ne jamais oublier que les Maîtres ont toujours été vrais sans être vrais vulgairement ». Ce qu’un de ses disciples, Gustave Moreau, traduit par l’idée que les Maîtres tout ensemble s’inspirent de la vie et s’abreuvent « à l’art d’imagination et à la poésie pure ». On peut déceler dans l’oeuvre de Chassériau un certain goût de la transformation, de l’indéterminé, peu éloigné du thème de l’androgynie (il faut penser ici à Mademoiselle de Maupin roman de Gautier publié avec une préface éclairante en 1835-1836). Et interroger la présence fréquente des anges dans ses scènes ou « ces jeunes gens d’Orient » qu’il pourrait peindre « aussi beaux que les vierges de Raphaël et qui feraient croire à un troisième sexe ».

Tout en inventant son style, Chassériau reste redevable à l’école ingresque par son souci de la forme et la souveraineté du dessin qui est, selon son premier maître, « la probité de l’art ». Mais il a conscience que pour celui qui veut « percer » dans le monde de la peinture ne doit « pas oublier qu’un tableau qu’on expose se détache des autres pour l’originalité de son aspect » (1841).


Après l’Italie, Chassériau, qui travaille avec ardeur, rencontre le succès dans les expositions avec la peinture de chevalet et dans les édifices publics avec la peinture monumentale. On lui demande ainsi de décorer l’église de Saint-Merri où il réalise la chapelle Sainte Marie l’Egyptienne (1841-1843) et l’escalier de la cour des comptes (1844). En même temps il s’essaie avec bonheur à la gravure en illustrant le drame de Shakespeare Othello. Ses nus, d’une sensualité vibrante, sont déjà remarqués.

Il est devenu un des « lions » de la scène parisienne, conscients de leur force d’attraction, tels qu’ils sont décrits dans La Comédie humaine de Balzac.

En se spécialisant dans l’art du portrait, il reste fidèle au goût de l’époque en privilégiant un genre en faveur. « Je désire faire beaucoup de portraits pour me faire connaître d’abord, gagner de l’argent ensuite ». Ces portraits dont il accentue l’expression des traits et l’éclat sombre des yeux, d’une sensibilité très ingriste, sont reconnaissables, nous dit Gautier, à « leurs regards noirs de toute l’ombre du passé » et à « leur expression singulière dans leurs masques de marbre pâle ». Gautier parle « du cachet particulier » des tableaux de l’artiste qui veut « rajeunir l’histoire du monde », même si par leur sujet ils relèvent d’une inspiration classique.

Chassériau parvient à créer un style qui échappe aux normes en imprimant à l’intérieur de son oeuvre une cohérence qui lui est propre. Ses dernières oeuvres son contemporaines des « faiseurs de chair » de l’école réaliste animée par Courbet.

 

Algérie, les mille et une nuits, le nu

L’Orient n’est pas un monde inconnu à Chassériau. Il en a depuis toujours l’intuition profonde. Son origine créole le dispose à ressentir de manière forte les attraits de l’exotisme. Le type féminin, très tôt élu comme dans la Suzanne au bain, les sujets choisis d’Esther à Cléopâtre, confirment l’attirance de l’artiste pour un Orient à la fois instinctif et livresque. Le voyage qu’il effectue en Algérie va fournir une impulsion nouvelle à son inspiration, déjà préparée par d’autres peintres connus de Chassériau, comme par exemple Prosper Marilhat, le spécialiste à l’époque de l’Egypte, ou Adrien Dauzats, l’illustrateur en 1839 de L’Expédition des Portes de Fer récit rédigé par Charles Nodier. On pense que l’arrière plan du tableau de Chassériau représentant Ali Ben-Ahmet est un dessin de Dauzats. Ce tableau signe l’entrée du jeune peintre dans l’orientalisme.

En 1845 Paris accueille les chefs arabes qui ont fait allégeance à la France. Des fêtes sont organisées en leur honneur et les salons parisiens sont d’un seul coup « émaillés de Bédouins ». Parmi eux, le Khalife de Constantine, Ali Ben-Ahmet, qui demande à Chassériau de lui faire son portrait.

Un an plus tard, invité par le Khalife, Chassériau se rend en Algérie. Il est à Marseille le 8 mai 1846 et débarque à Philippeville quelques jours plus tard. Il revient en France fin juillet de la même année. Après son voyage, Chassériau se rapproche de Delacroix.

Il séjourne donc un peu plus de deux mois en Algérie, en été. La chaleur du pays ne l’incommode pas. « Quand aux chaleurs, en prenant un caban blanc, un chapeau blanc bourré d’étoffes qui arrêtent le soleil, on est dans la condition de costume des Arabes qui ne souffrent pas de la chaleur. Cette température est bonne pour ma santé ».

Au moment de son séjour, la lutte est impitoyable entre le maréchal Bugeaud et l’émir Abdel kader. La stratégie employée par Bugeaud est simple : isoler l’émir de ses bases arrières en pratiquant la politique de la terre brûlée et de razzias pour affamer et ruiner l’ennemi. En 1845 l’épisode des grottes du Dahra enfumées par l’armée provoque un énorme scandale à Paris. On le voit, les conditions du voyage de Chassériau sont différentes de celui qu’entreprend Delacroix à Tanger, 15 ans plus tôt. Rappelons cependant que Fromentin, quelques semaines avant Chassériau (3 mars-18 avril), s’était rendu à Alger et à Blida et en avait rapporté un projet de tableau qu’il réalisa à son retour en France. Ce tableau, Les Gorges de la Chiffa, Fromentin l’expose au Salon de 1847. Evoquons rapidement ici la différence de tempérament des deux peintres (ils ont sensiblement le même âge). Fromentin recherche une forme d’antiquité virgilienne ou biblique alors que Chassériau est plutôt sensible à une antiquité empreinte d’un hellénisme mélancolique. Mais tous deux furent saisis en Algérie d’un désir sincère de comprendre le pays et ses habitants.

Chassériau demeure dans les villes parce que « la guerre ne se fera que dans l’intérieur des terres, dans les tribus, dans les villes il n’y aucun danger ». Il fréquente l’état-major auprès duquel il est introduit et sympathise avec Bugeaud (Dumas et Gautier ont fait de même). Il s’intéresse au corps des zouaves, régiment composé essentiellement de cavaliers autochtones. Chassériau aime les chevaux, comme Géricault. Une de ses notes indique : « Jeune et antique - faire le départ d’un guerrier arabe du côté de Sétif ou de Battma - faire un palefrenier arabe sellant son cheval ». Il détenait « encadré sous verre un extrait de naissance d’un cheval arabe qu’il avait possédé ». S’il est peu attiré par les paysages il est par contre fasciné par les costumes : « Velours verts, étoffes jaunes, coiffures de toutes les couleurs, bleu vif, rouge mauve, souvent noir, c’est très beau, les figures colorées et puissantes sur des fonds blancs, les couleurs vives et orientales ».

Il est à Constantine au début du mois de mai. Il y trouve « de vrais trésors pour un artiste ». « Le pays est très beau et très neuf; je vis dans les mille et une nuits. Je travaille et je regarde ». Il a la chance de commencer son séjour par « la seule ville vraiment arabe » qui restait dans le pays. Il demeure presque un mois entier dans la capitale de l’est algérien, accumulant esquisses et études. Les souvenirs liés à son passage à Constantine peupleront toute son oeuvre orientaliste. Même si la plupart de ses nus « exotiques » sont peints à partir de modèles parisiens.

Cat-237-Le-T--pidarium-185-copie.jpg     Le Tepidarium


A Constantine il voit « la race arabe et la race juive comme elles étaient à leur premier jour ». Il y croise ce qu’il appelle des Types, dans le sens que lui a donné Balzac. On peut imaginer la joie du peintre d’Esther.

Ses carnets sont griffonnés d’indications et de réflexions, ce qui leur confère une certaine valeur et, pour le chercheur, une mine d’informations; Ils permettent de comprendre comment Chassériau en est venu à aimer les tons francs. Il dit clairement qu’il ne faut pas « craindre un grand éclat ». Il cherche ce qui peut donner de la vigueur aux tons et il recommande, ce que les impressionnistes pourraient approuver, « de ne pas faire de mélange dans les tons : la nature est peinte comme une mosaïque : les tons opposés salissent, ôtent toute franchise et toute fraîcheur ». Il dit encore : « faire toujours riche et épais, ne pas tomber dans la matière, mais toujours faire saisissant ».

A Alger il est l’hôte de son cousin Frédéric architecte de la ville qui a exercé à Alexandrie à Marseille et à Constantine et qui a maintenant la charge de la ville (théâtre municipal en 1853, le port en 1860-1865). « C’est tout autre chose que dans les autres pays d’Afrique, plus musulmans et plus turcs ». Il est fortement impressionné par la couleur et la lumière qui règnent sur la ville.

« La ville comme du stuc ou du marbre blanc, l’horizon rose et bleuâtre, au dessus de la mer le ciel bleu léger et lumineux un peu opale; des vieillards à faces orientales peintes sur les murs blancs; les enfants d’une beauté pure, le fond du teint rosé et pâle; les maisons blanches souvent dans la demi teinte des tons argentés ou dorés; le ciel d’un bleu pur et transparent, les poutres qui soutiennent les constructions quelques fois noircies, ce qui relève par la vigueur tout l’ensemble; quand le soleil frappe un endroit, le faire étinceler d’une lumière dorée, le fond des portes d’un noir brun et vigoureux ». Il ajoute : « Ne pas oublier que les villes ardentes du Midi ont des tons de satin dans les ombres et des lumières radieuses : le ciel d’un bleu brûlant, vert, puis des tons rouges, rougeâtres, puis des tons gris ».

Alger est déformée à l’inverse de Constantine qui a gardé son cachet oriental.

Il a rapporté de son séjour un important ensemble de dessins qui représentent les réactions du peintre à son voyage. « Je crois pouvoir en tirer parti pour mon art ». Il a consigné les premières observations qui lui viennent à l’esprit devant la côte africaine. « Comme à Amalfi rose et bleu - en bas, du sable blanc, l’écume de la mer blanche ».

Les dessins de Chassériau ignorent la curiosité topographique. Ils disent plutôt une atmosphère générale. Ils insistent sur les particularités ethnographiques et le comportement des hommes dans leur vie. Il dessine également des objets usuels et des bijoux qu’il utilisera comme accessoires dans ses futurs tableaux.

L’intérêt de ses carnets réside aussi dans les portraits au regard intense qu’il a exécuté à la mine de plomb et que l’on peut considérer comme des oeuvres achevées.

Dans son Journal on peut lire : « J’ai pris des notes, et avec le souvenir, j’espère ne rien oublier. »

Avec « l’impatience de cette main qui se cabre » Chassériau a essayé de peindre l’Algérie contemporaine regardée dans un moment précis de son histoire, comme le soulignait Gautier. Voici, par exemple, un des sujets ce qu’il voulait peindre : « Intérieur de femmes mauresques, une couchée, tout le corps nu, à travers une gaze rousse étoilée d’or ; dans la tête, bien saisir le type blanc de la peau, avec les yeux fins et noirs. »

Mais il échoue à intéresser le public. Il se voit contraint de revenir à des scènes intemporelles ou à des scènes de harem, appréciées par les amateurs de peinture. Il parvient pourtant à opérer dans ses oeuvres une originale fusion de l’Orient et de l’occident. Son atelier est meublé d’objets orientalistes comme le décrit Gautier : « Dans le petit divan où il se reposait quelque fois, les yatagans, les kandjars, les poignards, les pistolets circassiens, les fusils arabes, les vieilles lames de damas niellés d’argent et de corail, tout ce charmant luxe barbare, amour de peintre, se groupait encore en trophée le long des murs; négligemment accrochés, les gandouras, les haïcks, les burnous, les cafetans, les vestes brodés d’argent et d’or, donnaient aux yeux ces fêtes de couleur par lesquelles l’artiste tâche d’oublier les teintes neutres de nos vêtements lugubres, et semblaient avoir retenu entre leurs plis fripés et miroités les rayons du soleil d’Afrique ».

Chassériau n’est pas seulement introspectif, il a aussi « l’âme aux fenêtres ». Il reste en contact avec les peintres orientalistes comme Pasini à qui il conseille entre autre de travailler « sans système (sic) ». C’est à dire, on peut le penser, sans règles rigides.

Nombre de ses toiles algériennes représentent des scènes familières où les femmes tiennent le premier plan et où leurs parures aux coloris exaltés sont mises en valeur. Leurs figures à la silhouette déliée, au regard mélancolique sous l’arc parfait des sourcils sont les soeurs de Cléopâtre et Desdémone. La sensualité de ces femmes est augmentée par le fait qu’elles sont placées dans des scènes de bain ou de harem qui orientalisent un thème déjà traité par l’artiste. Ces scènes mêlent la quête de la pureté originelle et le piment de l’érotisme exotique; Le pittoresque est dépassé au profit de la précision d’une recherche d’ensemble associant Antiquité et Orient, comme dans Le Tepidarium qui est comme le manifeste de cette fusion. Dans Intérieur de Harem, le personnage central rappelle La Vénus de Milo dans le déhanchement identique, la draperie qui enserre les reins et même le pied manquant de la sculpture est absent dans le tableau.

Les orientales de Chassériau expriment aussi « l’âme tendre et chaude » de l’artiste. Plus que le vrai, Chassériau recherche le style.

Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007

97-Auguste-Bartholdi--Autoportrait--avec-J.L.-G--r--me--s.d.jpg                                               Autoportrait avec Bartholdi




Jean Léon Gérôme (1824-1904)

Représentant adulé du mouvement orientaliste. L’un des peintres les plus célèbre de la seconde moitié du 19ème siècle. A Vesoul il va au  collège, il apprend le latin, le grec et l'histoire. A l'Ecole des Beaux Arts de Paris, il est l'élève de Paul Delaroche où il acquiert cette passion de cette précision historique qui le rendit célèbre.

 

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     Intérieur grec

Jean Léon Gérôme, l’un des premiers, l’a pressenti avec son  (1850). Ce tableau met en scène, dans un décor pseudo-grec, un groupe de quatre jeunes femmes qui viennent de se dévêtir et attendent, sûrement impatientes, l’arrivée de leurs partenaires. L’atmosphère du tableau évoque plus, dans sa narration, une de ces « maisons spéciales » consacrées aux jeux de l’amour que l’intérieur d’un honnête et paisible gynécée d’un quartier d’Athènes.

Après son premier voyage en Egypte en 1856, Gérôme s’écartera de sa période antiquisante et versera dans un orientalisme plus conforme à l’air du temps. A chacun de ses séjours, il rapportera quantité d’études et de notes qui seront exploitées dans son atelier parisien. Il sillonnera les pays de l’est de la méditerranée, « les débris de l’Empire ottoman », comme l’aurait fait un reporter ou un ethnographe attentif aux lieux visités et aux populations rencontrées. Etonnement, Théophile Gautier saluera cette scrupuleuse recherche de l’exactitude manifestée par le peintre qu’il comparera aux prestigieux devanciers qu’étaient Adrien Dauzats, Prosper Marhilat et celui que les Goncourt plaçaient au dessus de tous, Alexandre Decamps (« Decamps, le soleil. Decamps, l’Orient ! »).



26b-Ger--me-Bain-maure-1870.jpg Bain Maure

A la chute du Second Empire, Gérôme réfugié à Londres, entame une série de tableaux consacrée aux hammams (Bain maure, 1870), comme s’il avait fait sienne l’obsession d’Ingres pour les nus féminins placés dans un milieu baigné de vapeur et d’eau. Il fera évoluer les nuances chromatiques des peaux en sueur mises en valeur par des pénombres rayées de traits de lumière et il saura restituer l’attitude particulière des corps déshabillés dans leurs gestes intimes attachés à la toilette ou au repos. Dans certains de ces tableaux (Grande Piscine de Brousse, 1885), la dimension érotique et l’aspect trouble de l’orientation sexuelle de ses baigneuses demeure prégnante comme chez Ingres (Le Bain turc) ou Chassériau (Le Tépidarium). Mais l’art de Gérôme s’infléchira à la fin de sa vie et flattera le goût d’un public plus désireux de rêver que d’apprendre. Certaines des Odalisques de cette dernière série réunissent toutes les séductions et toutes les corruptions d’un Orient de plus en plus déprécié. En littérature, ce même rejet est décrit comme dans Manette Salomon des frères Goncourt.

Gérôme peindra un certain nombre de toiles représentant les marchés aux esclaves du Caire ou de Constantinople dans lesquelles il juxtaposera le costume imposant et coloré des riches acheteurs à la nudité pathétique, et donc excitante, de la marchandise humaine exposée en plein air.

Etude pour Intérieur grec, le gynécée, 1848.

Peinte à 25 ans, la toile exécutée à partir de cette étude et exposée au Salon de 1850, scandalisera plusieurs critiques. Elle annonce la série orientaliste des harems et des bains des années 1870.


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Phryné devant l’aréopage,
1861

Salon de 1861. Le tribunal d’Athènes est prêt à condamner à mort pour « impiété » la courtisane, modèle du sculpteur Praxitèle ; mais sa beauté, dévoilée par son défenseur, va lui valoir l’acquittement. Un trépied sacré est posé devant la statuette d’Athéna, déesse de la sagesse.

Bain maure, 1870, Huile sur toile, Bain maure, 1880-1885, Huile sur toile. Gérôme n’aurait pas hésité à se mettre « dans le plus simple appareil » pour peindre ces bains de l’intérieur. Mais il n’a pu le faire qu’aux heures où les hommes sont autorisés à y pénétrer. Toutes ces scènes de Hammams sont donc des reconstitutions : Le bain de vapeur, h/t, 73 x 101, Allumeuse de narghilé, h/t 54 x66cm, Grande Piscine de Brousse, h/t, 1885, 70 x96, Odalisque, 1903-1904, h/t, 41 x 32.

G--r--me--Les-Baigneuses-du-harem--1889.jpg Le Bain au Harem

La pose de cette odalisque au narguilé ressemble à Corinthe, l’une des statues de l’artiste. C’est un témoignage supplémentaire de ces allers-retours permanents que fait Gérôme entre peinture et sculpture. Cette toile d’une grande séduction résume les nombreuses baigneuses mauresques dont le peintre ponctue sa carrière depuis 1870.


26i-G--r--me-Jeunes-Grecs-faisant-battre-des-coqs-1846.jpg Le combat de Coq

                                                     Achat d'une esclave
G--r--me--Achat-d-une-esclave-1--1857-copie-1.jpg

Par Mohamed Médiène
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Mardi 17 juillet 2007


  22-Matisse--Odalisque--L-esclave-blanche---1921-23.jpg

                             Odalisque debout
Matisse a fréquenté, comme élève, l’atelier de Gustave Moreau. Le Maître a très tôt détecté le talent naissant de l’adolescent. « Vous allez simplifier la peinture » prédisait-il au jeune peintre. Matisse écrit au moment où il s’installe à Nice : « Partie d’une certaine exubérance, ma peinture avait évolué vers la décantation et la simplicité… une volonté d’abstraction de couleurs et de formes riches, chaudes et généreuses où l’arabesque voulait assurer sa suprématie. »

« La révélation m’est donc venue de l’Orient » constate Matisse jetant un regard rétrospectif sur sa carrière, en 1947. De tous les Orients, le proche, le moyen et l’extrême : 
- japonisme,

- exposition des arts islamiques de Paris (en 1903, elle est limitée aux collections nationales),

- et celle internationale de Munich en 1910 (plus de 3500 objets) où il voit des tapis, notamment afghans, et leurs motifs, où il fait allégeance à l’esthétique des miniatures persanes et où il est saisi par l’aspect décoratif de la peinture musulmane,

- de la Russie et de sa découverte des icônes byzantins et russes.

Il ira ensuite voir l’Alhambra (“une merveille” écrit-il), les céramiques et les arabesques de l’architecture andalouses. 
Plus les deux séjours au Maroc en 1912 et 1913, préparés par son voyage en Algérie du 10 au 26 mai
1906 qui le mène jusqu’à Biskra. Voyage bref : deux semaines, dont une de route. Il en rapportera des tapis et des céramiques ainsi que des idées de tableaux.
 
Les séjours marocains de Matisse rappellent celui de Delacroix par la vibration prolongée du souvenir. Et aussi par ce qu’il y voit et qu’il reconnaît : “J’ai trouvé les paysages au Maroc exactement tels qu’ils sont décrits dans les tableaux de Delacroix”.

Autoportrait en Marocain, 1918

A 43 ans, fuyant Paris, il débarque à Tanger le 29 janvier 1912 à la suite de son élève Marquet. Il occupe la chambre 35 à l’hôtel “ Villa de France ”. La pluie lui fait passer de “fichus quarts d’heure”. Il regarde la ville et la mer de sa fenêtre. Il quitte Tanger le 14 Avril pour y revenir le 8 octobre. Il reste au Maroc jusqu’en février 1913. Six mois en tout. Notons qu’il fait de nombreuses références à Pierre Loti dont il a lu Au Maroc. Il lui semble vivre, dit-il, les mêmes sensations que l’écrivain. Matisse ne voyage pas, il se déplace. « Il est antipitorresque ». Il reste dans la même ville, il ne parcourt pas le pays. En dehors du trajet Tanger-Tétouan, en souvenir de Marquet qui avait parcouru le trajet à dos d’âne. 
Il exécute nombre de dessins à la plume et des monochromes. Un croquis nous le montre en frac dessinant un marabout aux côtés de silhouettes voilées. « A Tanger, j’ai travaillé, toujours poursuivant le même but, c’est à dire, au fond, la recherche de moi-même à travers des motifs divers ». Il peint une vingtaine de toiles, dont La petite mulâtresse. 
De l’Orient, Matisse retient plus l’esprit que la lettre, plus l’âme que la forme et il pratique ce qu’il aime entre tout : « faire deux choses à la fois », c'est-à-dire mêler abstraction et réalité, arabesque et ligne droite, légèreté et puissance. En fait, Matisse s’attache plus à l’Orient qu’à l’orientalisme et ses Odalisques tiennent plus de la miniature persane (malgré le format) que de la peinture occidentale, même représentée par Delacroix. Domine dans sa peinture le rapport figure/fond. 
Les volutes renvoient au corps, les tentures, ramages, fleurs, damiers, rayures ne sont pas une simple décoration, mais jouent le rôle, au même titre que la figure, d’éléments constitutifs essentiels de l’œuvre. A son retour du Maroc, son inspiration demeure fortement influencée par l’Orient. Comme Delacroix, Matisse complètement pris par son séjour marocain, travaillera désormais par tamisage et « décantation de la mémoire ». 
Il se consacre à la série des Odalisques qu’il peint à Nice, d’après modèle, de 1917 à 1930. Mais on peut penser qu’il utilise aussi la photographie dans son travail. 
Période « mal vue » parce qu’elle donne naissance à des « populations d’odalisques » qualifiées d’« indigestes ». Ce sont les années « indéfendables » de Matisse selon certains critiques. Par exemple, André Breton s’insurge contre ces « femmes affalées sur nos divans » en « des poses plus ou moins suggestives ». Pour le poète surréaliste, Matisse « ne risque plus sa vie, ne risque rien car il gagne à tous les coups ». 
Pourtant ce thème des Odalisques – ces femmes lascives que l’Orient confine dans des harems - participe en France au regain d’intérêt pour l’orientalisme. « Quant aux odalisques, commente le peintre, je les ai vues au Maroc, ce qui me permet de les peindre maintenant pour de vrai… ». Il permet en plus à Matisse de renouer avec la tradition des grands maîtres qui célèbrent le « luxe et la joie de vivre ». Et lui permet aussi de retourner aux couleurs fréquentables. 
Il creuse ce thème des Odalisques dans deux directions : le corps de la femme et les tissus qui l’entourent. Il veut peindre « la beauté du monde. » Il dit : « mon rôle est de donner de l’apaisement parce que moi-même j’ai besoin d’apaisement.»


Ses modèles. 
Alors que Picasso peignait ses femmes de mémoire, Matisse peint à partir de modèles. A Nice il en emploie essentiellement trois. 
D’abord Lorette, d’origine italienne, avec ses cheveux noirs et ses yeux en amande qui « orientent? » Matisse. Elle pose, nue ou déshabillée, jusqu’à la fin de l’année 1917. Travail de ressouvenir, conscient ou non, autour du séjour et des motifs marocains. Une toile représente Lorette dans une ample gandoura verte, babouches jaunes, coiffée d’un turban, couverte d’un caftan brodé et boutonné, accompagnée de Aïcha, près d’un guéridon incrusté de nacre. Evidente tonalité marocaine. 
Puis de 1919 à 1920 Antoinette Arnoux, souvent « déshabillée » à l’orientale. Ce modèle est souvent associé à un rituel de bain ou de toilette qui justifie sa semi nudité. 
Enfin Henriette Darricarrière à partir de 1920 jusqu’en 1927. Matisse se servira également de modèles professionnels, de photographies, et de revues spécialisées, comme « l’humanité féminine ». Sa femme Amélie posera aussi pour lui. 
Les trois modèles évoqués sont les « esclaves » du regard du peintre. Les toiles pour lesquelles elles ont posé sont des Odalisques, même si le mot n’y figure pas, (toiles, dessins, gravures), parce qu’elles relèvent de l’espace de la chambre où repose, attend, rêve une femme nue. Sans faux semblant mythologique. Et aussi parce qu’elles sont placées dans un décor (divan, tenture, brûle-parfum) très allusivement oriental. 
Cette période le rapproche de Boucher (l’Odalisque brune, 1745; l’Odalisque blonde, 1752). Mais aussi de Manet, Courbet, Renoir, Cézanne « qui nous sauvent de l’abstraction desséchante » nous dit Matisse. 
La chambre des odalisques « c’est le bariolage des couleurs qui tient l’ensemble et produit la lumière (la structure, le sens). « Une lumière sans air ». « Je fais des odalisques pour faire du nu », clame Matisse. Et il ajoute, faussement naïf, « Mais comment faire du nu sans qu’il soit factice ? Et puis, parce que je sais que ça existe. J’étais au Maroc. J’en ai vues. Rembrandt avait fait des sujets bibliques avec de vraies turqueries de bazar et son émotion y était… ». Il entend peindre « la volupté sublimée », la présence contre la représentation. 
Plus tard, en Polynésie, nous confie son petit fils, il apprend « ce qu’étaient une horizontale et une verticale en voyant les plages et les cocotiers ». Sur les traces de Gauguin, à Tahiti, il se rend compte que : « l’exotisme n’existe pas. » 
Matisse associe le tissu et le corps nu des femmes. Faut-il rappeler ici les soieries de la Picardie de son enfance ? 
En nostalgie de cette région du Nord de la France, avec ses pluies et ses brumes, on peut comprendre, avec sa petite fille Jacqueline, que Matisse lisait et appréciait Georges Simenon 
Matisse aimait les vêtements exotiques, et s’entourer de tissus chamarrés, de tentures et de tapis fleuris, de couvertures rayées et de coussins hauts en couleur. A Nice, dans les années 20 à 30 il en faisait le décor de ses odalisques. Plus tard, au temps des grandes gouaches découpées, les tapis et les paréos à dessins géométriques abondaient dans sa maison de Vence. 
Matisse à Nice, après avoir vécu à l’hôtel Beauregard, s’offre une maison ouverte à tous les horizons. Comme celle Victor Hugo à Guernesey et son fameux look out, ce lieu qui permet de regarder au-delà, au dehors - loin. Il veut la paix. « La peinture est toujours un choix très difficile pour moi. Il y a toujours lutte. Est-ce naturel ? Oui mais pourquoi avoir tant de mal. C’est si doux quand ça vient tout seul. »

 

                                                                                        Nu noir et or, 1908

 

                                                                                                            Zohra

 

                                                                                                                                          Odalisque

                                                                                      Odalisque à la croix

 

                                                                     Odalisque assise (La tristesse)


                                                                                             Odalisque en gris


                                                                 Odalisque au pantalon turc, plume
                                                                                                       Le genou relevé, 1920
                      Nu, Tapis espagnol
16-Matisse--Nu--tapis-espagnol--1918.jpg
       Odalisque aux magniolias          
      
   Nu couché de dos
        32-Matisse-Nu-couch---de-dos-1927.jpg                                                                                  
    Odalisque au brasero, 1929

                                                                                                Odalisque au brasero
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Par Mohamed Médiène
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Mardi 17 juillet 2007

Etienne Dinet - 1861-1929.


Bou-saada-La-maison-de-Ma--tre-Dinet.jpg Carte postale. La maison d'Etienne Dinet à Bou-Saada

Par ses écrits et ses peintures Etienne Dinet contribue à mieux faire connaître les moeurs et les coutumes, ainsi que le mode de vie des populations du Sud algérien.

Après une courte période parisienne où E. Dinet peint des scènes religieuses, il se rend dans le désert algérien avec un ami, peintre lui même. Les oasis. Carnet de croquis. Note les attitudes des laveuses au bord des oueds; le jeu des enfants; la grâce des danses des jeunes filles. Mais aussi il s’intéresse à des scènes plus dures et aux visages marqués des hommes.

Ce voyage commence une histoire amoureuse qui l’attache au pays et ses habitants. Il s’inscrit aux Langues orientales pour apprendre la langue arabe.

Cette passion durera 45 ans, jusqu’à sa mort, en 1929.

Les premières oeuvres de Dinet : travail presque scientifique de la lumière, de la réverbération du soleil sur le sol.

Paysages sans personnages, où alors lointains. Prédilection pour les terrasses des oasis sahariennes.

Vers 1889 ses tableaux s’animent de personnages en pied, pris à mi-distance, alors que par la suite, il les rapprochera de l’oeil, les coupant en bas, ou sur le côté, selon la technique introduite par les impressionnistes.

Mais il est encore plus intéressé par la lumière intense qu’à montrer les émotions humaines, ce qu’il fit plus tard excellemment.

1904. Bou-Saada devient sa ville, sa seconde patrie. Il y achète une maison, une maison de terre avec terrasse, devenue aujourd’hui le musée Dinet. Il explore l’imaginaire saharien et continue à se perfectionner dans la langue arabe. C’est là désormais qu’il puisera l’essentiel de son inspiration. Il proclame la même année dans Les Fléaux de la peinture sa répulsion pour les grands tableaux sombres. Pour lui la peinture est couleur et insiste sur l’importance de la fraîcheur des coloris et leur solidité. Il s’insurge également contre l’utilisation du vernis qui dénature selon lui l’oeuvre : il préconise l’adjonction de l’oeuf. Puis y renonce. Ses maîtres : Cézanne et Gauguin et Rembrandt avec “ ses mystères du clair-obscur ”. Au Sahara Dinet respecte la luminosité, la couleur et les lignes extrêmement marquées qui le structurent vigoureusement. Chez lui la composition est très rigoureuse, assez classique même, et la luxuriance du décor, des coloris et du détail anecdotique que la composition classique tendait justement à supprimer.

                                                 Baigneuses jouant à la lutte

Pas de flou dans ses scènes, précision impeccable de son dessin. Il se place dans une forme de réalisme qui n’est pas forcément la vérité. Il prend une scène d’un ensemble qu’il fouille comme un sculpteur. (Ami de Rodin).

Il admire “ les grands décorateurs de l’Orient ”. Amitié avec le Docteur Mardrus, traducteur des 1001 nuits. Goût pour la miniature. Mais les miniatures persanes représentaient le monde aristocratique alors que Dinet regardait plutôt les milieux populaires. Chaque oeuvre de Dinet : fragment de miniature considérablement grossi.

L’évidence des vérités physiques : les classes d’âge. Femmes âgées jamais enlaidies dans leurs costumes chatoyants, dans leur rôle d’entremetteuse, et leur droit au plaisir reconnu par les plus sages des hommes. Vie saharienne, vie de groupe qui rassemble toutes les générations.

La maturité épanouie : rouge écarlate. Les jeunes filles : rose et mauve. Intérêt pour les femmes-enfants expertes dans l’art du maquillage, même costume que les adultes. Frontière indécise. Autre rapport à l’innocence.

Dinet : désir intense d’arracher à l’oubli le réel saharien qu’il s’est donné pour tâche de faire voir.

Il fréquentait auparavant Biskra (célébrée par Gide) et Laghouat (décrite par Fromentin en 1852) où il observait les fameuses femmes des Oulad Naïls et leurs somptueux costumes, couvertes de bijoux, des jeunes garçons au crâne rasé et les hommes en prière - sujet important pour un homme aussi religieux que Dinet.

                    Raoûcha


Il parlait couramment l’arabe et son ami et complice Sliman Ben-Brahim le fit pénétrer plus avant dans la vie locale.

En 1897 ils visitent ensemble l’Egypte “ pays qu’il faut voir en touriste ou en savant ” confiait, déçu, Dinet à l’un de ses correspondants.

Publication d’une série de livres chez l’éditeur Piazza, avec Sliman et le miniaturiste Racim.

1898, Antar, poème orné de 132 illustrations.

1902, Le Printemps des coeurs, légendes sahariennes recueillies par Sliman, traduites et illustrées par Dinet. Dessins où l’on voit la fascination qu’exerce la beauté sensuelle des jeunes sahariennes sur le peintre.

1906, Mirages, ou Tableaux de la vie Arabe, livre également illustré.

1911, le Désert.

1926, Khadra, danseuse des Oulad Naïls, terminé en 1906.

Toujours en contact avec Paris, il participe aux différents salons où ses toiles obtiennent un grand succès. Toutes, cependant, n’ont pas pour thème le jeu, l’amour ou la prière. Certaines traitent de thèmes plus douloureux et qui s’éloignent de la veine orientaliste : le deuil, la maladie, l’emprisonnement, la répudiation ou encore la conscription. Dinet tente dans sa peinture de montrer les aspects les plus ordinaires et les plus quotidiens du monde réel qu’il a sous les yeux. Il restitue ce qu’il voit, saisissant le vif de l’anecdote sans chercher à en dégager la portée symbolique. Ce qui a fait dire que sa peinture constituait une série d’instantanés de la vie saharienne. On sait que Dinet était un adepte passionné de la photographie et l’on peut supposer que cette technique a dû conditionner son art.

Caractère réaliste de son travail dans l’éclat vif des couleurs. Mais aucun luxe, que le dénuement qui est celui du désert. Ni Ingres (odalisques), ni Gustave Moreau (raffinement et décadence de l’Orient). Il sent et montre, il n’analyse pas.

Les Oulad Naïls : danseuses perverties, ivrognes, haillons sordides, misère physique et morale à l’époque de Dinet. Ce qu’il fait : il opère un léger décalage pour parler d’elle au temps de leur splendeur (cf. Balzac). Il représente le “ Café chantant ” tel qu’il l’a connu à son arrivée, 20 ans plus tôt.

Après la 1ère guerre mondiale, son style semble se relâcher. Il a recours aux coloris roses, turquoises, mauves et bleus. De nombreux tableaux, surtout ceux mettant en scène des jeunes filles, trahissent à cette époque une certaine prétention et un notoire recours à la facilité. Dés lors, en France, il sera moins apprécié alors que les Français d’Algérie continueront à l’estimer.

1913-1923. Dinet se convertit à l’Islam en 1913. La sincérité de sa conversion, pense-t-il, aidera à l’entente franco musulmane. Comme Lyautey, il croit que l’Autorité coloniale doit assouplir sa politique si elle veut que la présence française se maintienne en Algérie.

Dinet approuvait la revendication de l’égalité des droits pour les Algériens et cherchait à donner dans ses tableaux une approche philosophique et morale de la société algérienne et du mysticisme de l’Islam.

En 1918, publication de La vie de Mohammed où il développe ses positions en matière religieuse et politique.

1921, publie un essai critique : L’Orient vu par l’Occident où il distingue les savants qui parlent d’un monde qu’ils ignorent et ceux qui y vivent en rêveurs.

En 1929 Dinet, Slimane et la femme de ce dernier effectuent le pèlerinage à La Mecque. Il devient Hadj Nasr-Ed-Dine Dini.

Dinet meurt à  la fin de l’année 1929. Un service fut célébré à la Mosquée de Paris avant l’inhumation à Bou-Saada, dans la Kouba funéraire qu’il s’était fait construire.

Dinet, célébré en Algérie. Oublié en France, ses toiles se vendant pour un bouchée de pain.

Dans les années 1970 un  regain d’intérêt se manifeste à l'égard de son oeuvre. Ses taleaux sont aujourd'hui très recherchés.

 

Par Mohamed Médiène
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