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Récit de voyage

Dimanche 15 juillet 2007
                                        Lady Montagu et sa fille par Ingres


Lady Montagu, L’Islam au péril des femmes ; une Anglaise en Turquie au 18ème siècle

Extraits de textes 

Les bains de Sofia
Andrinople, le 1er avril 1717
Je ne vous ennuierai pas avec une relation de notre fastidieux voyage, mais je ne dois pas omettre ce que j'ai vu de remarquable à Sofia, une des plus belles cités de l'Empire turc, célèbre par ses bains chauds qui sont fréquentés à la fois pour le plaisir et pour la santé. Je me suis arrêtée là un jour dans le dessein de les voir. Avec l'intention d'y aller incognito, j'ai loué un carrosse turc. Ces voitures ne ressemblent pas du tout aux nôtres; elles sont beaucoup plus commodes pour le pays, car la chaleur est si grande que des glaces seraient très gênantes. Elles sont faites exactement comme les voitures hollandaises, avec des treillis de bois, peints et dorés; l'intérieur est peint et orné de paniers et de bouquets de fleurs, entremêlés généralement de petites devises poétiques. Elles sont toutes recouvertes de drap écarlate, doublé de soie, très souvent richement brodé et avec des franges. Cette draperie cache entièrement les personnes à l'intérieur; mais on peut l'écarter à volonté et les dames regardent sans être vues par le treillis. Ces voitures tiennent quatre personnes très commodément, assises sur des coussins, mais non debout.
C'est dans une de ces voitures couvertes que je fus au bain vers dix heures du matin. Il était déjà plein de femmes.
La pièce suivante est très vaste, pavée de marbre, et tout autour s'élevaient deux sofas de marbre superposés. Il y avait dans cette pièce quatre fontaines d'eau froide, qui s'écoulaient d'abord dans des bassins de marbre puis sur le sol, dans de petites rigoles faites à cette intention qui conduisaient le courant dans la pièce suivante, un peu plus petite, avec les mêmes sofas de marbre, mais si échauffée par les vapeurs sulfureuses qui s'échappaient des bains contigus qu'il était impossible d'y tenir habillée. Les deux autres dômes correspondaient aux bains chauds. Dans l'un d'eux, il y avait des jets d'eau froide qui s'y écoulaient pour le ramener au degré de chaleur souhaité par les baigneuses.
J'étais en tenue de voyage, un habit d'amazone, et je dus certainement leur apparaître très extraordinaire; pourtant, il n'y en eut aucune pour montrer la moindre surprise ou curiosité impertinente; elles me reçurent avec toute la courtoisie possible. Je ne connais pas de cour européenne où les dames se seraient conduites de façon aussi polie envers une étrangère. Je crois qu'il y avait en tout deux cents femmes, et pourtant il n'y eut aucun de ces sourires dédaigneux ou de ces murmures ironiques qui ne manquent jamais dans nos assemblées lorsque s'y montre quelqu'un qui n'est pas vêtu exactement à la mode. Elles répétaient encore et encore : Gûzel, pek gûzel, ce qui veut simplement dire : « Charmante, très charmante ».
Les premiers sofas étaient couverts de coussins et de riches tapis sur lesquels étaient assises les dames, et sur les deuxièmes, derrière elles, se tenaient leurs esclaves, mais sans aucune distinction de rang dans leurs atours, car toutes étaient dans l'état de nature, c'est-à-dire en bon anglais complètement nues, sans cacher aucun de leurs charmes ou de leurs défauts; pourtant, il n'y avait pas le moindre sourire licencieux ou le moindre geste impudique entre elles. Elles marchaient et se déplaçaient avec la même grâce majestueuse que Milton prête à notre Mère à tous. Beaucoup d'entre elles avaient des proportions aussi harmonieuses que les déesses tracées par le pinceau du Guide ou celui du Titien, la plupart avaient une peau d'une blancheur éclatante. avec pour seul ornement leur magnifique chevelure. divisée en de nombreuses tresses qui pendaient sur leurs épaules, nattées avec des perles ou des rubans, l'image parfaite des Grâces. Je me suis convaincue ici de la vérité d'une réflexion que j'ai souvent faite que, si c'était la mode d'aller nue, on ne ferait guère attention au visage. Je me suis rendu compte que les dames à la peau la plus belle, aux formes les plus délicates, attiraient le plus mon admiration, même si leurs visages étaient parfois moins beaux que ceux de leurs compagnes. A vous dire vrai, j'ai eu assez de malice pour souhaiter secrètement que M. Gervase pût être là invisible. J'imagine qu'il aurait beaucoup perfectionné son art en voyant tant de belles femmes nues en différentes attitudes, les unes conversant, d'autres à leur ouvrage, d’autres buvant du café ou des sorbets, et beaucoup étendues nonchalamment sur des coussins, pendant que leurs esclaves (en général. de jolies filles de dix-sept ou dix-huit ans) étaient occupées à natter leur chevelure de plusieurs jolies manières. En bref, c'est le café des femmes où on raconte toutes les nouvelles de la ville, où on invente les scandales, etc. Elles prennent généralement ce divertissement une fois par semaine; elles y passent au moins quatre ou cinq heures, sans prendre froid lorsqu'elles passent immédiatement du bain chaud dans la pièce froide, ce qui m'a beaucoup surprise. La dame qui semblait la plus importante parmi elles insista pour que je vienne m'asseoir auprès d'elle, et m'aurait volontiers déshabillée pour le bain. Je refusai avec quelque difficulté; car elles mettaient toutes beaucoup d'ardeur à me persuader. Je fus à la fin forcée de défaire ma jupe et de montrer mon corset, ce qui leur donna pleine satisfaction, car je vis qu'elles croyaient que j'étais cadenassée dans cet engin, sans pouvoir l'ouvrir, contrainte qu'elles attribuèrent à mon mari.
 

Costumée à la turque
Votre plus grande surprise serait de me voir, comme je suis maintenant, habillée en Turque; vous seriez d'accord avec moi pour dire que c'est très seyant. J'ai l'intention de vous envoyer mon portrait; en attendant, le voici.
Le premier élément de mon costume est une paire de pantalons très bouffants, qui tombent jusqu'aux talons et cachent les jambes avec plus de pudeur que vos jupes. Ils sont en damas couleur de rose, broché avec des fleurs d'argent; mes chaussures de chevreau blanc sont brodées d'or. Là-dessus retombe ma chemise de belle soie blanche bordée de broderie. Cette chemise a de larges manches qui descendent au coude elle est fermée au col par un bouton de diamant, mais on distingue très bien au travers la couleur et la forme des seins. L'antheri est une veste serrée à la taille, en damas blanc et or, avec de très longues manches pendant par-derrière avec de longues franges d'or, avec des boutons en diamants ou en perles. Mon caftan, de même étoffe que mes pantalons, est une robe faite exactement à ma taille qui descend à la cheville, avec de très longues manches ajustées. A la taille, une ceinture d'une largeur d'environ quatre pouces : celles qui en ont les moyens la recouvrent de diamants ou de pierres précieuses; celles qui ne peuvent soutenir cette dépense la choisissent en satin exquisément brodé, mais elle doit tout de même se fermer par-devant avec une agrafe en diamants. La kurdi est une robe vague qu'elles enlèvent ou mettent selon le temps, en riche brocart (la mienne est vert et or), doublée d'hermine ou de zibeline, avec des manches très courtes. La coiffure se compose d'un bonnet appelé talpok, qui est en hiver en beau velours brodé de perles ou de diamants et en été de tissu d'argent, léger et brillant. Il se fixe sur un côté de la tête, un peu incliné, avec un gland d'or à l'extrémité, et il est retenu par un diadème de diamants (j’en ai vu plusieurs) ou par un riche mouchoir brodé. De l'autre côté de la tête, on voit les cheveux tout plats, et là les dames laissent libre cours à leur imagination : quelques-unes mettent des fleurs, d'autres une plume de héron, bref, ce qui leur plaît, mais le plus souvent la mode est à un gros bouquet de joyaux, imitant les fleurs naturelles; les boutons sont des perles, les roses des rubis de différentes couleurs, les jasmins sont des diamants, les jonquilles des topazes, si bien sertis et polis qu'on peut difficilement imaginer si belle chose. Les cheveux pendent de toute leur longueur par-derrière, tressés en nattes avec des perles et des rubans, toujours à profusion.
Je n'ai jamais vu de ma vie d'aussi belles chevelures. J'ai compté cent dix tresses sur une dame, toutes naturelles, mais il faut reconnaître qu'on trouve ici tous les genres de beauté plus couramment que chez nous. C'est une surprise de rencontrer une jeune femme qui ne soit pas belle. Elles ont naturellement le plus beau teint du monde et généralement de grands yeux noirs. Je puis vous assurer que la cour d'Angleterre (la plus belle pourtant, je crois, de la chrétienté) ne peut exhiber autant de beautés que celles qui sont ici, sous notre protection. Elles redessinent en général leurs sourcils, et les Grecques et les Turques ont l'habitude de cerner les yeux à l'intérieur avec une peinture noire qui, à distance ou à la lueur de la bougie, accentue beaucoup leur noirceur. J'imagine que beaucoup de nos dames seraient au comble de la joie si elles connaissaient ce secret, mais cela se voit trop à la lumière du jour. Elles teignent leurs ongles en rose : j'avoue que je n'arrive pas à m'habituer à cette mode au point d'y trouver quelque beauté (…)
Maintenant que je connais un peu leurs mœurs, je ne peux m'empêcher d'admirer la discrétion exemplaire ou l'extrême stupidité de tous les auteurs qui les ont décrites. Il est très facile de voir qu'elles ont plus de liberté que nous. Aucune femme d'un certain rang social n'a la permission d'aller dans la rue sans deux mousselines, l'une qui lui voile tout le visage sauf les yeux, et une autre qui cache toute sa coiffure et tombe par-derrière jusqu'à la taille, et leurs formes sont totalement cachées par ce qu'on appelle un ferigee, dont aucune femme ne saurait se passer à l'extérieur. Ce vêtement, qui a de longues manches qui vont jusqu'à l'extrémité des doigts, les enveloppe un peu à la façon d'une cape. En hiver, il est fait de drap, en été, d'étoffe simple ou de soie. Vous devinez comme c'est un vrai déguisement, tel qu'on ne peut distinguer la grande dame de son esclave; et il est impossible au plus jaloux des hommes de reconnaître sa femme quand il la rencontre, et aucun homme n'oserait toucher ou suivre une femme dans la rue.
 
Fatima, la femme Kâhya
Tout ici avait un air différent de chez le grand vizir, et la maison proclamait la différence entre une vieille dévote et une jeune beauté. C'était d'une netteté parfaite et d'un grand luxe. Je fus reçue à la porte par deux esclaves noirs qui me conduisirent par un long couloir, entre deux rangées de belles filles, avec des nattes dans le dos, toutes vêtues de beaux damas clairs brodés d'argent. Je déplorais que la décence ne me permit pas de m'arrêter pour les regarder de plus près, mais j'oubliai cette pensée à mon entrée dans une grande salle, ou plutôt un pavillon, entouré de fenêtres dorées, dont les persiennes étaient relevées. Les arbres plantés tout autour donnaient un ombrage agréable qui empêchait le soleil d'être importun; le jasmin et le chèvrefeuille qui s'enroulaient autour de leurs troncs répandaient un doux parfum qui s'associait aux jets d'eau d'une fontaine de marbre blanc dans la partie inférieure de la pièce, retombant dans trois ou quatre bassins avec un bruit agréable. Le plafond était peint avec toutes sortes de fleurs débordant de paniers dorés, comme prêtes à tomber.
Sur un sofa surélevé de trois marches, et couvert de beaux tapis persans, était assise la femme du Kâhya, appuyée à des coussins de satin blanc brodé; à ses pieds, deux fillettes, dont l'aînée avait douze ans, belles comme des anges, luxueusement habillées, et presque couvertes de bijoux. Mais on les remarquait à peine à côté de la belle Fatima (c'est son nom), tant sa beauté éclipsait toute chose. J'ai vu tout ce qu'on qualifie de beauté en Angleterre ou en Allemagne, et je dois dire que je n'ai jamais vu de femme aussi glorieusement belle, et je ne puis me rappeler un visage auquel on prêterait attention à côté du sien.
Elle se leva pour m'accueillir, me saluant selon leur coutume, en plaçant la main sur son cœur avec une douceur pleine de majesté qu'aucune éducation à la cour ne pourrait jamais donner. Elle ordonna qu'on me donne des coussins et prit soin de me placer dans l'encoignure qui est la place d'honneur. Je l'avoue, la Grecque avait beau par avance m'avoir donné une haute opinion de sa beauté, je fus tellement frappée d'admiration que je ne pus parler de quelque temps, absorbée par sa contemplation. Quelle surprise de trouver tant d'harmonie dans les traits! Quel charme émane d'elle tout entière! Quelle taille bien proportionnée! Quel éclat du teint, à l'abri de tout artifice! Oh! l'indicible enchantement de son sourire! Quels yeux! Grands et noirs avec la douce langueur des yeux bleus! Chaque mouvement de son visage découvrait un nouveau charme. Ma première surprise passée, j'essayai, par un examen soigneux, de découvrir en son visage quelque imperfection; vaine recherche : je suis convaincue de l'erreur du vulgaire qui veut qu'un visage parfaitement régulier ne puisse être agréable; la nature avait réussi chez elle ce qu'avait tenté le célèbre Apelle : réunir les traits les plus réguliers pour former un visage parfait. Ajoutez à cela une allure pleine de grâce et de douceur, des mouvements si gracieux, avec un air majestueux, et pourtant sans raideur ni affectation; je suis persuadée qu'on pourrait la transporter sur le trône de la nation la plus civilisée d'Europe, on ne verrait en elle qu'une dame née et élevée pour être reine, bien qu'elle ait été éduquée dans un pays que nous appelons barbare. En un mot, nos beautés anglaises les plus célèbres pâliraient à côté d'elle.
Elle était vêtue d'un caftan de brocart d'or parsemé de fleurs d'argent, bien ajusté à sa taille et montrant à son avantage la beauté de sa gorge, voilée seulement par la fine gaze de sa chemise. Ses pantalons étaient rose pâle, vert et argent; ses mules blanches richement brodées; ses beaux bras étaient ornés de bracelets de diamants, et sa large ceinture était couverte de diamants; sur la tête, elle avait un riche mouchoir rose et argent, à la mode turque; ses beaux cheveux noirs pendaient, en tresses multiples, avec, sur un côté, des épingles à cheveux ornées de pierreries. J'ai peur que vous ne m'accusiez d'extravagance dans cette description. Je crois avoir lu quelque part que les femmes tombent toujours en extase quand elles parlent de beauté, et je n'arrive pas à imaginer pourquoi elles ne pourraient pas se le permettre. Je pense plutôt que c'est de la vertu que d'admirer sans que la jalousie ou le dépit s'en mêlent. Les écrivains les plus graves ont parlé avec une grande chaleur de tableaux et de statues célèbres. La création divine dépasse certainement nos pâles imitations et a, je pense, des droits plus légitimes à notre louange. Pour moi, je n'ai pas honte de reconnaître que j ai pris plus de plaisir à regarder la belle Fatima qu'avec la plus belle statue. Elle me dit que les deux filles à ses pieds étaient ses filles, bien qu'elle me semblât trop jeune pour être leur mère.
 
La danse
Ses jolies suivantes étaient alignées aux pieds du sofa, une vingtaine de jeunes filles, qui me remémoraient les tableaux des nymphes antiques. Je ne pensais pas que la nature pût offrir un si beau spectacle. Elle leur fit signe de jouer et de danser. Quatre d'entre elles aussitôt commencèrent de jouer des airs langoureux sur des instruments intermédiaires entre le luth et la guitare, et s'accompagnèrent de la voix, pendant que les autres dansaient chacune à leur tour. Cette danse était très différente de ce que j'avais déjà vu; rien de plus élaboré, de plus propre à faire naître certaines idées des airs si tendres, des mouvements si languissants, puis des pauses, et des yeux mourants ! Les danseuses à demi renversées, puis se reprenant, avec un tel savoir-faire que la prude la plus froide et la plus rigide ne les aurait pas regardées sans penser à des choses qui ne se disent pas ! Vous avez peut-être lu que la musique turque n'est bonne qu'à écorcher les oreilles : c'est une affirmation de gens qui n'ont jamais entendu que ce qui se joue dans les rues, et ils ne peuvent pas mieux juger qu’un étranger parlant de la musique anglaise d'après des airs de musette et de violon, rythmés par un couperet qui claque sur un os creux ! Je vous assure que leur musique touche très vivement la sensibilité. Bien sûr, je préfère celle des Italiens, mais peut-être suis-je partiale. J'ai fait connaissance d'une dame grecque qui chante mieux que Mrs. Robinson et qui maîtrise les deux styles : elle préfère celui des Turcs; il est sûr qu'ils ont naturellement de très jolies voix; celles-ci étaient très agréables.
La danse finie, vinrent quatre belles esclaves tenant des encensoirs d'argent; elles parfumèrent la pièce avec de l'ambre, du bois d'aloès, et d'autres essences capiteuses. Elles me servirent ensuite, à genoux, le café dans de superbes porcelaines du Japon, avec des soucoupes de vermeil. Pendant tout ce temps, la charmante Fatima me tenait une conversation aussi courtoise qu'agréable, m'appelant souvent uzelle sultanam, « belle sultane », me demandant mon amitié avec la meilleure grâce du monde et regrettant de ne pouvoir m'entretenir dans ma propre langue. Lorsque je pris congé, deux servantes apportèrent, dans une jolie corbeille d'argent, des mouchoirs brodés. Elle me pria de porter le plus riche en souvenir d'elle, puis donna les autres à ma suivante et à mon interprète. Je me retirai avec les mêmes cérémonies qu'à mon arrivée, et je croyais avoir passé quelques instants au paradis de Mahomet, tellement ce que j'avais vu m'avait charmée.
 
Les esclaves
Vous désirez que je vous achète une esclave grecque, qui doit posséder mille qualités. Les Grecs sont des sujets et non des esclaves. Les personnes que l'on peut acheter ont été prises à la guerre ou enlevées par les Tartares en Russie, Circassie ou Géorgie, et ce sont de pauvres épaves si lamentables que vous n'en jugeriez aucune digne d'être votre servante. Il est vrai que des milliers de captifs ont été faits en Morée, mais le plus grand nombre a été racheté par les contributions charitables des chrétiens; ou bien leurs parents à Venise ont payé leur rançon. Les jolies esclaves qui entourent les grandes dames ou servent au plaisir des grands personnages sont toutes achetées à l'âge de huit ou neuf ans et reçoivent une éducation soignée, de sorte qu'elles chantent, dansent, brodent, etc., à la perfection. Ce sont en général des Circassiennes, que leur propriétaire ne vend jamais, sinon pour les punir d'une faute très grave. S'ils arrivent à s'en lasser, ils les offrent à un ami ou leur donnent la liberté. Celles qui sont exposées à la vente dans les marchés sont, sans exception, ou bien coupables de quelque délit ou bien tellement dépourvues de valeur qu'elles ne sont bonnes à rien. Je crains que vous ne croyiez pas mes explications : elles ont beau être différentes des idées reçues en Angleterre, elles n'en sont pas moins véridiques.
 
La sultane
Je fus introduite dans une grande salle, dont un sofa occupait toute la longueur, orné de colonnes de marbre blanc à la manière d'une « ruelle », couvert de veloursbleu pâle avec des motifs sur fond argent et de coussins de la même étoffe; on m’invita a m'y reposer jusqu'à l'apparition de la sultane. C'était elle qui avait imaginé ce style de réception pour éviter de se lever à mon entrée, mais elle me fit un signe de tête quand je me levai à mon tour. J'étais très heureuse de voir une dame distinguée par la faveur d'un empereur à qui on présentait chaque jour des beautés venant de tous les points de l'empire. Mais il me sembla qu'elle n'avait jamais atteint la beauté de la belle Fatima que j’avais vue à Andrinople; il lui restait seulement un beau visage, flétri par le chagrin plus que par les années.
Son costume était d'une richesse si surprenante que je ne vais pas laisser passer l'occasion de vous le décrire. Elle portait une veste appelée dualma et qui diffère du caftan par de plus longues manches et un revers tout en bas. Cette veste était en drap pourpre, bien ajustée et bordée de chaque côté, de haut en bas et sur les manches, d'un rang serré de perles de la plus belle eau, de la grosseur d'un bouton ordinaire. Pas si grosses que les boutons de Monseigneur..., mais de la grosseur d'un pois, avec des brandebourgs en diamants rappelant les brandebourgs en or si fréquents sur les manteaux de cour, les jours anniversaires de la naissance des princes. Ce vêtement était attaché à la taille avec deux glands de perles plus petites et brodé sur les bras de gros diamants. Sa chemise était fermée sur son sein par un gros diamant en forme de losange; sa ceinture, de la largeur du ruban anglais le plus large, était constellée de diamants. Elle portait à son cou trois colliers qui lui descendaient aux genoux : l'un était fait de grosses perles, et au bout pendait une émeraude de la grosseur d'un oeuf de dinde; le second se composait de deux cents émeraudes, toutes du plus beau vert, parfaitement assorties, chacune de la grosseur d'une pièce d'une demi-couronne et de l'épaisseur d'une pièce de trois couronnes; le troisième, c'était encore des petites émeraudes, d'une rondeur parfaite. Mais ses boucles d'oreilles éclipsaient tout le reste : c'était deux diamants en forme de poires, de la grosseur d'une belle noisette. Autour de son talpock, elle avait quatre cordons de perles, les plus blanches et les plus parfaites qui soient, de taille à faire quatre colliers comme celui de la duchesse de Marlborough, attachés par deux roses, composées d'un gros rubis, entouré de vingt diamants superbes. En outre, sa coiffure était couverte d'épingles à tête d'émeraude et de diamant. Elle portait de grands bracelets de diamants et cinq bagues aux doigts avec des solitaires, les plus gros que j'aie jamais vus (à l'exception de celui de M. Pitt). Ce sont les joailliers qui pourraient apprécier la valeur de tout cela, mais, suivant l'estimation courante dans notre partie du monde, son costume devrait s'élever à plus de cent mille livres. Je puis affirmer qu'aucune reine d'Europe n'en possède la moitié, et les joyaux de l'impératrice, pourtant beaux, paraîtraient mesquins à côté des siens.
Elle me fit servir un festin avec cinquante plats de viande, présentés l'un après l'autre, selon la mode du pays : ce fut très ennuyeux, mais la magnificence de sa table s'accordait bien avec celle de ses habits. Les couteaux étaient en or, les manches incrustés de diamants, mais le comble du luxe, ce qui me choqua, ce fut la nappe et les serviettes en dentelle avec des fleurs brodées en fils d'or et de soie; c’était de toute beauté. Ce fut à regret que j'utilisai ces coûteuses serviettes; leur travail avait la finesse des plus beaux mouchoirs sortis de ce pays. Bien sûr, elles furent complètement abîmées avant la fin du dîner. Le sorbet (la liqueur qu'ils boivent pendant les repas) fut servi dans des bols en porcelaine de Chine, mais les couvercles et les soucoupes étaient en or massif. Après le dîner, on apporta de l'eau dans un bassin en or, avec des essuie-mains identiques aux serviettes, que j'utilisai à contrecœur, et le café fut servi dans de la porcelaine avec des soucoupes en or.
 
Une mariée
J'ai été il y a trois jours dans l'un des bains les plus beaux de la ville, et j'ai eu l'occasion de voir la réception d'une mariée turque avec toutes les cérémonies qu'il y a à cette occasion; elles m'ont rappelé l'épithalame d'Hélène par Théocrite, les coutumes se sont perpétuées. Toutes les amies, les relations et connaissances des deux familles qui viennent de s'allier se retrouvent au bain. Plusieurs viennent par curiosité; je crois qu'il y avait ce jour-là au moins deux cents femmes. Celles qui étaient ou avaient été mariées se placèrent autour de la pièce, sur les sofas de marbre, mais les jeunes filles rejetèrent prestement leurs vêtements et apparurent sans autre voile ni ornement que leur longue chevelure nattée avec des perles et des rubans; deux d'entre elles accueillirent la mariée à la porte, conduite par sa mère et une autre parente respectable. C'était une belle jeune fille d'environ dix-sept ans, très richement habillée et étincelante de pierreries mais elles la ramenèrent aussitôt à l'état de nature; deux autres remplirent de parfum des pots de vermeil et commencèrent la procession, les autres suivaient deux par deux, trente en tout. Celles qui conduisaient chantèrent un épithalame, repris par les autres en chœur, et les deux dernières conduisirent la belle mariée, les yeux baissés avec une charmante affectation de modestie. C'est dans cet ordre qu'elles firent le tour des trois grandes salles du bain. Il est difficile de vous représenter la beauté de la scène; la plupart des femmes étaient bien proportionnées et avaient la peau très blanche d'une douceur et d'un brillant parfaits, grâce à l'usage fréquent des bains. Après avoir fait le tour, la mariée fut présentée à chaque matrone, qui la saluait d'un compliment et d'un présent : bijoux, pièce d'étoffe, mouchoirs, babioles de ce genre, pour lesquelles elle les remerciait en leur baisant la main.
Par Med Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007
4-Jean-Baptiste-Van-Mour--Portrait-de-Lady-Montagu--s.d.jpg Lady Montagu (1689-1762)
 
                              






Portrait de Lady Montagu                               


 

Ce qui se dit à propos de la Turquie à l’époque de Lady Montagu.

La Turquie incarne dans l’imaginaire de l’Occident chrétien la figure repoussante d’un Islam destructeur, violent et stérile. Les idées propagées par une certaine littérature (voyageurs, commerçants, diplomates) tiennent lieu de vérités. Ainsi, à propos de la femme, on pense que la polygamie est généralisée et que celle-ci n’est qu’un objet sexuel que l’on utilise et que l’on rejette sous n’importe quel prétexte. Cependant cette représentation de la femme, qui appartient entièrement à l’homme, n’est pas sans séduire certains écrivains européens qui peuvent, sous couvert d’orientalisme, produire un érotisme littéraire affranchi de toute censure. Galland, par exemple, le premier traducteur en français des Mille et une nuits, se délecte à Istanbul de  lectures « vilaines et lascives. »

L’itinéraire du voyageur emprunte celui du déclin annoncé de la puissance des Turcs - de Vienne, la capitale d’une Autriche forte à Edirne, la seconde capitale d’un Empire aux bases affaiblies. Certains pays (Hongrie, Serbie, Roumanie, Bulgarie…) profitant de cette faiblesse allient leurs forces pour résister et réussissent à s’émanciper de la tutelle ottomane.

L’avance technique et militaire acquise par l’Europe est mise au service de ces peuples et est décisive dans ce processus de libération, malgré la bravoure reconnue des turcs au combat. Les Autrichiens franchiront bientôt le Danube, frontière un moment acceptée par les deux belligérants.

 

Le voyage qu’effectue Lady Montagu se fait par une route inhabituelle. Par les terres car le Danube est gelé. L’hiver très rigoureux rend les pays traversés dangereux, à cause de la misère et de la famine qui étreint aussi bien les paysans de ces campagnes que les bêtes sauvages qui y rôdent. La peur accompagne l’équipée de la voyageuse. Peur non des armées (la trêve hivernale suspend les hostilités des deux camps) mais les bandes de brigands sans foi ni loi.

Lady Montagu, dans la lenteur de l’avancée, a le temps d’observer autour d’elle : paysages, certes, mais surtout les populations, les Albanais (que l’on retrouve en peinture sous le nom d’Arnautes), les Serbes, les Hongrois, les roms.

La peste qui demeure à l’état endémique dans ces régions dévastées contribue à donner à l’Islam un aspect effrayant. Lady Montagu se veut rassurante quand elle évoque ce fléau commun à l’Europe pauvre: cette maladie dit-elle n’est pas aussi répandue qu’on le dit. C’est une idée reçue, poursuit-elle, propagée par des écrivains voyageurs qu’elle accuse de désinformer en alarmant leurs lecteurs pour d’évidentes raisons politiques.

En ce début du 18ème siècle, la langue diplomatique utilisée dans les traités et les négociations entre nations est le français. Mais dans le palais du Sultan, à la Sublime Porte, seul l’Osmanli, langue du pouvoir turc, est admis. D’où la nécessité pour les étrangers d’avoir recours, dans les discussion et débats, aux drogmans (qui signifie truchement) recrutés dans la population grecque. Une autre difficulté gêne les bonnes relations entre l’entourage du Sultan et les ambassadeurs étrangers : le protocole strict, compliqué et lent des entretiens politiques. Les participants communiquent par le biais des interprètes grecs, les visiteurs sont désarmés et doivent se revêtir d’une longue robe qui est le costume traditionnel de la cour.

 

Lady Montagu

Issue d’un milieu aristocratique et artiste, Lady Montagu fréquente à Londres des philosophes, des peintres et des poètes. Dans ce milieu littéraire, elle rencontre Swift et le philosophe Pope qui sera l’un de ses correspondants favoris. C’est une jeune femme vive à l’esprit libre, curieux, volontaire, tolérant et critique. Elle s’adonne jeune à l’écriture, celle des lettres, et déjà sur les femmes en Angleterre.

Elle épouse en 1712, contre l’avis de ses parents, le fils de ses voisins, Lord Hervey Montagu qui est nommé en 1716 ambassadeur de Grande Bretagne à Constantinople. Lady Montagu décide de l’accompagner et entreprend, bien équipée, le long périple de Londres à Constantinople, par voie de terre. Le voyage dure un an.

L’ambassadeur de la cour d ‘Angletrre est chargé de donner le point de vue de l’Angleterre dans le conflit qui oppose la Turquie à l’Autriche. Il faut savoir qu’à la mort de Louis XIV, le régent Philippe d’Orléans est en faveur de la poursuite de la guerre qui oppose Autrichiens et Turcs alors que l’Angleterre milite pour la paix qui ferait que la France serait menacée sur son flanc Est par les l’Empereur d’Autriche et son conseiller l’ambitieux Prince Eugène qui a défait les Turcs à Petervaradin. C’est dans ce climat de discussions où se joue l’avenir de l’Europe de l’Ouest que Lord Montagu doit affirmer ses talents de négociateur.

 

Au cours de son voyage et tout au long de son séjour en Turquie Lady Montagu adresse à ses proches restés à Londres des lettres où elle raconte, décrit, analyse la vie quotidienne des villes où elle séjourne : Vienne, Belgrade, Sofia, et de la société ottomane vivant à Edirne (ville où se reposent les Sultans) et bien entendu de la capitale de l’Empire, Constantinople, avec son quartier « Franc », Péra où elle résidera 18 mois.

Ce long voyage à travers l’empire Ottoman sous le règne d’Ahmet III lui donne l’occasion d’apprendre la langue turque, qui s’écrit alors avec l’alphabet arabe. Elle fréquente la bonne société, celle de son rang, de la capitale de l’empire. Elle se fait des amies parmi les femmes du harem et pénètre leur intimité, les observe, reçoit leurs confidences, les accompagne au bain, les trouve libres dans leur réclusion – parce qu’elles acceptent cette réclusion, ou la détournent à leur profit..

Elle fournit de précieuses indications sur la société orientale grâce son sens de l’observation, sa curiosité intelligente, sa grande tolérance et son absence absolue de préjugés.

Ces lettres sont des mines d’informations sur la civilisation et la culture du monde turc et montrent un profond sens de la relativité dans le domaine des mœurs et des croyances.

Elle aborde l’Islam de l’intérieur, par les femmes qu’elle a la chance de rencontrer, et avance la notion de relativité à propos de la perception que nous avons des mœurs et des croyances des sociétés que nous sommes amenés à rencontrer. Elle pense que les valeurs occidentales cessent d’être les seules valables au contact de celles non moins recevable, dit-elle, de l’Islam. Elle élargit en fait la notion d’universalité confisquée par les penseurs occidentaux.

Dans ces lettres de Turquie, publiées en 1763, Lady Montagu aborde les questions qui intriguaient particulièrement les cours de l’Europe, notamment celles qui concernaient la condition féminine, les Odalisques, ces femmes qui vivaient dans le harem et des bains où elles se rendaient en groupe pour de longues séances de repos, de discutions, d’agapes et même de danses.

Lady Montagu affirme que le voile porté par les femmes n’est pas un inconvénient pour elles, au contraire ; que l’appartement où elles vivent, cet espace clos, est fait de jardins intérieurs, de volières et de bassins d’eau murmurante au bord desquels elles peuvent se délasser. La maternité, enfin, est le gage d’un vrai bonheur, qui conserve, selon elle, la jeunesse de ces épouses aperçues au bain

Elle évoque le harem, lieu sacré qui n’est pas forcément rempli de concubines. Elle a l’opportunité d’être reçue dans le harem impérial où vivent près de 600 femmes. Elle croit savoir qu’elle est la première occidentale à bénéficier d’une telle faveur.

Lady Montagu assure qu’elle est la première à dire vrai sur le monde féminin oriental. Parce que tout simplement elle est femme et qu’elle parle des femmes.

Elle est l’une des premières sources de la curiosité qui s’empare, au 18ème siècle, de l’Occident à propos de l’Orient.

Avec Lady Montagu on assiste peut être à la dernière véritable rencontre d’un voyageur se mettant à l’écoute de l’étranger. Bientôt l’Orient ne sera vu qu’à travers une image inversée où seuls les dysfonctionnements seront dits.

 

Le Voyage

Lady Montagu est à Vienne le 16 janvier 1717. C’est l’hiver, la ville est ensevelie sous la neige. Son mari parlemente avec les autorités autrichiennes. Puis le voyage reprend en direction de la Turquie.

Sur le mode de l’amusement, Lady Montagu écrit à une amie « sa crainte d’être enlevée par les Tartares » en traversant la Hongrie, pays pour elle peu connu. Les voitures, sur la neige, sont tirées comme des traîneaux, procurant au déplacement rapidité et confort.

Dès cette lettre, Lady Montagu, qui avait entendu parler d’anthropophages, de têtes coupées et « de toutes sortes d’horreurs », remet en question l’honnêteté des écrivains voyageurs qui, dit-elle, « mentent tous ».

Elle voyage cependant avec une escorte.

Ils traversent des plaines fertiles mais en friche, dévastées à cause de la guerre entre Turcs et Autrichiens. Cette région naguère florissante est aujourd’hui inhabitée, peuplée de  loups qui rôdent autour du campement.

Les Hongrois, malgré leur misère, dit-elle, sont des gens hospitaliers. Ils se couvrent de costumes primitifs faits de peaux de moutons, comme leurs bottes.

Ils traversent en voiture le Danube gelé. Les bois alentours sont infestés de loups affamés qui n’hésitent pas à attaquer les voyageurs en difficulté.

Lady Montagu s’intéresse, pendant les haltes, aux « dames hongroises » qu’elle trouve plus jolies que les autrichiennes dans leurs habits en velours rehaussé de zibeline – costume extrêmement seyant.

Le 12 février 1717, elle est à Belgrade. Les champs alentour sont semés de crâne et de squelettes, résultat de la dernière bataille avec les Turcs. Lady Montagu regrette, à ce moment de son récit, que les guerres qui font du meurtre une nécessité en font aussi un mérite. Belgrade, à cette époque, est turque, gardée par des milliers de janissaires. La Pacha, Ahmet Bey, est un homme raffiné et instruit qui préfère la sécurité calme et facile de la Serbie aux honneurs dangereux de la cour à Constantinople. A table, il boit du vin avec ses hôtes et soupe tous les soirs avec eux. La conversation tourne autour de la poésie, de la métrique et des rimes alternées et évidemment de l’amour. Elle apprendrait l’arabe, dit-elle, si elle devait séjourner là plusieurs mois.

Sur la réclusion des femmes, sur leurs voiles, il affirme que cela donne l’avantage aux hommes de ne pas savoir quand ils sont trompés.

Avril 1717, Andrinople.

Ce pays est l’un des plus beaux au monde, s’émerveille-t–elle. « Tout ce que je vois est tellement neuf pour moi que c’est chaque jour un spectacle nouveau. »

Ce voyage n’a été entrepris par aucun chrétien avant elle car tous prenaient la voie fluviale et empruntaient  le Danube.

Lady Montagu est surprise par la quantité de vignes vierges qui poussent sur toutes les collines. Il règne dans cette région un éternel printemps qui donne une mine gaie aux habitants. « Sofia est l’une des plus belles cités Turques. »

Elle se rend au bain en voiture, couverte d’un drap écarlate.

A 10 heures, le bain est déjà plein. Elle note le rituel des ablutions, la vapeur qui attendrit la peau, les cinq salles aux usages différents et enfin, l’alternance de l’eau froide et de l’eau chaude pour réveiller le corps engourdi par la chaleur.

Lady Montagu se montre à ces femmes, près de deux cents, habillée en amazone, qui la reçoivent avec courtoisie.

Les dames sont assises, nous dit-elle, et derrière elles leurs esclaves, mais sans distinction de rang, car « toutes étaient dans leur état de nature », c’est à dire nues, sans rien à cacher de leurs charmes ou de leurs défauts. Dans cette masse de corps nus, elle ne remarque aucun geste licencieux ou de sourires impudiques.

Elle compare ces femmes aux femmes peintes par Titien. Leur peau est d’une blancheur éclatante. Comme seul ornement, elles arborent une chevelure nattée, magnifique.

Une réflexion lui vient. Si la mode était d’aller nu, on ne ferait pas attention aux visages. Elle regarde les femmes les mieux faites : un peintre, se dit-elle, aurait fait merveille devant tant de belles créatures au corps complètement nu, en des poses différentes, conversant, ouvrageant, se laissant coiffer ou voluptueusement étendues.

C’est le café des femmes, dit-elle, où on se racontent les nouvelles et les indiscrétions de la ville. Et ce, une fois par semaine pendant cinq heures.

On voulut déshabiller Lady Montagu : elle enlève sa jupe et voyant son corset, elles semblent se rassurer pensant qu’elle était cadenassée dans cet engin, sans pouvoir l’ouvrir, contrainte imposée par son mari.

Aucun récit de voyageur ne peut informer le lecteur sur ce spectacle. « Nous n’avons que des relations imparfaites… car cette régions du monde est rarement visitée, sauf par les marchands, et les Turcs ne parlent pas aux marchands. Les voyageurs ne rapportent que ce qu’ils ont lu. »

Il est question de la brutalité des janissaires qui prennent tout et même « l’argent des dents. » Ils sont les personnages réellement importants de l’empire

En continuant à discuter avec le pacha, ils arrivent à la conclusion que science et loi ne font qu’une.

Discussion sur la religion : les protestants peuvent faire beaucoup, ici, mais il leur manque la langue. Il y a autant de sectes chez les chrétiens que chez les musulmans. Leur point commun est le déisme.

On le cache au peuple qu’on amuse par mille conceptions différentes. Sur l’usage du vin par exemple qui est proscrit pour le commun mais admis pour les sages. « Tout ce qu’a créé Dieu… »

Le Coran, belle morale et belle langue. Elle a entendu des chrétiens impartiaux en parler de la même façon.

Les Arnautes (Albanais) vont le dimanche à l’église et le vendredi à la mosquée.

Les femmes bulgares ne sont pas laides, mais elles ont le teint un peu basané. Sinon le peuple est industrieux et affable et le vin délicieux.

On demande » à Lady Montagu d’acheter des étoffes ce qui lui permet de s’étendre sur la façon complètement différente de s’habiller à Londres et à Sofia.

Le mariage : La fille aînée du sultan, le grand Seigneur, est veuve. Elle se remarie avec le nouveau vizir. Il a 50 ans. Elle a 13 ans.

Du point de vue du pouvoir réel, c’est l’armée qui le détient. Le gouvernement agi en son nom. Il n’y a pas de critique, pas de débats, pas de discussions dans les cafés. Il y a des espions partout. Au moindre soupçon, la maison du suspect est rasée, lui-même est arrêté, torturé.

Lady Montagu assiste à la visite du sultan à la mosquée.

Toute la cour est là, les janissaires aussi, habillées des couleurs les plus vives, on dirait « un parterre de tulipes ». Cette image n’est pas innocente. Le séjour de Lady Montagu correspond à l’avènement de « l’ère des tulipes » initiée par Ahmet III et qui inaugure en Turquie une période de fête et d’insouciance. Ce Sultan ouvert au monde occidental veut rivaliser avec lui : il accueille dans son armée et dans ses palais pour les moderniser, ingénieurs militaires, médecins, artistes. Il nomme même dans son gouvernement « un ministre des jardins » chargé de fleurir et d'entretenir les lieux publics.


                                                      Mariée

Les chevaux sont harnachés somptueusement, avec des pierres précieuses.

La variété des habits et la couleur des turbans indiquait le rang social de chacun.

Le sultan, 40 ans, a belle allure nous dit Lady Montagu. Elle remarque dans l’assemblée des invités l’ambassadrice de France qu’elle juge trop protocolaire.

Elle nous apprend que les janissaires sont très cruels et très dévoués : ils font le serment de fraternité et de toujours s’aider partout où ils sont.

Ils sont au dessus des lois.

Lady Montagu s’habille à la turque. Elle décrit ainsi à sa sœur son vêtement qu’elle trouve parfait :

Une paire de pantalon très bouffants, couleur rose

Chaussures de chevreau blanc brodées d’or

Une chemise de soie blanche bordée de broderie fermée au col par un diamant. On distingue au travers la couleur et la forme des seins

Une veste serrée à la taille en damas or et blanc avec des boutons en or ou en diamant

Caftan de la même étoffe que les pantalons

Une ceinture, à la taille, de quatre pouces de largeur

Un bonnet, en été, de tissu d’argent léger et brillant. Il se porte de côté avec un gland d’or, retenu par un diadème de diamants.

Pour Lady Montagu tous les genres de beautés sont rassemblés là. Toutes ont un teint superbe et des yeux noirs magnifiques. Elles redessinent leurs sourcils. Leurs yeux sont cernés s’une peinture noire qui approfondit et intensifie leur noirceur. Les ongles sont teints en rose.

La moralité et la bonne conduite caractérisent ces femmes rencontrées. « Il va de même avec elles et avec nous » écrit-elle. Les dames turques ne commettent pas moins de péchés parce qu’elles ne sont pas chrétiennes. Elle connaît les mœurs : tout se fait dans la discrétion. En cela, Lady Montagu écrit « elles ont plus de liberté que nous. » Comme elles sortent voilées, on ne peut distinguer la grande dame de son esclave. L’homme le plus jaloux ne peut reconnaître sa femme s’il la croise dans la rue. Cette situation donne aux femmes turques entière liberté de suivre leur inclination sans danger d’être découverte. Elle peut nouer une intrigue, « fixer un rendez-vous dans l’arrière boutique d’un juif. » Les grandes dames ne disent jamais leur vrai nom à leur galant.

« Vous imaginez que le nombre des épouses fidèles est très réduit dans un pays où on n’a pas à craindre l’indiscrétion d’un amant. » Elles n’ont rien à craindre non plus parce qu’elles sont riches et qu’elles sont maîtresses de leur propre argent. En cas de divorce, elles s’en vont avec leur fortune. Les femmes turques sont les seules femmes libres de l’empire.

Personne ne peut violer les privilèges du harem. Le mari n’a aucun droit sur les esclaves de sa femme. La loi musulmane autorise quatre épouses. Mais, dit Lady Montagu, aucun Turc ne prend cette liberté, ni la femme supporter cette loi. L’histoire du sultan qui lance un mouchoir sur la femme qu’il choisit pour la nuit est une légende, écrit-elle.

Les jardins. Arbres fruitiers sous lesquels on écoute de la musique, allongés sur des tapis. Tous les instruments représentés dans les statues grecques ou romaines se retrouvent chez ce peuple. Les bergers et leurs flûtes.

On ne lit pas ici, dit-elle, mais on chante et on joue. La douceur de l’air et la chaleur interdisent les jeux violents. On a peu de goût pour le travail dans ce pays du soleil : indolence et abondance.

La mythologie. Les jardiniers sont ici la seule race de paysans heureux. Certains, à leur vue, expliquent des passages d’Homère. Les costumes et les coutumes d’autrefois sont conservés. Les princesses s’occupent sur des métiers à tisser comme Hélène ou Andromaque et la ceinture que portent les grands seigneurs rappellent celle de Ménélas. Et les vieux pachas à barbe blanche évoquent irrésistiblement Priam.

Certaines mœurs orientales éclairent certains passages des Ecritures.

Lady Montagu consacre son temps libre, et elle en a beaucoup selon elle, à étudier le monde oriental et a apprendre la langue turque.

Elle revient sur la hantise des occidentaux à propos de la peste : elle estime qu’elle peut être extirpée comme en France et en Italie. Elle évoque la petite vérole, fatale en Angleterre et inoffensive ici grâce à la pratique de l’inoculation. Elle a fait l’expérience sur son enfant qui s’en est trouvé guéri. On sait que le docteur Edward Jenner ne découvrira que 60 ans plus tard le principe de la vaccine.

La faune. Elle décrit les chameaux à tête très laide mais rapides comme des gazelles et pouvant porter de lourds fardeaux.

Quant au buffle elle l’associe au diable avec ses cornes, ses poils noirs et ras et ses yeux très blancs.

Les chevaux sont beaux et vifs. Elle en a un blanc qu’elle monte avec plaisir. Sa selle d’amazone est un objet de curiosité. Respect religieux pour les oiseaux.

Les maisons que l’on aperçoit donnent l’impression d’être misérables. C’est faux. En Turquie elles sont adaptées au climat et c’est le luxe intérieur qui compte. L’extérieur n’est donc pas embelli : les maisons sont en bois. Après la mort du propriétaire elle revient de droit au Grand Seigneur. D’où ce désintérêt pour son entretien.

La maison est divisée en deux parties : L’appartement du maître

Et le harem, appartenant aux femmes. Tentures, sofas, pièces basses, murs marquetés (ou lambrissés) avec des clous d’argent.

L’appartement des femmes est situé à l’arrière, donnant sur le jardin, où la fontaine, toujours, berce les femmes avec son bruit d’eau et sa fraîcheur. On y voit aussi les arbres et le kiosque.

Chaque demeure a un bain.

Lady Montagu revient sur les voyageurs qui ne peuvent pas, pour des raisons évidentes, avoir vu ce qu’elle, en tant que femme, a pu voir.

Dans les jardins publics, les kiosques sont à la disposition des personnes qui se promènent et qui ne peuvent en avoir un chez elles. On y déguste café et sorbet.

Les Khans, espèce d’hôtels ou d’auberges pour les étrangers de tous les pays, sont très bien tenus. Ils sont placés dans une grande place carrée avec des boutiques. Les artisans pauvres sont logés gratis.

En ce mois d’avril 1717 une grande fête est donnée chez la femme du grand vizir. Elle y va incognito avec une dame grecque qui fait office de traductrice.

Elle est reçue par un eunuque noir. Les esclaves femmes sont rangées de chaque côté . La dame reçoit Lady Montagu et la présente à ses amies. Le mobilier semble modeste à la visiteuse ainsi que les costumes. A 50 ans, la dame est une belle femme. Elle lui dit qu’elle est très croyante et qu’elle distribue son argent aux pauvres.

Le dîner présente de nombreux plats, accommodés à la manière turque : sauce très relevée et rôti trop cuit. On sert la soupe en dernier.

Arrive ensuite le café et la cérémonie des parfums : on en met sur les cheveux, les mouchoirs, les vêtements.

Ensuite, sa traductrice grecque l’emmène dans un autre harem. Elle peut ainsi établir les différences qui existent entre une vieille dévote et une jeune beauté vivant da,ns le luxe et le raffinement.

La belle hôtesse, Fatima, est parfaite : traits, maintien, grâce. Sa mère est polonaise. Les célèbres beautés de l’Angleterre pâliraient devant elle. Elle avoue avoir eu plus de plaisir à la regarder qu’à regarder la plus harmonieuse des statues.

Sur une musique orientale des femmes se mettent à danser une danse très élaborée qui fait naître certaines idées avec : « des airs si tendres, des mouvements si languissants, puis des pauses et des yeux mourants. » Les danseuses à demi renversées, se reprennent avec un tel savoir-faire « que la prude la plus froide et la plus rigide ne les aurait pas regardées » sans penser à des choses qui ne se disent pas.

A propos de la musique Lady Montagu «écrit : « Je vous assure qu’elle touche très vivement la sensibilité. »

Le même cérémonial est repris chez cette jeune princesse : le café, le parfum. Elle reçoit en cadeau des mouchoirs brodés.

Elle visite, habillée à la turque, le marché.

Puis dans le camp militaire le sultan l’invite à assister à la traditionnelle séance où les artisans et tous les corps de métiers de l’empire offrent, en défilant devant le sultan, les présents de leurs corporations. Il y a au moins 20000 hommes.

Constantinople à cette époque est deux fois plus peuplé que Paris. C’est pour Lady Montagu la plus belle ville du monde.

Elle revient sur la condition des femmes en Turquie.

Une femme non mariée qui meurt est considérée comme damnée.

Une veuve ne reste veuve que peu de temps.

La femme a une âme, mais elle est inférieure à celle de l’homme.

Il est inadmissible qu’une femme n’ait pas d’enfants

La religion permet à un homme de se séparer de sa femme. S’il veut la reprendre, il doit accepter qu’elle passe la nuit avec un autre homme.

On marque au front les femmes convaincues de mensonge.

Le programme de Lady Montagu :

Elle chasse la perdrix le lundi

Elle lit en anglais le mardi

Elle étudie le turc le mercredi

Elle révise ses auteurs classiques le jeudi

Elle écrit le vendredi

Elle s’adonne aux travaux d’aiguille le samedi

Elle reçoit le dimanche.

Sa sœur lui demande de lui acheter une esclave grecque. Ce n’est pas possible, car les grecs sont des sujets de l’empire. Les esclaves, enlevés par les Tartares, proviennent de Russie, de Circassie ou de Géorgie.

Les belles esclaves sont achetées à 8 ou 9 ans et formées. On ne s’en sépare jamais ou alors pour un fait grave.

L’adoption. Les turcs et les Grecs achètent un enfant. Dans le contrat d’achat il est stipulé que cet enfant est « l’enfant de leur âme. »

On lui offre un baume venu de La Mecque. Elle l’essaie, sur l’insistance de ses amies. Le lendemain, son visage est tout boursouflé.

Lady Montagu accouche d’une fille. Trois semaines plus tard, à sa grande surprise, elle peut rendre visite à ses connaissances.

Elle nous apprend que les allées du pouvoir sont pleines de populations diverses du fait de l’étendue de l’empire ottoman. Ce qui explique la beauté de certaines femmes dit-elle.

Les langues parlées à Péra, le quartier de Constantinople qu’elle habite, sont nombreuses. On entend le turc, le grec, le persan, l’hébreu, l’arabe, l’arménien, le russe, l’allemand, le hollandais, le français, l’anglais… les enfants de ces familles privilégiées parlent cinq ou six langues.

Les maisons de ces grandes dames turques, ses voisines, sont bien tenues, avec la même propreté qu’en hollande.

Elle retourne au bain ; il y a une cérémonie de mariage ; on y accueille la jeune épousée qui reçoit des cadeaux. Ce rituel intéresse vivement lady Montagu.

Elle revient sur la liberté des femmes dans le monde musulman. Ce peuple, dit-elle, est loin d’être aussi barbare qu’il n’a été décrit.

Elle quitte la Turquie, passe par la Grèce, arrive à Tunis. C’est une belle ville mais sans arbres et sans jardins. On y grille sous le soleil et la lumière fait mal aux yeux. Elle prolonge son retour en s’arrêtant à Paris.

En 1738 elle tombe amoureuse de Francesco Algarotti, un poète Italien de 24 ans. Elle quitte et son mari et son pays pour le suivre. Elle est à Rome, Milan, Venise où elle achète une somptueuse villa, Paris de nouveau. Il ne veut pas d’elle. Il préfère les hommes.

Lady Montagu continue à vivre, voyageant et observant. Delle passe un long séjour à Avignon où elle loge dans un moulin rénové. Elle tient salon. Voltaire l’admire

A la mort de son mari, en 1762, elle retourne en Angleterre et meurt à son tour, la même année. Ses lettres sont publiées juste après, en 1763.

 

                                                       Lady Montagu
                                                               


Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007
Femmes Voyageuses
 
La littérature de voyage se targue d’un certain amateurisme. Elle signale par cet aveu la sincérité du voyageur, même si ce voyageur étonné « reproduit sans cesse le même autre ».
Le récit opte le plus souvent pour une écriture déconstruite qui épouse les péripéties du périple. C’est une écriture du plaisir qui fait un des charmes de cette littérature.
Un des aspects intéressants de la littérature de voyage réside dans sa dimension autobiographique. Le voyageur assure qu’il n’a pas retouché ses notes, qu’elles sont du premier jet, données telles qu’écrites à l’instant de leur écriture. « je ne parlerai que de ce que j’ai vu » dit-il ou dit-elle, devançant la question : « Dites, qu’avez-vous vu ? »
Cette particularité autobiographique qu’autorise le récit de voyage s’aperçoit très nettement dans l’écriture féminine, comme celle d’Isabelle Eberhardt par exemple. Même si la présence des femmes dans le champ de cette écriture n’a posé que peu de question, nous constatons que la lutte des femmes du 19ème siècle pour leur émancipation transparaît dans leurs écrits.
L’histoire des femmes change et occupe aussi les voyageuses avec leur regard sur la politique, les coutumes, la géographie des régions parcourues, visitées, traversées…
Dès le 19ème siècle, le flot des voyageurs d’Europe qui se déverse dans le reste du monde, principalement en Orient, comporte désormais un certain nombre de femmes qui savent manier la plume.
Signe d’un changement de la société européenne : l’engouement des femmes pour les voyages dans les pays proches ou lointains.
Avec l’avènement de la bourgeoisie et les facilités offertes par les progrès techniques en matière de transport, le voyage ouvre aux femmes les portes de l’ailleurs. Et leurs paroles de femmes, leurs écritures féminines, leurs regards viennent contester une représentation du monde jusqu’alors produites par les hommes.
Femmes en voyage, elles sont aussi femmes en mouvement. Et cette féminité affirmée investit un domaine réservé par la tradition aux hommes. Dès la fin du 19ème, des travaux sont publiés sur « les aventurières à crinoline. »
Géographie du parcours des voyageuses
 
Tunisie, Algérie, Maroc.
L’Espagne, pays frontière avec l’Afrique du Nord, est un excellent lieu de transition.
Les textes sur L’Algérie dominent. On y parle de la colonisation, de sa nécessité mais aussi de ses brutalités. On y parle également du sort fait aux femmes, évoquées dans leurs diversités mais où on les déclare, curieusement, « immuables », comme l’Orient.
 
Grèce, Turquie, Perse.
Groupe de pays visités par la comtesse de Gasparin, en 1867, et la princesse Belgiojoso, 1849-1855, qui en fait sa terre d’exil.
Constantinople, cité rêvée et site du rêve est systématiquement décrite, non sans une certaine fantasmagorie.
Adèle Hommaire de Hell (1865) la voit comme la ville du songe et de la poésie.
Le harem est le premier motif du discours de ces voyageuses
Viennent ensuite les derviches pour mesurer le degré de sauvagerie de la Turquie.
Olympe Audouard tente de prouver que cette image négative véhiculée par ces textes ne correspond pas à la réalité qu’elle a rencontrée.
 
Egypte, Liban, Palestine, Syrie.
Tout débute souvent par l’Egypte et tout se termine par le Liban, d’où l’on retourne chez soi. Héritage de Chateaubriand et de Lamartine.
Pour ces femmes, « Jérusalem est une ville salle ». Mme de Gasparin parle d’une cour des miracles où le quartier juif la dégoûte. L’antisémitisme du 19ème siècle gagne le récit de voyage féminin.
Toutes ont lu Itinéraire de Paris à Jérusalem et Les Mille et une nuits.
Là aussi, visite obligée du harem, puis la remontée du Nil. Et après 1869, les commentaires sur le canal de Suez.
On parle maintenant en se référant à la science. La religion , quant à elle, a toujours été présente dans le propos des voyageuses. Mme de Gasparin part avec une cargaison de Bibles. Les disciples d’une autre religion, le Saint-Simonisme, ont une foi aussi ardente. Ils croient au progrès et sont sûrs de ce que « la civilisation » apportera aux peuples d’Egypte.
Suzanne, une de ces disciples, fait œuvre «  de propagande active. »
Le statut de la femme au 19ème siècle fait que voyageuse, elle se démarque de la place qui lui est assignée et endosse, dans l’altérité, la responsabilité de rapprochement qui s’opère elle, l’occidentale qui déroge aux lois de sa société, et l’autre, la femme de cet ailleurs inconnu, différent, troublant, qu’elle a décidé de rencontrer.
 
Quelques femmes voyageuses :
Lady Montagu, L’Islam à l’épreuve des femmes, 1717. Correspondance parue en 1763
Suzanne Voilquin, Souvenirs d’une fille du peuple : La Saint-Simonienne en Egypte, 1834-36. 1878.
Mme de Gasparin : Journal d’un voyage au Levant, 1848 et A Constantinople, 1867.
Louise Colet : Les Pays lumineux, Voyage d’une femme de lettres en Haute Egypte, 1869
Isabelle Eberhardt, Mes journaliers, relatant les années 1900-1901, publié en 1923.
La princesse Belgiojoso (1808-1871). Elle passe cinq années en Turquie, de 1849 à 1855. Asie mineure et Syrie, 1858.
Adèle Hommaire de Hell (1819- ?) et son mari Xavier, géologue. Parmi d’autres récits, je note : De Constantinople à Trieste, 1865 et A travers le monde ; La vie orientale, 1870
Olympe Audouard (1830-1890), provinciale de Marseille, féministe engagée à la séduisante verve. Elle « déclare la guerre aux hommes. »
Le canal de Suez, 1864 ; Les mystères de l’Egypte dévoilés, 1866 ; Les mystères du sérail et des harems turcs, 1866 ; L’Orient et ses peuplades, 1867
Jane Dieulafoy (1851-1916), visite la Perse avec son mari, ingénieur et géologue. Elle devient écrivain en Orient. Elle est aussi photographe et rédactrice en chef des fouilles. La Perse et la Chaldée, 1887
 
Evoquons, avant de parler Lady Montagu (1689-1769) et d’Isabelle Eberhardt (1877-1904), deux voyageuses qui feront l’objet d’une étude ultérieure.
La comtesse de Gasparin (1813-1894) voyage avec son mari, représentant la noblesse protestante du Midi. Elle est, elle, originaire du Canton de Vaud.
Le couple part de Trieste le 5 octobre 1847 et demeure en Grèce jusqu’à la fin novembre 1847.
Début décembre ils sont au Caire. Ils font la traditionnelle remontée du Nil.
A la mi mars, traversée du Sinaï : ils vont jusqu’à Jérusalem. Pour des raisons familiales, ils repartent précipitamment de Beyrouth.
Mme de Gasparin se charge de la rédaction du récit. Dans sa préface elle revendique le droit de ne pas considérer la foi comme un sujet tabou.
Les Gasparin font un deuxième voyage 15 ans plus tard en 1862.
En Turquie elle pose le problème de la femme en Orient. On lui a reproché son « christianisme de choc » - elle voulait, par exemple, imposer le repos dominical à son équipage musulman et elle s’est mis en tête de distribuer des Bibles aux Bédouins qu’elle rencontrait.
Mme de Gasparin est d’une verve entraînante et d’une espièglerie plaisante. C’est une croyante qui éprouve de la sympathie pour toutes les formes de la vie. « Elle est loin d’être jolie, mais elle est captivante et stimulante » dit d’elle son compatriote Amiel.
Elle publie Journal d’un voyage au Levant (1850) et A Constantinople (1867).
 
Louise Colet (1810-1876)
Romancière, journaliste et poétesse reconnue, muse et maîtresse de Delacroix, Musset, Vigny, du philosophe Victor Cousin et bien entendu Flaubert, sa grande passion, Louise Colet fut une figure du monde des Lettres au 19ème siècle. Elle fut La Muse, par excellence. Habituée du salon de Mme Récamier, elle eut la possibilité de rencontrer les noms de la littérature, au premier desquels il faut citer Chateaubriand. Belle et « moderne », elle sait se faire aimer, et n’hésite pas à poser pour les artistes, notamment le sculpteur Pradier où elle rencontre Flaubert.
Vingt ans après le fameux voyage en Orient de son illustre amant, Louise Colet se rend à son tour en Egypte pour assister à l’inauguration du canal de Suez. Elle représente le journal Le Siècle qui l’envoie sur les traces de Flaubert en tant que journaliste invitée par les autorités égyptiennes.
Le voyage se passe mal. Boudée par ses collègues, fatiguée, cette femme vieillissante réussit pourtant à accomplir cette longue épreuve et à produire une série d’articles parus en feuilleton dans son journal, qu’elle réunit ensuite sous le titre du récit publié en librairie.
Cet ouvrage évoque la tumultueuse relation de l’auteur avec Flaubert, mais il est aussi le témoignage sensible d’une femme sur un pays d’Orient qu’elle a malgré tout apprécié.
Le livre est constitué de 12 chapitres dans lesquels Louise Colet note au jour le jour les aléas du voyage et le déroulement des festivités organisées par Damiette, le grand ordonnateur des cérémonies. Nous savons par lui le nom des invités, illustres ou non, et leurs comportements dans la promiscuité et l’inconfort, souvent, de leur séjour en Egypte. Elle cite par exemple Théophile Gautier et narre avec humour les circonstances de son accident sur le pont du navire, le Moeris, qui les menait de Marseille à Alexandrie. Elle raconte surtout, et seule une femme pouvait le faire réellement pour y avoir pénétré, la vie des femmes dans les harems.
Les pays Lumineux, Voyage d’une femme de lettres en Haute Egypte, 1869

 

Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007
L’Orient au 19ème siècle
 
 
L’Orient pose au 19ème siècle en Europe une double question dans le domaine de l’art. Question du regard. Question de l’image. Débouchant sur la question de l’écriture : « On a tant de relations de Constantinople, que ce serait folie à moi de prétendre en parler » dit Chateaubriand pour justifier le parti pris introspectif et non descriptif de son récit Itinéraire de Paris à Jérusalem paru en 1811 mais effectué en 1806. Les romantiques inventent la notion de voyage en Orient avec, en 1835, Lamartine qui publie : Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un Voyage en Orient.
 
L’Orient, un Ailleurs aux frontières floues, confirmé par les dictionnaires de l’époque « rien de plus mal défini que la contrée à laquelle on applique ce nom (Dictionnaire universel du 19ème siècle dePierre Larousse), qui correspond au pourtour de la Méditerranée, exploré systématiquement au 19ème siècle. Larousse y repère déjà plus un produit fantasmatique qu’un objet réel. Dans les faits, il s’agit de la partie orientale de la Méditerranée, plus les pays composant l’Afrique du Nord. En gros, l’Empire Ottoman. Un empire en déclin, des auteurs parleront d’un empire en décrépitude, ou pire, en pleine décomposition.
Inventaire débuté, à la suite du récit de Volney paru en 1782, par Bonaparte de 1798 à 1801. Inventaire hydrographique, climatique, botanique, zoologique, minéralogique, archéologique, sociologique, ethnique. Il se poursuit tout au long du siècle. Mais des images circulaient en Occident depuis au moins les Croisades (1095-1270). Dès la Renaissance des liens commerciaux s’établissent entre Orient et Occident. En France, sous Colbert mais surtout sous le règne de Louis XIV, de nombreux contacts avec l’empire Ottoman sont noués.
Le terme même d’Orient est peu usité jusqu’au premier tiers du 19ème. C’est le mot Levant que l’on retrouve dans les écrits. Il recouvre un sens aussi bien politique que commercial.
 
Le voyage exige beaucoup de disponibilité, une aisance financière et des relations dans le monde de la diplomatie. Pour se rendre en Orient, dans ce temps là, il vaut mieux être riche et homme etavoir des lettres de recommandation.
Volney et son héritage, Chateaubriand et ses 50.000 francs dépensés, le double pour le fastueux voyage de Lamartine. Le voyageur, en outre, ne doit pas craindre les incertitudes de la traversée sur des navires mal équipés, la fatigue des longues étapes, les fièvres, les gîtes inconfortables, quand ils existent et l’hostilité, en dehors des villes, d’une population qui n’est pas toujours accueillante.
La marine à vapeur, plus tard, facilitera considérablement le voyage en offrant confort et rapidité. Des lignes régulières sont crées à partir des années 1840, de l’Europe vers l’Orient, mais aussi entre les pays composant cette région ainsi que sur le Nil.
Avec la vapeur, le chemin de fer connaît, dès 1850, un essor plus que notable, en Turquie, en Egypte et en Syrie. A cette date, le train relie Alexandrie au Caire et en 1880, Le Caire à Assouan.
On peut aussi se rendre de l’Europe en Orient par le Danube. Cet itinéraire fluvial séduit, par exemple, Mme de Gasparin en 1867. Bientôt, en 1890, le célèbre Orient-Express déversera ses « cook et ses cookness » en plein cœur de Stanboul.
Sur ces nouveaux parcours les Français rencontrent le plus souvent des Anglais. En effet, l’Orient visité par les voyageurs de l’Hexagone se trouve sur la route des Indes. Les Britanniques, reconnaissables à leur allure particulière - « ils ne voyagent que pour se préserver des pays qu’ils traversent » -, sont donc nombreux à faire halte à Constantinople ou au Caire, envahissant les hôtels et autres lieux visitables, au plus grand déplaisir des Français. Mme de Gasparin parle « des anglaisades ».
Le voyage demeure cependant un luxe. Le guide Joanne (la première édition est parue en 1861), la bible du touriste, évalue la dépense à 50 francs par jour, sans compter le prix du transport.
Le périple idéal est sans doute celui effectué en 1849 par Gustave Flaubert et Maxime du Camp : Egypte, Palestine, Liban, Asie Mineure, Constantinople, Athènes, Grèce. Itinéraire circulaire et codifié auquel peu de voyageurs dérogeront.
 
L’Empire Ottoman et son Etat.
En Occident on s’applique à dresser le portrait d’un anti-Etat régi par le fanatisme et la barbarie. Mais les travaux de certains historiens réfutent cette thèse. Au siècle des Lumières, Montesquieu explique le despotisme du pouvoir turc, le despotisme asiatique comme il était dit alors, par la religion musulmane (L’esprit des Lois) alors que Voltaire dans son Essai sur les moeurstente de démontrer le contraire. Mais ce qui demeurera dans l’esprit des lecteurs est que le monde musulman, corrompu, paresseux et servile, est réfractaire au progrès, malgré une littérature de fiction montrant un Orient de fantaisie, sage et souriant, qui ne censure pas le plaisir. On aura ainsi des turcophobes comme Chateaubriand, Quinet, Gide ou Barrès et des turcophiles comme Lamartine, Nerval ou Loti.
Soliman le Magnifique en français ou Soliman le législateur en turc.
Les nationalismes à l’intérieur de l’Empire sont attisés par la guerre idéologique menée par l’Europe.
Mehemet Ali, commence dès 1805 à moderniser l’Egypte.
En 1869 le canal de Suez est inauguré. En 1874, les Britanniques en sont les principaux actionnaires. En 1882, l’Egypte est placée sous protectorat britannique.
 
Typologie des images qui étaient dans l’esprit des voyageurs du 19ème siècle.
L’Orient des 1001 nuits : Orient terre des prodiges et terre du merveilleux. L’univers fabuleux des 1001 nuits identifié à l’Orient tout entier après la traduction des contes de 1704 à 1717 par Galland. Entreprise de déréalisation.
 
L’Orient exotique. Ce qui est autre, différent, qui flatte le goût pour la différence du spectateur-voyageur. On peut aussi mettre en avant la conjoncture historique à l’heure où l’Occident planifie, harmonise, normalise. L’Orient, par son anachronisme, est alors relégué dans l’anormalité, la marginalité,l’extravagance.
L’Orient est considéré comme un grand réservoir de différences. Ses habitants sont aperçus de loin, décrits en surface. L’un des premiers obstacles à la rencontre entre visiteurs et visités est la langue. Peu de voyageurs, en effet, parlent l’arabe, souvent qualifiée de gutturale, brutale et inesthétique.
 
L’Orient voluptueux. Le fantasme occidental à propos du harem et la sexualité orientale qu’il suggère aux yeux des Occidentaux. La majeure partie des récits consacrent au moins un chapitre sur ce thème où l’expérience sexuelle – hétéro ou homo – est décrite plus ou moins explicitement. Les lettres ou les journaux intimes, eux, sont par contre très clairement détaillés (Les Goncourt, Flaubert, Maupassant, Loüys.) Plus généralement, on assiste à une systématisation de la sexualisation du rapport Orient/occident : l’Occident est mâle, l’Orient est femme. Femme à séduire (Cléopâtre ou la magicienne Armide) ou à prendre.
Renan développera cette idée dans la seconde moitié du 19ème siècle.
 
L’Orient, dans cette perspective, devient l’espace possible où le voyageur se dépouille de son costume de « civilisé. » Il plonge dans un univers défait de toutes contraintes imposées par la morale occidentale. Son corps libéré épouse le rythme et les valeurs élémentaires de ces pays chauds où les sens ne sont pas opprimés. Il goûte au plaisir de se plonger, comme Pierre Loti, « dans la splendeur du matin vierge. » L’Orient permet au voyageur de ne plus se percevoir comme sujet responsable, il peut suivre ses pulsions, et lui enlève la notion de culpabilité inscrite dans son éducation religieuse. L’Islam accorde au corps une place que lui refuse le Christianisme.
 
L’Orient religieux. Les Français du 19ème siècle ont l’impression de vivre une déflation du sacré, d’assister à l’effondrement de la spiritualité. La société en Orient est non sécularisée, y subsistent encore de nombreuses traces d’une multitude de croyances.
On se rend en Orient pour se ressourcer. L’orient est perçu alors comme un héritage qu’il faut se réapproprier. L’idée du palimpseste s’accorde parfaitement à cette démarche. Gratter l’écriture de surface, le réel oriental, pour atteindre l’écriture première, celle d’avant le gâchis opéré par l’Islam.
 
L’Orient où l’on va renaître. L’Orient, la matrice originelle « La grande mère universelle » comme l’écrit Gérard de Nerval. Pour nombre de ces voyageurs aller en Orient c’est « remonter le cours des siècles » à la recherche des images saintes contenues dans les livres de leur enfance. De Lamartine à l’agnostique Pierre Loti, la même émotion les étreint en Palestine ou en Egypte. Mme de Gasparin peut dire à Jérusalem : « Enfin la Bible, sans additions, sans retranchements, ouverte dans son lieu. » Référence aux scénarios bibliques qui se déroulent en Orient, berceau des grandes civilisations.
 
L’Orient donc comme lieu de renaissance individuelle. Le comte de Forbin avoue : « j’étais enfin arrivé dans ce lieu, dont mon imagination fut si longtemps occupée » que Ballanche appelle « notre berceau cosmogonique et intellectuel. » Le voyage recouvre ici l’idée de baptême.
 
L’Orient refuge où l’on va distraire son ennui ou guérir d’un amour déçu.
« Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J’étais épuisé par toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient ; j’allais dire à mon père le désir que j’avais de l’accompagner ; mon père me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours après je m’embarquai à marseille. » Armand Duval dans La Dame aux camélias, 1848.
Frédéric Moreaudans L’Education sentimentale, 1869 : «Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. »
 
 
Les devanciers
 
Charles Etienne Savary (1750-1788) passe un an à « se perfectionner dans le dialecte arabe qu’on parle en Syrie » pendant son séjour en Orient de 1776 à 1780 (Lettres sur l’Egypte, 1785.)Il traduit le Coran ainsi qu’un abrégé de la vie de Mahomet et publie une grammaire de la langue arabe.
 
Constantin François Volney (1757-1820) a le même pressentiment de cette nécessité, c’est la raison pour laquelle, lors de son séjour oriental, il quitte l’Egypte pour se rendre « dans un couvent arabe » en Syrie. La suite de son voyage s’en trouve complètement changée. Il voyage en Egypte, en Syrie, au Liban et en Palestine de décembre 1782 à mars 1785. Son récit, Voyage en Syrie et en Egypte 1783, 84, 85, est publié en 1787.
«J’ai pensé que le genre des voyages appartenait à l’Histoire et non aux Romans.»
Dans la préface du Voyage de 1786, Volney explique que grâce à un petit héritage, reçu alors qu’il était encore jeune, il décide de le consacrer à voyager pour s’instruire. Il pense à l’Asie et opte pour l’Egypte, sous domination turque, et la Syrie qu’il veut étudier sous le double point de vue de ce que ces régions représentaient jadis et de ce qu’elles sont devenues. Pourquoi ces contrées ? Parce que c’est là « que sont nées la plupart des opinions qui nous gouvernent ».
Volney entame son voyage à la fin de l’année 1782 par l’Egypte. Après une escale à Alexandrie, il se rend au Caire où il demeure sept mois. Les difficultés de circulation à l’intérieur du pays dues à la sévérité de pouvoir central turc et son impossibilité d’apprendre la langue arabe le contraignent à aller en Syrie, pays qu’il imagine plus hospitalier.
Il séjourne huit mois chez les Druzes « dans un couvent arabe », ce qui lui permet de se familiariser avec la langue de ses hôtes. La politique plus souple des autorités syriennes à l’égard des étrangers facilitent ensuite ses voyages à travers le pays qu’il parcourt librement, dit-il, « pendant une année entière. »
Il retourne en France, après trois ans d’absence.
Sans la langue, dit-il, il n’est pas possible d’apprécier « le génie et le caractère d’une nation. » A propos de l’Egypte, Volney a conscience que ce qu’il apporte ne fait que s’ajouter au corpus déjà existant. Il ne pense pas que son témoignage puisse bouleverser les connaissances sur ce sujet.
Par contre, à propos de la Syrie, qu’il a longuement et sérieusement étudiée, il pense que son ouvrage sera utile à la perception de ce pays beaucoup moins connu que l’Egypte.
 
Vivant Denon (1747-1825). Graveur de grand talent, collectionneur et amateur d’art, écrivain, Vivant Denon se lie d’amitié avec Joséphine de Beauharnais. Elle l’introduit auprès de Bonaparte à la veille de l’expédition d’Egypte décidée par le directoire. Denon qui ne figure pas sur la liste des artistes qui doivent accompagner le jeune général, fait tout pour en faire partie. Il argue de ses talents de « reporter » pour qu’on le désigne comme chroniqueur de l’aventure égyptienne qui durera pour lui de mai 1798 à octobre 1799, ce qui équivaut au temps passé par Bonaparte en Egypte.
Le 19 mai 1798, Vivant Denon embarque à Toulon à bord de la Junon.
Commandée par Bonaparte, une troupe de 54 000 hommes s’apprête à conquérir l’Egypte.
A son retour il publie Voyage dans la Basse et la Haute Egypte en 1802.
D’un point de vue purement littéraire on retiendra Point de lendemain, un conte libertin superbement écrit.
 
Chateaubriand (1768-1848). Il est celui qui « ouvre la carrière des pèlerins à Jérusalem », bien qu’il soit considéré comme le type par excellence du voyageur pressé.
Il part de Paris le 13 juillet 1806. Il séjourne à Constantinople du 13 au 18 septembre 1806. En octobre, il visite la Palestine, Jaffa, Jérusalem. Fin octobre, il est à Alexandrie en Egypte d’où il embarque pour Tunis où il débarque à la Goulette le 23 novembre après avoir essuyé une formidable tempête.
Il arrive en Espagne en mars. Il est de retour à Paris début juin 1807.
Il publie en 1811 Itinéraire de Paris à Jérusalem.
« J’allais chercher des images, c’est tout » prévient Chateaubriand. Son récit se veut être plus la somme de ses sentiments nés du voyage qu’une description topographique des lieux traversés. On sait aussi qu’il était à la recherche du décor pour l’écriture du Génie du Christianisme et des Martyrs.
Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007

2 - Voyage en Syrie et en Egypte 1783, 84, 85


Le peuple d’Egypte

Le paysan ne travaille que sous la contrainte ce qui explique l’agriculture languissante de l’Egypte. Parce que les Egyptiens ne peuvent jouir en toute sûreté des biens qu’ils produisent, leur industrie demeure embryonnaire et peu développée. Ainsi des connaissances : comme elles ne mènent à rien, on ne fait rien pour les acquérir. Les esprits de la sorte végètent dans la barbarie et les arts ne sortent pas de leur enfance.

L’extrême pauvreté des paysans les oblige à ne se nourrir le plus souvent que d’eau, de pain et d’oignons crus. Ils ne mangent pas de viande, ou alors très rarement. Le miel, le fromage, le lait aigre et les dattes sont réservés pour les jours de fête.

Ces campagnards sont vêtus d’une chemise bleue et d’un manteau noir, les bras, les jambes et la poitrine sont nus et la plupart ne portent pas de caleçon.

Ils habitent des huttes de terre étouffantes (chaleur et fumée), mal nourris, sans hygiène, ils « sont assiégés par les maladies. »

Ils sont, de plus, constamment la proie des pilleurs générés par l’état permanent de guerre civile.

Ce sombre tableau de la situation des fellahs dressé par Volney ne se résume pas à la campagne ou aux villages. Il concerne aussi les villes et notamment Le Caire que l’auteur semble avoir bien connu.

On est frappé, dit-il, en arrivant dans la capitale de L’Egypte par son aspect misérable et ruiné. La foule qui s’y presse offre au regard « des haillons hideux et des nudités dégoûtantes. » Et le luxe affiché par certains cavaliers accentue le contraste choquant entre l’opulence des riches et le spectacle horrible de ces misérables. En pénétrant en ces lieux, on entre, dit Volney, dans le pays de l’esclavage et de la tyrannie. L’arbitraire des puissants y est si grand qu’ils n’hésitent pas à exécuter un homme comme on abat un animal.

A tous ces maux endurés par le peuple, il faut ajouter, apportée de Constantinople, le fléau de la peste qui, comme en 1783, décima une grande partie des habitants du pays. L’année suivante, en 1784, s’ajouta la famine qui emporta autant de monde. Les rues du Caire, dit Volney, se vidèrent. Un sixième de la population de l’Egypte se perdit, soit par la mort, soit par l’exil dans les pays voisins. Volney s’étonne qu’aucun mouvement de révolte n’ait surgi de ces calamités.

L’auteur prévient le lecteur d’un préjugé partagé par les Occidentaux concernant la prétendue prédisposition des hommes des pays chauds à « n’être jamais que des esclaves du despotisme. » Il ne faut pas, dit-il, établir des règles générales à partir de cas particuliers.

Il explique. En Egypte, les vainqueurs ne se sont jamais mêlés aux vaincus (à l’inverse de ce qui s’est passé en Europe), formant des corps séparés aux intérêts opposés. L’Etat, ainsi divisé en deux factions, celle des conquérants qui a toutes les hautes fonctions et celle du peuple conquis qui ne remplit que les fonctions subalternes, se trouve constitué de deux parties étrangères l’une à l’autre. La seconde nourrissant par force la première.

Dans l’Egypte de ce temps, celui où Volney y séjourne, il n’existe pas de classe moyenne (mitoyenne dit Volney) comme en Europe. Là tout est militaire ou homme de loi, c’est à dire faisant partie du gouvernement, ou tout est marchand, artisan ou paysan, c’est à dire le peuple.

Il semble, constate l’auteur, que les tyrans ont comme la science infuse de l’art de demeurer les maîtres.

Le peuple d’Egypte n’attend qu’une occasion, l’aide peut-être d’un pays, pour se révolter car il ne sait comment employer le courage que tout être humain porte en soi.

Le principal frein à cette prise de conscience réside dans le défaut d’instruction de cette société. Son ignorance, aussi bien morale que scientifique, retarde cette explosion. Il n’a pas d’industrie rappelle Volney et son artisanat est défectueux.

Le seul domaine qu’il maîtrise est le commerce, surtout au Caire où toutes les richesses affluent.

La position centrale de la ville en fait un lieu de passage vers l’Arabie et l’Inde par la mer Rouge, vers l’Afrique et l’Abyssinie par le Nil et vers l’Europe par la Méditerranée.

Chaque année, au Caire, arrivent 1000 ou 1200 esclaves noirs et quantité de défenses d’éléphants destinées à l’industrie de l’ivoire installée dans les pays avancés.

Les caravanes de pèlerins se rendant à La Mecque, énormes, contribuent également à la prospérité de la région. Les navires de tous les ports importants y déchargent des flots de marchandises. Mais ces échanges se font au détriment de l’Egypte car ils sont formés de produits finis, manufacturés, alors que les Egyptiens exportent essentiellement de la matière brute, le coton par exemple, transformée ailleurs.

Volney développe ensuite l’idée que le percement de l’isthme de Suez, pour creuser un canal est impossible, malgré les avantages qu’il apporterait à la circulation maritime. Il éviterait en effet le long et coûteux passage des navires par le cap de Bonne Espérance. Il invoque l’ensablement du sol et la nécessité de construire des villes nouvelles, lourdes à supporter financièrement, à chaque extrémité de ce canal.

Le Caire est une grande ville désorganisée, sans aucun plan d’urbanisme. Elle est sillonnée de rues étroites, poussiéreuses et malodorantes, bordées de maisons, fait étrange pour l’auteur, de deux ou trois étages à terrasses « pavées ou glaisées. » Elles n’ont pas d’ouvertures vers l’extérieur : « elles ont l’air de prisons. » Les quelques fenêtres qu’il a aperçues sont sans verres et dotées d’un « treillage à jour. » Leurs portes d’entrées sont très basses et donnent vers un intérieur mal distribué. Chez les riches, par contre, l’espace est plus aéré et souvent luxueux, mais il n’a rien à voir avec ce que l’on entend par luxe ou confort en Europe.

Le voyageur est surpris, se promenant dans les rues de la ville, par la quantité de « chiens hideux » et des milans qui planent au dessus des terrasses des maisons. A propos des chiens errants, Volney reconnaît leur utilité, ils s’occupent de la voirie, nettoyant les rues des déchets organiques jetés n’importe où par les Cairotes. On pourrait s’attendre, dit-il, a de fréquents cas de rage, mais il semble que cette maladie est complètement absente du pays, même si le mot existe dans la langue arabe et que son origine n’est pas étrangère.

Le chiffre de 700000 âmes qui totaliserait le nombre d’habitants du Caire est réfuté par l’auteur. Volney explique : la ville faisant 3 lieues de circuit, comme Paris pris dans ses boulevards qui est bâti avec des maisons de 5 étages, ne peut avoir le même nombre d’habitants. De plus Le Caire comporte en son centre une multitude de terrains vagues inoccupés. De ce fait, Volney réduit au tiers, 250000, le nombre de Cairotes.

L’Egypte dans son ensemble ne serait habitée que par 2300000 habitants : il justifie ce chiffre en comptant le nombre de villages du pays et en additionnant la moyenne de leurs occupants.

Volney revient sur les maladies qui affectent l’Egypte. Il en dénombre plusieurs et notamment la plus spectaculaire, celle qui s’attaque aux yeux.

Sur cent personnes croisées dans la rue, Volney dit avoir rencontré vingt aveugles, dix borgnes et dix autres avec des yeux atteints. L’ophtalmie touche énormément d’enfants, qu’il n’est pas rare de voir couverts de mouches, ainsi que la petite vérole, une maladie mal traitée et très meurtrière.

Une autre infection est généralisée, constate-t-il, appelée le mal béni ou encore le mal de Naples. La moitié de la population du Caire en est affectée. La plupart des habitats pensent qu’ils l’ont contractée soit par frayeur, soit par maléfice ou simplement par malpropreté. Ceux qui en savent la cause réelle n’en parlent pas par pudeur, le sexe étant un sujet tabou dit Volney, comme tout ce qui a trait à la sphère intime des foyers.

La peste enfin fait d’énormes ravages en Egypte. Mais il est faut de croire qu’elle appartient aux maladie naturelles de L’Egypte. La peste suit le trajet des marchandise venues de Constantinople. Elle s’introduit dans le pays par les ports du pays.

Les autorités turques commencent à s’alarmer de ce fléau qui perturbe le commerce. Elles envisagent, assure Volney, d’instaurer la quarantaine dans des lazarets comme en Europe. Mais la corruption des agents de la douane présage mal du résultat d’une telle mesure. Il donne l’exemple de Tunis où un navire contaminé a pu faire escale après que les douaniers eurent été soudoyés. La peste se déclara dans la ville quelques jours plus tard.

Un passage est réservé aux Pyramides, sur leur fonction et leur présence sur le sol égyptien. Volney recommande au lecteur de ne pas juger selon leurs idées modernes mais selon l’esprit du temps des Pharaons. Les momies, dit-il par exemple, trouvent leur origine dans la croyance que les âmes, après 6000 ans, reviendraient habiter les corps qu’elles avaient quittés.

 Volney termine son récit consacré à L’Egypte en nous livrant ses impressions sur les hommes d’Orient.

Il définit ce qu’il entend par :

les mœurs qui sont des habitudes d’actions et

le caractère qui est une disposition d’esprit.

Ces traits sont communs, dit-il, à tous les peuples.

Il établit une liste qui distingue de manière visible les Orientaux et les Occidentaux.

Les Orientaux portent des vêtements longs et amples.

Les occidentaux des vêtements courts et serrés.

Les Orientaux sont affublés d’une barbe et leur tête est rasée.

Les Occidentaux ont des cheveux longs sans barbe.

Les Orientaux se découvrir la tête est un signe de folie.

Les Occidentaux se découvrent la tête en signe de respect.

Les Orientaux saluent droits.

Les Occidentaux saluent inclinés.

Les Orientaux s’asseyent et mangent à terre.

Les Occidentaux se tiennent élevés sur des sièges.

Les Orientaux ont le visage grave et sérieux.

Les Occidentaux sont souriants et gais.

Les Orientaux écrivent à contre sens des Occidentaux.

Les mots féminins sont masculins chez les Occidentaux.

Les Orientaux passent des jours entiers, rêvant et fumant. Ils peuvent rester des jours sans parler. L’art de la discussion leur est totalement étranger au contraire des Occidentaux qui en ont fait un art.

Les femmes d’Orient ne se montrent pas alors qu’en Europe elles participent à la vie sociale et aux plaisirs de la mixité.

Enfin, la présence du religieux est ostensiblement présente partout.

Quelques mots sur le voyage en Syrie

Volney quitte l’Egypte et se rend en Syrie, territoire regroupant alors la Palestine, le Liban et l’actuelle Syrie, où il séjourne plus d’un an. Le nom de Syrie, transmis par les Grecs, est une altération de l’Assyrie, précise-t-il.

Fort de son expérience égyptienne, Volney resserre son champ d’observation en dirigeant son regard sur la population. Il se donne comme objet d’analyse aussi bien les Chrétiens que les Musulmans qu’il fréquente indifféremment. La comparaison qu’il est parfois amené à faire des deux communautés se fait le plus souvent au détriment des premiers.

Je retiendrai, en guise de conclusion de ce propos sur le récit de Volney, son appréciation sur certains comportements de la société syrienne, exemplaires selon lui de ce qui caractérise le monde arabo-musulman.

Sont évoqués l’état déplorable des sciences et des arts, l’artisanat exercé de la même façon qu’au temps de l’antiquité, la fabrication grossière des étoffes et des objets domestiques, le traitement des cuirs, l’élaboration des matériaux de construction – ciment ou briques -, l’archaïsme biblique du travail de la terre et l’orge broyée avec « des moulins portatifs. » Aucun surplus dans ce défaut d’industrie car « à quoi servirait-il d’en faire davantage ? » quand on ne peut pas en profiter.

Volney parle ensuite de la musique orientale et des instruments rudimentaires qui la produisent. Il s’aperçoit que pour les Arabes la musique est d’abord vocale et que le chant est extrêmement précis, avec des roulades extraordinaires, supérieures, de son point de vue, aux chants entendus dans les grands opéras italiens.

Les cafés qui n’ont rien à voir avec ceux de France, accueillent des clients à la journée, silencieux et contemplatifs, excellents au jeu d’échec, et seulement à ce jeu, les autres étant prohibés par l’Islam. Friands d’histoires, ils écoutent, quand il s’en présente, des conteurs qui les tiennent en haleine des heures durant. Ces cafés ont l’avantage, dit Volney, de ne pas recevoir les ivrognes, la plaie des auberges françaises.

Du chant, art sacré ou d’agrément, Volney passe à la danse orientale très suggestive qui mime dans ses mouvements les élans amoureux les plus hardis. Cette danse profane n’est plus dansée en Egypte ou en Syrie que par les prostituées. Les hommes ne dansent pas.

Les bains turcs dans lesquels il s’est rendu n’ont pas eu le bonheur de lui plaire : l’attrait du rituel antique de ces ablutions échappe à son esprit éclairé.

Volney aborde enfin le statut de la femme en Orient qui est soumise à une lecture rigoureuse des préceptes du Coran. Dépendante à vie de l’homme, la femme n’a aucun droit. Enfermée dans sa maison ou son voile, elle peut partager dans certains cas la couche de son maître avec d’autres épouses, trois précisément selon la tradition, en dehors des maîtresses choisies parmi les esclaves.

Volney modère cet apparent privilège des hommes. Actifs dès leur plus jeune âge, dit-il, ils deviennent pour la plupart impuissants à trente ans. Ils sont en plus confrontés aux rivalités et à la jalousie des femmes qui empoisonnent l’atmosphère de ces familles « élargies ». A tous ces problèmes, Volney ajoute le prix des cadeaux qu’ils distribuent pour assurer « la paix des ménages. » Les femmes en profitent pour se constituer, dans l’éventualité d’une répudiation toujours envisageable, un capital qui leur demeure acquis par la loi. Elles peuvent ainsi, dit Volney, se trouver un autre mari plus facilement.

Volney précise que si les jeunes filles sont très surveillées par les membres de leurs familles - père, mère ou frère - les femmes mariées ont dans les villes, si elles le décident, beaucoup de facilités pour prendre un amant, paradoxalement grâce à l’anonymat procuré par le voile.

Au bout du compte Volney avoue ne pas envier le sort de ces hommes couverts de femmes mais qui passent leur temps à les surveiller.

 Le Voyage de Volney est un compte rendu rédigé par un homme influencé par l’esprit du siècle des Lumières.
Volney, ami de Voltaire et partageant ses idées philosophiques, s’attache dans une narration austère à décrire l’état physique de l’Egypte : le Nil, fleuve mythique, la nature du climat et des points anecdotiques comme l’évocation de ce fameux vent, le Khamsin, que tous les voyageurs rencontreront à un moment ou à un autre de leurs pérégrinations. Il ne suit pas, écrit-il dans sa préface, « la méthode ordinaire des relations, quoique peut-être la plus simple (…) J’ai rejeté, comme trop longs, l’ordre et les détails itinéraires, ainsi que les aventures personnelles ; je n’ai traité que par les tableaux généraux, parce qu’ils rassemblent plus de faits et d’idées, et que dans la foule des livres qui se succèdent, il me paraît important d’économiser le temps des lecteurs. »

L’auteur consacre plusieurs chapitres aux Mamelouks quand il s’attaque à l’analyse de la vie politique du pays et offre des renseignements précieux sur leur organisation. Volney réfrène tout enthousiasme romantique, et il le fait sans trop d’effort, car l’Egypte ne le séduit guère. Il écrit : « Nul pays d’un aspect plus monotone ; une plaine nue à perte de vue ; toujours un horizon plat et uniforme ; des dattiers sur leur tige maigre ou des huttes sur des chaussées… Nul pays n’est moins pittoresque, moins propre aux pinceaux des Peintres et des Poètes. »

Mais il observe aussi, de manière prémonitoire : « Si l’Egypte était possédée par une Nation amie des beaux-arts, on y trouverait, pour la connaissance de l’antiquité, des ressources que désormais le reste de la terre nous refuse ; peut-être y découvrirait-on même des livres (…) C’est à ce temps, moins éloigné peut-être qu’on ne pense, qu’il faut remettre nos souhaits et notre esprit (…) c’est peut-être encore à cette époque qu’il faut remettre la solution des hiéroglyphes, quoique les secours actuels me paraissent insuffisants pour y parvenir. »

Vivant Denon, à la veille de son départ avec l’armée de soldats et de savants de Bonaparte, se souvient de ces remarques. Le futur Empereur aussi qui pensait que Le Voyage… était « à peu près le seul livre qui n’eût pas menti. » sur l’Orient.

On peut croire qu’il s’en est servi dans sa stratégie de conquête de l’Egypte.


                                                                      Volney

Par Med Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007

Constantin François Volney (1757-1820)


Voyage en Syrie et en Egypte 1783, 84, 85.

Dans la préface du Voyage de 1786, Volney, membre de l’Institut national des Sciences et des Arts, explique que grâce à un petit héritage, reçu alors qu’il était encore jeune, il décide de le consacrer à voyager pour s’instruire. S’offre à lui, dit-il, la possibilité de parcourir l’Europe, les pays voisins du sien. Cette idée ne l’agrée pas : trop facile, trop connu, ce voyage ne lui apprendrait rien.

Il pense à l’Asie et opte pour l’Egypte, sous domination turque, et la Syrie qu’il veut étudier sous le double point de vue de ce que ces régions représentaient jadis et de ce qu’elles sont devenues.

Pourquoi ces contrées ? Parce que c’est là « que sont nées la plupart des opinions qui nous gouvernent ».

Notamment la religion qui a influé « si puissamment sur notre morale publique et particulière, sur nos lois, sur notre état social. »

Volney veut comprendre, in situ, les usages et les mœurs de ces pays dont l’esprit a fécondé l’esprit de son continent. Il veut voir également en quoi le temps a altéré les idées de ces pays sources et d’en chercher les causes qui se trouvent, pense-t-il, aussi bien dans le climat que dans le gouvernement et « de juger par l’état présent ce qu’avait été le temps passé. »

Volney entame son voyage à la fin de l’année 1782 par l’Egypte. Après une escale à Alexandrie, il se rend au Caire où il demeure 7 mois. Les difficultés de circulation à l’intérieur du pays dues à la sévérité de pouvoir central turc et son impossibilité d’apprendre la langue arabe le contraignent à aller en Syrie, pays qu’il imagine plus hospitalier.

Il séjourne 8 mois chez les Druzes « dans un couvent arabe », ce qui lui permet de se familiariser avec la langue de ses hôtes. La politique plus souple des autorités syriennes à l’égard des étrangers facilitent ensuite ses voyages à travers le pays qu’il parcourt librement, dit-il, « pendant une année entière. »

Il retourne en France, après 3 ans d’absence. Constatant la rareté des relations, souvent imparfaites car difficiles d’approche, consacrées à l’Orient, il décide de publier ses notes de voyage. Pour lui, la plupart des voyageurs, parcourant à la hâte les pays, n’ont été occupés que par les recherches d’antiquités, dédaignant ce qu’il appelle l’art moderne. Volney considère que ces voyageurs ont manqué de deux choses indispensables pour bien saisir les sociétés qu’ils rencontraient : le temps et l’usage de la langue. Sans la langue, dit-il, il n’est pas possible d’apprécier « le génie et le caractère d’une nation. » Une conversation établie par l’intermédiaire d’un interprète ne vaut pas un entretien direct. Et le temps, s’il est trop court, ne permet pas d’apprécier à leur juste valeur, les objets observés.

A propos de l’Egypte, Volney a conscience que ce qu’il apporte ne fait que s’ajouter au corpus déjà existant. Il ne pense pas que son témoignage puisse bouleverser les connaissances sur ce sujet.

Par contre, à propos de la Syrie, qu’il a longuement et sérieusement étudiée, il pense que son ouvrage sera utile à la perception de ce pays beaucoup moins connu que l’Egypte.

Le récit

«J’ai pensé que le genre des voyages appartenait à l’Histoire et non aux Romans Volney.

 Voyage en Syrie et en Egypte est constitué de courts chapitres qui traitent des sujets qui semblent tenir à cœur à l’auteur et les plus à même de donner l’image la plus exacte de son voyage.

Le premier chapitre décrit les sons, les coloris, les tableaux, les formes du pays où il accoste.

Volney se rend compte que pour décrire, il lui faut des points de comparaison, sinon, dit-il, l’imagination ne se fixe pas et l’idée que l’on se fait de l’objet vu demeure incertaine, floue, nébuleuse.

Ainsi de lui-même, et en général de l’Européen qui arrive pour la première fois en Turquie. Désemparé par la nouveauté, sa pensée se dissout et s’échappe, éblouie par la variété de ce qu’il découvre, l’étrangeté des vêtements, les manières des habitants, l’ordre des villes, l’aspect du terrain.

Débarqué à Alexandrie, il est saisi par le pittoresque du lieu : ces palmiers, ces maisons à terrasse et la flèche grêle des minarets. Tout signale au visiteur qu’il est dans un autre monde.

Une fois à terre, il est assailli par un flot de choses inconnues et tous ses sens sont sollicités : une langue aux sons barbares, à l’accent âcre et guttural qui effraye son oreille ; des habits aux formes bizarres, des figures d’un caractère étrange. Au lieu des visages nus qu’il a l’habitude de voir en Europe, il est confronté à des visages brûlés, armés de barbe et de moustaches, à des têtes rasées enturbannées, à de longs vêtements qui voilent le corps plus qu’ils ne l’habillent, à des « pipes de six pieds » et des mains, qui toutes, égrènent un chapelet. La vue des « hideux chameaux » le heurte et il s’amuse à contempler les « ânes sellés qui transportent des cavaliers en pantoufles ». les marchés qu’il visite « ne vendent que de pauvres dattes et des petits pains ronds et plats. »

Il est gêné « par la foule immonde de chiens errants » et intrigué par ces fantômes drapés de blanc qui ne montrent d’humain que « deux yeux de femme ».

Ce n’est qu’après, quand au calme du gîte désiré, que l’esprit se remémore les rues étroites sans pavé, ces maisons basses aux fenêtres « masquées de treillages », ce peuple maigre et noirâtre qui marche nus pieds, vêtu d’une simple chemise bleue.

 L’air de misère qu’il voit sur les hommes et le mystère qui enveloppe ces maisons lui font pressentir la violence dans laquelle vit ce peuple réduit à un état proche de l’esclavage.

Ce qui frappe l’auteur à Alexandrie, ce sont les nombreuses ruines qui couvrent de vastes terrains. La terre est jonchée de débris de l’ancienne enceinte de la ville. Tout est rongé et défiguré par le salpêtre. L’étranger à cette vue éprouve une émotion teintée de nostalgie alors que le natif, habitué à ce spectacle, passe sans le voir.

Volney remarque que ces ruines embellies par le dessin ou la gravure perdent à leur contact réel toute idée de beauté, hormis, dit-il, la Colonne Pompée qui provoque un « vrai sentiment de respect et d’admiration. »

L’Alexandrie moderne est un port assez considérable qui écoule dans le monde, par la Méditerranée, toutes les denrées qui sortent d’Egypte. Mais ce port est ensablé et reste dangereux pour les navires. Mais pourquoi, se demande l’auteur, ne le répare-t-on pas ? Parce que, dit-il, en Turquie « on détruit sans jamais réparer » et que « dans la barbarie d’un despotisme ignorant, il n’y a point de lendemain. »

Alexandrie, considérée comme une ville de guerre, n’est rien. Même le célèbre phare n’en est pas un. Les janissaires, sensés défendre la place, ne savent « que fumer la pipe » : il y a quatre canons hors d’usage. Une frégate d’un petit pays comme Malte suffirait à la mettre en cendres.

Alexandrie appartient à l’Afrique par son désert, sa campagne est formée de sable – elle est plate, stérile, sans arbres et sans maisons.

 Ce n’est qu’à Rosette que l’on pénètre en Egypte, avec sa terre noire, grasse et légère. C’est là que l’on voit l’eau du « Nil si fameux », les orangers, les bananiers, les pêchers… On dirait, dit Volney, voyager entre Auteuil et Passy sur la Seine.
Ensuite, remontant le fleuve en allant vers le Caire, on entre dans une géographie qui ressemble à la basse Loire ou aux plaines de Flandre si l’on supprime ce qu’elle a d’égyptien : palmiers et maisons de terre. Plus on avance et plus se raréfient les palmiers et les maisons délabrées, alors que l’horizon vaporeux ennuie et fatigue les yeux. Au loin, s’aperçoivent les pyramides. Le Nil s’écoule entre deux chaînes « de hauteurs parallèles. » A l’ouest, vers la mer rouge, à l’est vers l’étendue du désert
En Europe, rappelle Volney, les voyages sont des promenades agréables. Mais en Turquie, ce sont « des travaux pénibles et dangereux » pour les Européens qui sont perçus par un peuple superstitieux comme des sorciers et des pilleurs de trésor. Ces conditions empêchent toute sûreté et s’opposent à toute découverte. Le voyageur, s’il ne veut pas d’ennui, ne peut s’écarter du chemin tracé et connu de tous.

 Sans le Nil et ses limons fertilisants, l’Egypte serait, constate Volney, un pays pauvre et sans attrait.
Les Egyptiens éprouvent un respect quasi religieux pour le Nil, car c’est lui qui leur apporte, par ses crues, la richesse de ses terres. Ses eaux fangeuses, charriées depuis l’Ethiopie, ne sont pas comme les eaux claires des fontaines de France et les femmes qui y plongent leur corps hâlé ne ressemblent pas aux Naïades sortant des tableaux des grands peintres.

Pour boire cette eau bourbeuse, il faut la faire déposer longtemps.

Le problème des Egyptiens, le seul qui les occupe continuellement, est celui de l’eau. Partout elle est représentée et les gens délicats la parfument.

Volney nous renseigne sur la formation du Delta et de son accroissement : il s’appuie, pour les réfuter, sur les thèses de Savary qui l’a précédé et qui cite Ptolémée, Hérodote et Homère.

Volney opère de savants calculs pour étayer ses constatations en relativisant le mode d’appréciation des mesures de l’Antiquité qu’il qualifie de trop imprécis pour avoir une valeur irréfutable pour un esprit comme le sien. Il évoque un grand ravin appelé par les Egyptiens Le Fleuve sans eau pour avancer l’idée d’un changement de lit du Nil.

Pour avancer dans son raisonnement, Volney a recours aux historiens arabes qui lui donnent la clé du comportement des Egyptiens à l’égard du fleuve dont les débordements, selon leur intensité, déterminent la qualité et l’abondance des récoltes. La vie des fellahs dépend « du mécanisme du fleuve » écrit-il. Il s’intéresse particulièrement à la pastèque, le fruit si goûté par les Egyptiens, car plein d’eau et de sucre.

 Volney évoque ensuite le système des vents et de la périodicité des pluies en Egypte et leur incidence sur la production agricole. Il définit le Khamsin (50) partout décrit par les voyageurs sous le nom de vent empoisonné ou vent chaud du désert. Lorsque ce vent se lève, l’air devient « gris et poudreux » et le soleil prend une teinte violacée. Une chaleur implacable envahit l’atmosphère, aussi forte que celle « qu’on perçoit de la bouche d’un four banal, au moment qu’on retire le pain. » « Le marbre, le fer, l’eau, quoique le soleil soit voilé, sont chauds. »

Les habitants s’enferment dans leurs maisons en attendant la fin de cette sorte de tempête. Au-delà de trois jours, le feu de la chaleur devient insupportable. Malheur alors au voyageur surpris dans cette tourmente infernale, elle peut le tuer. Ce vent, dit Volney, se rencontre aussi en Syrie, en Arabie, à Bombay, en Inde, en Perse, en Afrique et même en Espagne.

Le climat, très chaud de l’Egypte est dû à l’altitude peu élevée de ce pays où l’on ne distingue que deux saisons : l’été et l’hiver, c'est-à-dire la chaleur et la fraîcheur.

De mars à novembre, c’est la chaleur. Mais en février, à 9 heures du matin, le soleil est à peine supportable pour un Européen.

En Egypte la question à poser, dit Volney, n’est pas « comment allez-vous », mais « comment suez-vous ? » L’air sec de l’Egypte fait que les maladies sont rares.

Etat politique et physique de l’Egypte.

Volney traite des différentes races vivant en Egypte.

Les révolutions du monde et les guerres de conquête et de prestige ont brassé des races et des hommes, transformant, « en mêlant leur sang », la composante sociale des pays conquis.

Certains de ces peuples, pourtant, se sont préservés de ces mélanges et sont devenus un monument « qui peut, en quelque cas, suppléer au silence de l’histoire. »

Ainsi de l’Egypte, enlevée « à ses propriétaires naturels depuis 23 siècles » par une longue liste de conquérants : « des Perses, des Macédoniens, des Romains, des Grecs, des Arabes et des Géorgiens. » Les derniers étant « cette race de Tartare connus sous le nom de Turcs ottomans. »

Volney dénombre les quatre races principales qui peuplent l’Egypte.

Les Arabes, la plus répandue, divisée en trois classes

 celle des fellahs, robustes, à la peau presque noire mais « au visage qui n’a rien de choquant. »

 des Africains ou occidentaux qui viennent du Maghreb, agriculteurs ou exerçant un métier.

 des Bédouins ou hommes du désert, passant leur vie à des voyages ponctuels.

 Les Coptes qui viennent du peuple conquis par les Arabes. Distincts des Arabes par leur religion, ils le sont aussi des chrétiens. Lettrés, mais méprisés par les Turcs, ils sont écrivains ou intendants des gouvernants. Ce sont les véritables descendants des premiers Egyptiens. Leurs peaux ont un ton « jaunâtre et fumeux » qui n’est ni grec ni arabe. Leur visage est bouffi « l’œil gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse : en un mot une vraie figure de mulâtre. » En voyant le sphinx, Volney s’explique cette physionomie en se rappelant le passage d’Hérodote qui décrit l’Egyptien de son temps. C’est un nègre, un vrai africain, dont le sang mêlé aux envahisseurs a abouti à la création de cette espèce nouvelle.

Volney ne peut s’empêcher de méditer sur les leçons du passé : les Ancêtres des Coptes ont bâti une civilisation, leurs descendants sont devenu de serviles fonctionnaires sans aucune grandeur.

Se pose alors la question, saugrenue pour Volney, de savoir si « les hommes noirs ont une intelligence de l’espèce des hommes blancs. » La réponse qu’il propose ne souffre d’aucune ambiguïté.

 Volney s’attaque, à ce moment de sa relation, au problème de la langue parlée dans les pays que visitent les voyageurs. Les nombreux contre sens repérés par l’auteur dans les récits relatifs à l’Egypte proviennent de la méconnaissance ou de l’ignorance de la langue arabe. Les noms propres, par exemple, sont mal rendus. Il cite le cas d’un Arabe « qui saurait le français » : il ne reconnaîtrait pas, dit-il, les mots de sa langue dans nos cartes.

Ainsi de la prononciation, capitale ensuite dans l’écriture des récits, qui se matérialise différemment selon les langues utilisées. Les Anglais, les Allemands, les Italiens, les Espagnols transcrivent le même mot arabe en se basant non sur ce qu’ils entendent mais sur leur propre phonétique. Ce qui débouche forcément sur des graphies différentes.

Cette incohérence produit, conclut Volney, un préjudiciable désordre d’orthographe qui brouille la description et l’analyse de ces sociétés. Il préconise la création d’un alphabet général qui permettrait, selon lui, d’être au plus près de la réalité linguistique rencontrée.

La troisième race citée par Volney est celle des Turcs, les maîtres du pays.

Le mot turc, à l’origine, ne désignait pas uniquement les habitants de la Turquie, mais un ensemble de pays de l’Orient, allant du nord de la mer Caspienne jusqu’au lac d’Aral. Guerriers farouches et redoutables, islamisés, ils ne tardèrent pas à supplanter les Arabes. Organisés en tribus, ordou en turc qui donna hordes en français, ils conquirent de nombreux pays pour former l’empire ottoman, du nom du sultan (qui veut dire souverain absolu) Osman.

En Egypte, les Turcs n’occupèrent que les villes, particulièrement Le Caire, dédaignant les villages.

La quatrième race occupant l’Egypte est celle des Mamelouks, nés au pied du Caucase, dont la chevelure blonde se distingue de celle des autres habitants.

Volney éprouve le besoin de rappeler l’histoire de l’Egypte pour expliquer son étrange situation.

La conquête des Arabes se fit rapidement : en 80 années ils envahirent l’ancien empire grec. Fanatisés par leur livre, nous dit Volney, qui leur apprenait à jeûner et à prier, ils ne savaient pas gouverner. Le monde musulman se divisa en royaumes autonomes, comme l’Egypte qui connut les mêmes dissensions que les autres.

Les souverains d’Egypte durent à un moment s’appuyer sur les Turcs pour se maintenir au pouvoir. Les turcs vinrent et restèrent. Ils formèrent une armée avec les jeunes gens délaissés par la guerre : ils les exercèrent à l’art de se battre et cette milice ne tarda pas à prendre le pouvoir. Ils déposèrent le prince et désignèrent parmi eux un sultan, gardant pour eux le nom de Mamelouk, qui signifie esclave militaire.

C’est cette milice d’esclaves qui régit l’Egypte depuis des siècles. Cette caste violente et grossière resta au pouvoir jusqu’en 1517, date à laquelle Selim, le sultan des Ottomans, mit fin à cette dynastie.

Il organisa l’Egypte de telle sorte que Constantinople puisse la gouverner sans crainte de renversement, tout en prélevant un impôt fort conséquent destiné à augmenter le trésor de la Turquie.

Cette forme de gouvernement dura plus de deux siècles. Aucune lignée n’a résulté de cette classe prétorienne : les enfants des Mamelouks périssant « dans le premier ou le second âge. » Les femmes de ces Mamelouks venaient elles aussi de Géorgie et leur descendance n’arrivait pas à survivre sous le climat de l’Egypte. Seuls les enfants issus des couples dont la femme était indigène parvenaient à échapper à la mort. Si les Ottomans épousaient des égyptiennes, mais les Mamelouk refusaient de le faire.

La pérennité des mamelouks se fit non par une adaptation au pays mais par le continuel apport d’esclaves originaires de leur pays qui remplaçaient les disparus.

Ici une note de Volney qui parle de la prétendue beauté des femmes des Mamelouks : « pour eux, pourvu qu’une femme soit blanche, elle est belle ; si elle est grasse, elle est admirable : son visage est comme la pleine lune, ses hanches sont des coussins disent-ils pour exprimer le superlatif de la beauté. »

Les esclaves des deux sexes, qui passaient par Constantinople, étaient achetés dans tout l’empire par des gens riches. Ces esclaves provenaient, comme ceux d’Afrique, des prises des nombreux conflits que se faisaient les peuplades et par l’extrême misère des familles qui vendaient leurs enfants pour vivre. Après les avoir affranchis, leurs propriétaires les poussaient dans la carrière de la guerre, dans les grades de la milice et du gouvernement.

Ce commerce, admis par la Porte, se retournera contre elle, prophétise Volney.

Il nous dit également que les Turcs établissaient une hiérarchie dans la classe des esclaves :

Les Circassiens et les Tchercasses

Les Abazans

Les Mingrébins

Les Géorgiens

Les Russes et les Polonais

Les Hongrois et les Allemands

Les Noirs
Et les derniers de la liste, les Maltais, les Espagnols et autres Francs qu’ils « déprisent car ivrognes, débauchés, mutins et peu de travail. »

Les marchands qui s’adonnaient au commerce des esclaves les transportaient tous les ans au Caire où ils étaient vendus. Les Orientaux ne tenant pas de registre de naissance, on ignorait leur âge. Les plus chers avaient entre 12 et 14 ans.

Achetés par les familles riches, ces esclaves étaient éduqués comme l’étaient les pages en France. Ils apprenaient à monter et manier un cheval, tirer à la carabine et au pistolet, à frapper du sabre et certains savaient même lire et écrire.

Un esclave affranchi se laissait aussitôt pousser la barbe, signe de liberté, car chez les Turcs seuls les femmes et les esclaves ne portaient ni moustache ni barbe. D’où l’étonnement des Turcs lorsqu’ils rencontraient pour la première fois un Européen au visage glabre.

Volney remarque qu’il ne régnait aucune discipline dans l’armée des Mamelouks, qu’elle était peu expérimentée. Il nous dit que 70000 hommes d’une troupe turque ne valaient pas 70000 hommes d’une armée européenne. Dans le premier cas, il dénombre 5000 hommes à cheval et 1500 à pied, le reste étant constituée d’une multitude de valets attachés à leur maître. En outre l’inexistence d’uniformes et la taille des chevaux mélangés offraient l’image plus d’une foule que celle d’une armée organisée.

En Europe, rappelle Volney, la guerre est devenue une science de calcul et de réflexion. En Orient, aucun semblant de cette conduite de ce que l’on appelle la stratégie dans ces cohues qui se lançaient dans la bataille en désordre « jurant sur le sabre et sur le Coran. »

Volney décrit l’état de guerre en Egypte à la fin du 18ème siècle, l’anarchie, les alliances de circonstances, l’exploitation des petites gens, commerçants et artisans, qui finançaient ces guerres et l’attitude arrogante des Mamelouks de plus en plus ressentis et subis comme des parasites dispendieux, incohérents et inconséquents plutôt que comme des guerriers utiles à la Nation.

Les chefs, dit Volney, qui ne respectaient rien finissaient par ne l’être de personne dans un pays où régnaient les cabales, les intrigues, les trahisons et les meurtres.

58-L--on-Cogniet--L-Exp--dition-d-Egypte-sous-les-ordres-de-Bonaparte-vers-1830-35--1.jpg                                                      Léon Cogniet, L'Expédition d'egypte

L’Egypte en 1785

Volney constate que la Turquie en cette fin de 18ème siècle n’a plus de prise sur l’Egypte. Un pacha, nommé par Constantinople, était installé au Caire, mais il vivait retranché dans son palais. Les vrais maîtres du pays étaient les Mamelouks. Ceux-ci, ne voulant pas entrer en conflit avec le Sultan, toléraient son envoyé et agissaient en Egypte à leur guise, en ne payant presque plus de tribut. La Porte fermait les yeux sur cet état de fait car pour les réprimer il lui aurait fallu des efforts trop coûteux pour elle. De plus ses inquiétudes allaient plus vers le Nord où la Russie menaçait ses frontières.

La prise de pouvoir des Mamelouks
Les mamelouks ont pu désarmer les Janissaires, les soldats au service de la Turquie. Naguère craint, ce corps n’existait presque plus et tremblait devant les Mamelouks. Volney explique cette situation par l’avarice des chefs des Janissaires qui détournaient à leur profit le solde des soldats. Leur corps réduit de moitié, les janissaires sans pouvoir occupaient des postes de gardiens des maisons des riches ou devenaient un ramassis « de vagabonds, d’artisans ou de goujats. »

Les mamelouks, devenus la seule force de l’Egypte, constituaient en 1785 une armée de 8000 ou 8500 cavaliers.

Dans l’esprit des orientaux, dit Volney, le véritable soldat est celui qui monte à cheval. Les fantassins, troupe secondaire, était recrutée dans le petit peuple. Le cheval, symbole de noblesse, n’était pas accessible Egyptiens même dans la vie civile : ils n’avaient droit d’utiliser comme monture que des mules ou des ânes.

Le costume des Mamelouks
Ils portaient :

- une ample chemise de toile de coton claire. Elle allait du cou aux chevilles.

- sur elle, une autre robe s’ajustait dont les manches évasées atteignaient le bout des doigts. Cette robe était faite de soie.

- une longue ceinture serrait ces deux robes et « partageait le corps en deux paquets. »

- une troisième robe enveloppait les deux autres, mais les manches s’arrêtaient aux coudes. Cette robe était fourrée, devenant une pelisse.

- un manteau couvrait l’ensemble du corps de telle sorte que par décence aucune extrémité du corps n’était visible.

- « de ce long sac » sortait un cou nu et une tête sans cheveux couverte d’un turban en forme de cylindre jaune.

Le pied était chaussé d’un chausson de cuir jaune.

Mais la pièce la plus curieuse de cet habillement était un pantalon considérable dont la hauteur arrivait jusqu’au menton. Volney ne peut s’empêcher d’ironiser en disant qu’ainsi affublés, les Mamelouks ne pouvaient être « de piétons agiles. » Lorsqu’on leur faisait remarquer l’incommodité d’un tel costume, ils répondaient simplement : « c’est l’usage ! »

L’équipage des Mamelouks était constitué d’un cheval, souvent de petite taille, surchargé, alors qu’en Europe on a compris la nécessité d’alléger le poids qu’il supportait. De ce point de vue, les Mamelouks, dit Volney, sont restés techniquement parlant au 12ème siècle. La description de la selle et des étriers montrait la lourdeur inutile de ces objets.

Les Mamelouks s’exerçaient à la guerre tous les matins : aux armes à feu, à la lance et au cimeterre. Comme aux temps d’Henri II, quand les chevaliers s’adonnaient aux tournois, avec tous les risques de blessures qu’ils comportaient.

Volney revient sur l’absence de l’art militaire de cette armée où, insiste-t-il, il n’y avait ni uniformes, ni discipline, ni ordonnance ni même de « subordination », c’est-à-dire un commandement.

Volney se rend compte que les guerres en Egypte ne concernaient pas les peuples : seules des groupes l’étaient – les gens ordinaires n’étaient que des acteurs passifs subissant les effets de ces luttes perpétuelles.

Les Mamelouks se vendaient au maître qui payait le mieux, ce qui faisait que cette milice était instable, peu sûre.

Les beys pressuraient la population, ils « pillent L’Egypte » pour avoir de quoi rétribuer le plus grand nombre de soldats et se protéger des multiples intrigues qui toujours les menaçaient.

  Le goût immodéré du luxe chez les puissants était ruineux pour le pays qui devait le payer. Les femmes de cette aristocratie avaient le même goût que leurs époux.

  Les Mamelouks dont la plupart provenaient des marchés d’esclaves du Caire étaient circoncis dès qu’ils avaient trouvé acquéreur. Mais ce « baptême » n’en faisaient pas automatiquement des musulmans, aussi étaient-ils regardés par les Turcs comme des renégats, sans foi ni religion. Sans passé, ils n’avaient pas d’avenir. Ignorants, ils étaient farouches, séditieux, lâches et corrompus, adoptant « le vice honteux » des Grecs et des Tartares que leur avaient enseigné leurs maîtres d’armes. Ce vice d’ailleurs, note Volney, s’est répandu comme une contagion dans les populations du Caire et même chez les chrétiens de Syrie. Jusque dans les bains publics où travaillaient « des masseurs complaisants. »

Ce sont de tels hommes, constate l’auteur, qui gouvernent l’Egypte, ne pensant qu’à leurs plaisirs et à leur fortune, n’ayant aucune vision politique sur la marche de l’Etat.

Au Caire, dit Volney, ni la police ni l’ordre public n’existent (exemple de la femme juive enlevée, au su du Bey, par de jeunes Mamelouks, violée puis rendue à son mari contre rançon.)

 



Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007

Dominique Vivant Denon (1747-1825)

15-Denon--Denon-dessinant-les-ruines-d-Hi--rakanpolis--1802.jpg                                                   Vivant Denon dessinant


Graveur de grand talent, collectionneur et amateur d’art avisé, écrivain, Vivant Denon fut tour à tour diplomate sous Louis XV et Louis XVI, artiste à Venise puis protégé par le peintre David pendant la Révolution avant de se lier d’amitié avec Joséphine de Beauharnais, qu’il conseille en matière d’art, et de suivre Bonaparte en Egypte.

Directeur des musées de 1802 à 1815, il finit ses jours au milieu de collections réunies dans un appartement du quai Voltaire.

La vie de Vivant Denon a séduit de nombreux biographes. « Il est des hommes (en petit nombre) dont toute la vie n’est qu’une suite de jouissances, un rêve de bonheur », écrit Amaury-Duval (élève d’Ingres) en 1829. Philippe Sollers en a parlé récemment dans un ouvrage.

Touche à tout de talent, il traverse son époque et prend part à chacun de ses changements.

Diplomate au temps de Louis XV, il enquête ensuite en Sicile en 1778 et en 1788 il est à Venise, dont il parle la langue, où il exerce son art de graveur en courant les églises en connaisseur et les salons en dilettante raffiné. Dans la ville des Doges, il tombe amoureux d’une femme mariée, puis accusé d’espionnage il abandonne et la ville et la dame.

Pendant cette période, Denon s’est essayé à la littérature. On retiendra un conte libertin, Point de lendemain, qui contribua à sa célébrité.

Denon, selon ses dires, est « habité de deux passions ardentes, l’amour des femmes et l’enthousiasme des arts. »

De retour d’Italie, retrouvant le peintre David à Paris, il reprend son métier de graveur et fréquente les milieux artistiques.

Au moment de l’expédition décidée par le directoire, Denon qui ne figure pas sur la liste des artistes qui doivent accompagner Bonaparte, fait tout pour en faire partie. Il argue de ses talents de reporter pour qu’on le désigne comme chroniqueur de l’aventure égyptienne qui durera pour lui de mai 1798 à octobre 1799, ce qui équivaut au temps passé par Bonaparte en Egypte.

Pur produit du siècle des lumières, il pense que l’homme est perfectible, c’est à dire susceptible d’évoluer et de s’adapter aux nouvelles réalités transformées par les sciences.

 

Voyage dans la Basse et la Haute Egypte, 1802

Le 19 mai 1798, Vivant Denon embarque à Toulon à bord de la Junon.

Commandée par Bonaparte, une troupe de 54000 hommes s’apprête à conquérir l’Egypte.

Conquête de Malte, île africaine par son climat et ses habitants.

Puis Alexandrie, ville désertée après la difficile victoire. Il se souvient de ce qu’en disait Volney, il retrouve les mêmes « formes, couleurs, sensations. » Il parle longuement de la colonne Pompée : « une belle colonne, non un beau monument. »

Il songe à faire embarquer l’obélisque de Cléopâtre (2 en en réalité), mais Champollion préférera ceux des temples de Louxor.

Il est entouré de ruines magnifiques qui attestent d’un passé prestigieux.

Les bains antiques, « les termes », sont transformés en lavoirs par les soldats.

A la porte des jardins de la ville, il est ému par le nombre de réservoirs qu’une pompe à eau alimente continuellement pour la soif des passants.

La pénétration des troupes s’effectue d’abord dans le Delta. Denon parle des mirages que Monge tentera d’expliquer de manière scientifique dans une communication.

 

Ils arrivent au Nil. Joie des soldats qui se baignent dans le fleuve.

Première grande bataille contre les Mamelouks au pied des Pyramides. Bonaparte aux soldats : « Allez, et pensez que du haut de ces monuments 40 siècles nous observent. »La bataille se transforme en carnage : les Mamelouks sont défaits atrocement. « Un empire venait de changer de maître » écrit Denon.

 

Denon suit le général Menou (qui se convertira à l’Islam, épousera une Egyptienne et sera nommé à la tête de L’Egypte par Bonaparte après la mort de Kléber). Le général est un « ami depuis longtemps » de Denon.

Ils atteignent Rosette où la population est plus douce, observe l’auteur, car elle vit dans une région riche, une région « d’abondance. »

« On avait chassé les Mamelouks, dit Denon. Ne les avait-on pas remplacés dans l’esprit des Egyptiens ? »

Les Bédouins sont sobres, farouches, durs pour eux-mêmes et pour les autres, hospitaliers, « sans préjugés de religion. »

Denon décrit les représailles de l’armée contre les villages insoumis, qui sont pillés et incendiés.

Les chefs locaux offrent de somptueux repas aux vainqueurs. Denon en décrit, amusé, le rituel.

  Le 1er août il écrit que la France est maîtresse de l’Egypte et de Malte. Quelques jours plus tard, la situation est renversée : les Anglais détruisent la flotte française, le navire amiral l’Orient compris.

Ils se retrouvent coupés de la France, en état de blocus. Les hommes ne suffisent plus. L’Etat major est contraint de lever une milice constituée de tous les hommes qu’avait attirés l’Expédition, et même ceux qui s’y étaient rendus, attirés par le livre de Savary qui décrivait « les nouvelles voluptés » offertes par l’Orient.

Les soldats commencent à fléchir, ne voyant « des femmes voilées ne montrant que des gorges éternelles. »

  En août 1798, sur place, Denon est nommé à la commission des Arts de l’Institut du Caire : il pense ainsi faire ce qui l’intéresse – copier ce qu’il voit : la vie des gens, les paysages et les monuments. Bonaparte est émerveillé par ce travail et demande à la commission des Arts de se déplacer en Haute Egypte.

Au Caire, réputée ville sainte, « grande parmi les grandes », Denon ne voit que « de longs espaces à traverser, mais pas une belle rue, pas un beau monument : une seule place vaste, mais qui avait l’air d’un champ. » C’est là, sur cette place, que se trouvait la demeure de Bonaparte.

Pour Denon, un air de misère baignait cette ville dite superbe.

  Vivant Denon aurait pu rester au Caire dans une des somptueuses villas abandonnées par les Mamelouks que Bonaparte affecte à l’Institut des Arts récemment créé. Il préfère suivre l’armée pour voir l’intérieur de l’Egypte, dans ses monuments ou son architecture, qu’elle soit copte, musulmane, grecque ou pharaonique.

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Denon, Femme de harem 19-Denon--Femme-mari--e.jpg                                                    Denon, Femme mariée

Denon après avoir accompagné l’armée dans son occupation du Delta du Nil demande à suivre la division du général Desaix lancée à la poursuite de Mourad Bey en Haute Egypte afin de parfaire sa connaissance de l’Egypte ancienne. Il remonte le Nil jusqu’à Assouan, le point ultime de la pénétration des troupes françaises dans le pays.

Pendant plusieurs mois, confronté aux escarmouches opposant Français et Mamelouks, il observe, écrit et dessine continuellement. Plans, vues, temples et pyramides, scènes pittoresques, hiéroglyphes et détails architecturaux forment un ensemble iconographique sans équivalent qui annonce la vaste enquête ordonnée par Bonaparte et connus sous le nom de Description de l’Egypte.

  Denon explique qu’en suivant l’armée, il n’était pas maître de choisir ni l’itinéraire ni les lieux où il s’arrêtait. Passant vite devant certains et séjournant longtemps dans certains. Finalement, avoue-t-il, cet inconvénient s’est transformé en avantage, car sa mémoire et le jeu des comparaisons firent un tri dans l’abondance des sites aperçus. Le premier regard, dit-il, compte peu, il faut attendre le second pour mesurer et apprécier la valeur de la chose vue.

Ce récit, l’auteur insiste, est un Journal. Il date ses observations, ses moments, où, avec l’armée, il investit un pays, l’Egypte, qu’il a « voulu toujours visiter. » Son journal est, dit-il, pratiquement le journal de marche de l’Expédition.

Ces observations sont celles d’un artiste découvrant une réalité rêvée dont la substance est uniquement livresque.

Le temps qu’il y a passé est un temps de guerre : les Egyptiens résistent, aidés par le désert et par un climat qui ne favorisait pas « l’entreprise du général Bonaparte. »

Si le Journal rend compte des batailles, des mœurs du pays, il raconte aussi, comme chez Volney, son éblouissement devant Thèbes, Louxor ou Assouan et l’architecture « colossale des Egyptiens. » Sur chaque rocher composant ces édifices il lui semblait « voir gravé, Postérité, éternité. » L’amateur d’art est comblé.

Denon veut montrer l’Egypte : il écrit et dessine sur son genou « ou debout, ou même à cheval » : le texte renvoyant continuellement au dessin.

 

Il n’a pas assisté aux deux grandes batailles, celle d’Aboukir et celle des Pyramides, devenues légendaires. Il assiste à d’autres points forts de la conquête et on comprend à le lire combien la guerre est partout dure et cruelle. L’armée avance difficilement sous l’œil toujours présent des vautours et des milans. Des maladies apparaissent, les blessés sont mal soignés. Lui observe, note, esquisse des scènes lors de marches « toujours précipitées. » Il passe un mois dans un calme relatif à Benisouef. Là, il peut « comparer des caractères, dessiner les figures, les costumes des différents peuple qui habitent l’Egypte, leurs fabriques, le gisement de leurs villages. »

La faim, la soif, la peur sont, aussi, décrites lucidement. Si Denon livre des réflexions sur la nécessité de la guerre, elles sont toujours moroses et quelques fois horrifiées.

Les troupes actives étaient formées de 200 hommes accompagnées de savants et d’artistes peu accoutumés à faire longs périples à cheval ou à dos d’âne – surtout lorsque ceux-ci « n’avaient de la race arabe que les vices. » Les chevaux n’avaient pas de bride, les ânes pas de bât.

 

Quand le récit reprend, il s’intéresse à des scènes de genre. C’est alors Denon le voyageur qui relate, comme ses prédécesseurs, les tableaux obligés sur les Almées, les crocodiles, les artisans, le physique des Ethiopiens… Il fait une vue de la maison de Mourat-Bey, le bey qui entraîne les troupes de Desaix vers les Tropiques, à la grande satisfaction de Denon. Il pourra ainsi aller au plus loin de ce pays dont l’histoire le fascine. Vers Esné, vers l’inimaginable Thèbes, vers « la verdoyante Eléphantine, le jardin du tropique » où il peut enfin se reposer, vers Assouan et son désert où il sent « le poids des années » et où il restera 22 jours. De ce lieu fixe, il se rend « dans l’île délicieuse de Philae » et pousse jusqu’en Nubie. Il dessine « jusqu’aux rochers, jusqu’aux carrières de granit, d’où sont sorties ces figures colossales, ces obélisques plus colossaux encore, ces rochers couverts d’hiéroglyphes. » il trouve un rouleau de papyrus, manuscrit unique que « quarante siècles placent au rang du plus ancien de tous les livres. »

Les pyramides, monuments immenses par rapport à l’échelle humaine. Celle de Kheops mesurait à l’origine 146 mètres de haut.

Denon, d’une curiosité insatiable, est un homme de goût, c’est à dire quelqu’un qui a une forte intuition en matière d’esthétique. Son regard libre bouscule quelques a priori. Il voit le beau sous d’autres formes que la perfection grecque. Il estime qu’en art tout est intéressant et que là où « existait l’harmonie des parties, là était la beauté. » Le temple d’Isis le subjugue : il a le pressentiment qu’il ne verra rien de plus beau en Egypte.

 

Pour construire ces monuments il a fallu des travaux gigantesques nécessitant des dépenses si grandes que le prince avait dû prostituer sa fille afin de trouver l’argent pour achever le temple. Le surplus financier de cette prostitution avait permis à la princesse d’ériger une petite pyramide près de la pyramide principale qui lui servit de sépulture.

 

De retour à Paris, Denon se rend compte du parti qu’il peut tirer des dessins rapportés. Dans l’ouvrage qu’il prépare, il introduira des gravures reprenant ses dessins et rédigera un texte pour les commenter.

 

Notons que cette publication coûte très cher à l’auteur. Les éditeurs « le ruinent » écrit-il à son amie italienne. Il veut que son livre ne fasse pas « bailler » et le rédige dans cette optique. Grâce à la collaboration de graveurs de talent, il exige un soin particulier à la réalisation des planches, les complète et les précise. Il se réserve le travail représentant les têtes d’Orientaux et les animaux qu’il signe.

 

Le Voyage paraît en 1802 illustré de nombreux dessins. L’ouvrage connaît immédiatement un immense succès et rapportera beaucoup d’argent à l’auteur. Ce succès tient au fait qu’il était, dit-il, « d’une extrême simplicité » et qu’il avait réussi à lier le « tout dire » au « tout montré. »

 

Denon qui sera nommé directeur général des musées, y offre un portrait remarquable de l’artiste voyageur sur fond de guerre et y pose les fondements d’une véritable réflexion sur l’art égyptien. L’égyptologie, grâce à lui, va naître.

En 1802, deux grands succès de librairie attirent les lecteurs : Le Génie du Christianisme de Chateaubriand et Le Voyage dans la Basse et la Haute Egypte de Denon, deux textes pré-romantiques résumés par trois mots : sensation, mélancolie, sublime.

Denon à l’unisson de son siècle ajoute : raison, gravité, simplicité, harmonie, perfection. Vertige aussi : « Il me manquait des yeux, des mains et une tête assez vaste, pour voir, dessiner, et mettre quelque ordre à tout ce dont j’étais frappé. »

 

L’ouvrage, dédié à Bonaparte, retrace, dit l’auteur, le parcours d’un pays que l’Europe ne connaissait que de nom. Il l’a beaucoup dessiné grâce aux moyens que le général lui a donné en lui permettent de suivre les divisions lancée à la conquête de ce pays. Denon ne peut s’empêcher de faire l’éloge de Desaix, « le Sultan juste. »

Mais Vivant Denon préfère à l’image d’un Bonaparte distant, le courage d’un Desaix, fin stratège et honnête homme. S’il ne fait pas l’apologie de l’Expédition, il parle, comme Volney, d’une manière assez sombre des populations égyptiennes.

 

Denon n’était pas partisan du transfert des œuvres d’art étrangères en France ; en Egypte il semble oublier ce principe qui l’animait en Italie. A propos de l’obélisque, par exemple. Et pour son propre compte de collectionneur.

La description de l’Egypte, somme considérable d’informations de tous genres sur ce pays, paraît dans la période qui va de 1809 à 1828, donc bien après le Voyage de Denon.

Denon, directeur général des Musées, passe des commandes à des artistes comme le baron Gros, Girodet ou Guérin pour peindre des tableaux glorifiant l’Expédition d’Egypte.

Entre 1800 et 1812, 70 œuvres sont ainsi réalisées sur ce thème dont certains sont inspirés directement des planches réalisées par Denon.

D’autres peintres suivront la même voie comme Vernet, Gérôme, Decamps ou Bonnat.

Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007

Alger dans les récits de voyage et dans les cartes postales coloniales

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Voyageurs

La littérature de voyage au siècle dernier développe presque toujours le thème de la ville. En effet la première rencontre du voyageur avec le pays qu’il rencontre - qu’il soit écrivain, peintre ou photographe - se fait par le biais de la ville et plus particulièrement du port, point de passage obligé et déjà, quand la ville est orientale, amorce de dépaysement.

Théophile Gautier (1845), Eugène Fromentin (1846), les Goncourt (1849), Ernest Feydeau (1860), Alphonse Daudet (1861), Guy de Maupassant (1881) pour ne prendre que les écrivains d’une certaine notoriété et les peintres comme Eugène Delacroix (1832), Horace Vernet accompagné de William Wild (1833), Théodore Frère (1837), Eugène Flandin (1837), Théodore Chassériau (mai 1846), Gustave Guillaumet (1862), Etienne Dinet (1884) qui voyagent pendant le demi siècle qui suit la conquête de l’Algérie “ ce pays d’or, d’argent et d’azur ”, atteignent Alger par la mer.

La plupart des peintres et certains des écrivains, Théophile Gautier ou Alexandre Dumas sont chargés d’une mission officielle. Il leur est demandé de faire la promotion du pays boudé par les candidats à l’émigration. En 1840 Alger compte 30.000 Européens installés.

Gautier est commandité par son éditeur Hetzel (dont l’activité ne survivra pas à la révolution de 1848) et le journal La Presse. Son rôle est d’accompagner le maréchal Bugeaud dans ses opérations militaires : “ Mes très chers parents, le maréchal Bugeaud m’emmène avec lui dans la Kabylie faire une promenade militaire; j’ai deux chevaux, un mulet, une tente, deux chasseurs pour me servir; je mange à la table du maréchal... C’est royal; je verrai ainsi des choses que personne n’a vues. ” (24 juillet 1845). En réalité on attend de lui qu’il communique à ses nombreux lecteurs le désir de venir s’installer en Algérie.

Alexandre Dumas, feuilletoniste à succès, obtient une forte somme du Gouvernement pour “ mission littéraire en Algérie ” pour que “ Monsieur Dumas écrive deux ou trois volumes sur ce magnifique pays. Sur trois millions de lecteurs, peut-être donnera-t-il à cinquante ou soixante mille le goût de l’Algérie ”.

On affecte à Dumas la corvette Le Véloce pour effectuer la traversée. Alexandre Dumas fils, le peintre Boulanger et un serviteur noir font partie de l’équipée qui débarque à Alger le 29 novembre 1846 où, remarque déjà l’écrivain, “ les constructions françaises gâtent fort l’aspect oriental de la ville ”.

Dumas rapportera de son voyage des souvenirs de maisons closes fréquentées par de très jeunes filles. “ Bien peu de ses malheureuses étaient nées lors de la prise d’Alger : qui les a poussées à la prostitution ? La misère ”.

L’un des premiers photographes à s’installer à Alger, en 1858, est Jean Geiser. Ses ateliers sont situés rue Bab-Azoun et il possède, rue de Chartes, un grand salon mauresque que quiconque passant à Alger peut voir et s’y faire photographier, en costume arabe au besoin. Jean Geiser “ a créé une incomparable collection de cartes postales, non seulement d’Algérie mais aussi de Tunisie ”. Almanach Hachette de 1908.

  Visions

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Au bout de 53 heures de traversée, le voyage s’achève sur un panorama que tous les témoins qualifient de magnifique. La saisissante vision d’Alger en amphithéâtre, aperçue du navire entrant dans la rade, s’offre à leur regard dans un enchantement de lumière : le bleu, le blanc, le vert sont les couleurs qui dominent et qui naturellement viennent sous la plume enthousiaste de nos écrivains. Tous les récits s’accordent pour dire l’étonnement heureux ou la stupéfaction de ces écrivains devant la Casbah qui du haut de sa colline descend, “ de terrasse blanche en terrasse blanche ” jusque la jetée. Le vert de la végétation, les deux bleus du ciel et de la mer complètent avec l’or du soleil la palette qu’un jour un peintre comme Matisse ira chercher.

  Fromentin : “ Quelle ville, mon cher ami ! Les Arabes l’appelaient El-Bahadja, la blanche, et comme elle est encore la bien nommée ! ...Et quand le soleil se lève pour l’éclairer, quand elle s’illumine et se colore à ce rayon vermeil qui tous les matins lui vient de La Mecque, on la croirait sortie de la vieille d’un immense bloc de marbre blanc, veiné de rose ”.

  Les Goncourt : “ Le 7 novembre à cinq heures, la côte d’Afrique est sortie de la brume. A six, un triangle de neige s’est illuminé aux premiers feux du soleil ”.

  Feydeau : “ Ce cri arraché aux rêveurs devant certains cités : “ On voudrait mourir ici ”, je l’ai poussé vingt fois à Mustapha, et réellement, quoi que j’aie l’idée que bien des choses finissent avec nous, à la mort, il ne me déplaît pas de savoir que je pourrirai sous un olivier, au bord de cette route ombreuse qui côtoie la Méditerranéen ”.

Maupassant.: “Quel réveil ! Une longue côte, et, là-bas, en face, une tache blanche qui grandit - Alger ! ”.

  Maupassant : “ Féerie inespérée et qui ravit l’esprit ! Alger a passé mes attentes. Qu’elle est jolie, la ville de neige sous l’éblouissante lumière ! Une immense terrasse longe le port, soutenue par des arcades élégantes. Au-dessus s’élèvent de grands hôtels européens et le quartier français, au-dessus encore s’échelonne la ville arabe, amoncellement de petites maisons blanches, bizarres, enchevêtrées les unes dans les autres, séparées par des rues qui ressemblent à des souterrains clairs. L’étage supérieur est supporté par des suites de bâtons peints en blanc; les toits se touchent. ”

  Francis Jammes : « Alger m’apparut surtout française ... je regardais la mer, assis à la terrasse d’un café dont la banalité luxueuse me plaisait. J’avais une joie d’enfant à demander une absinthe, à me sentir seul, tandis que le soleil de midi semblait faire chanter pour moi son ombre et sa lumière.

La ville riait. Sur les hauteurs, la fraîcheur des maisons mauresques bâillait d’un sourire adorable, un sourire de marbre pâle et de porcelaine bleue. Une langueur m’envahissait. J’avais faim de fruits glacés et de femmes tièdes ... Un son de guitare mourait là-bas. »

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Ce premier contact visuel avec le port encore assez loin commande le type de rapport qui s’instaurera entre l’écrivain et la ville. L’arrivée par la mer ajoute à la magie de l’instant et la lente approche, dans l’excitation du but atteint, réveille dans la conscience de ces écrivains toute la mythologie attachée alors à l’Orient.

Deux mots ici pour rappeler cette mythologie. L’air du temps au XIXème siècle est fait aussi d’une forme de fascination pour la vie prêtée aux Orientaux. Toute une imagerie, littéraire ou autre, établit dans l’imaginaire occidental l’idée d’un monde raffiné, voluptueusement cruel, qu’il faut, à tout prix, connaître, ou mieux, essayer.

Ce monde doit nécessairement être éloigné - spatialement et temporellement - pour permettre à l’illusion de fonctionner.

Or en 1830, la prise d’Alger d’un seul coup va mettre à portée de main une partie de ce monde. Toulon, Sète (orthographiée à l’époque Cette), Marseille vont devenir les points desquels vont s’engager vers cet ailleurs (Africain, Oriental, Algérien) des touristes et parmi eux, des peintres et des écrivains - dont ceux cités plus haut. Théophile Gautier parle de “ la maladie du bleu ” pour expliquer l’engouement qui saisit les parisiens pour l’Algérie, “ cette Italie exagérée ”.

Pour atteindre cette Italie-là, il fallait aller en diligence jusqu’à Chalon-sur-saône, puis prendre le bateau jusqu’à Lyon, changer d’embarcation et descendre jusqu’à Marseille par le Rhône.

La traversée de la Méditerranée durait 53 heures. De Marseille les bateaux à vapeurs partaient à midi : “ Midi sonnait dans la lumière ”, écrit Daudet au moment de l’appareillage du Zouave qui l’emmenait à Alger.

Au bout de ce temps, au bout de ces trois jours de navigation, les côtes algériennes se précisent puis, je l’ai dit, le panorama de la ville s’offrant au regard du voyageur achève le voyage. L’Afrique, avec ses “ falaises abruptes, crayeuses ”, est enfin atteinte.

 
Accostage

  Cependant, le premier contact physique avec la ville doit attendre l’ultime opération du débarquement.

A cette époque, l’appontement n’existant pas, il fallait pour poser pied à terre utiliser une flottille formée de petites barques qui servait à l’acheminement vers les quais des passagers du paquebot. C’étaient des sortes de taxis marins que conduisaient des portefaix bigarrés, empressés, volubiles et adroits, apportant cette indispensable touche de couleur locale.

La description de l’accostage et de son remue-ménage, qui sont déjà l’amorce du dépaysement, dépeint la toute première relation du nouvel arrivant avec le réel algérien. Le pittoresque du désordre africain, la chaleur, les visages, les bruits, les allures, le costume, les langues entendues attestent de la fin du voyage commencé à Paris.

  Ce nouvel arrivant empruntait alors la montée de la rampe de la pêcherie qui l’amenait rue de la Marine où se trouvait l’hôtel du même nom, à deux pas de la place du Gouvernement. C’est là le plus souvent qu’il louait une chambre, en attendant la prospection de la ville qui s’effectuait généralement le lendemain (les paquebots arrivaient vers 16 heures. Parfois ils accusaient un certain retard).

Mais il pouvait aussi, bien dès le soir de son installation, décider de se plonger dans l’animation de la place du gouvernement ou le dédale de la ville haute avec ses boutiques sombres, ses bazars, “ ses naturels ” bizarrement costumés, comme les appelait Gautier et l’étrange tohu-bohu des cafés baignant dans les senteurs de l’Orient.

 

La ville basse

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Le premier lieu visité, le point de départ initial se trouvait alors être la place du Gouvernement. C’est de là, de ce grand espace ouvert au vent marin que débutait la visite de la ville. C’est aussi le premier lieu décrit.

Théophile Gautier, Fromentin, Maupassant parlent de la foule qui s’y presse : une foule hétéroclite composée, dans l’ordre qu’en donne Daudet, par des Mahonnais (Iles Baléares), des Maltais, des Allemands, des Nègres, des Français, des Arabes, des Kabyles, des Maures, des Syriens, des soldats, des officiers...

Gautier : “ La place du Gouvernement a été faite par les Français en 1830. Les constructions, baraques, échoppes, boutiques s’avançaient jusqu’à la mer, confuses, enchevêtrées, s’épaulant l’une à l’autre, surplombant, liées par des voûtes, dans ce désordre si cher aux peintres et si odieux aux ingénieurs. Des démolitions successives, puis un incendie ont nettoyé le terrain et formé une large esplanade entourée en grande partie de maisons à l’européenne qui ont la prétention, hélas ! Trop bien fondée de rappeler l’architecture de la rue de Rivoli ”.

Gautier : « La place du Gouvernement fourmillait de monde. C’est le point de réunion de toute la ville, c’est là que se donnent tous les rendez-vous; on est toujours sûr d’y trouver la personne qu’on cherche; c’est comme un foyer des Italiens ou de l’Opéra en plein air. Tout Alger y passe forcément par là trois ou quatre fois par jour (...) Il y a là des gens de tous les Etats et de tous les pays, militaires, colons, marins, négociants, aventuriers, hommes à projets de France, d’Espagne, des Iles Baléares, de Malte, d’Italie, de Grèce, d’Allemagne, d’Angleterre; des Arabes, des Kabyles, des Mores, des Turcs, des Biskris, des Juifs; un mélange incroyable d’uniformes, d’habits, de burnous, de cabans, de manteaux et de capes ».

Tous notent aussi la musique militaire donnée tous les soirs qui exécute des « morceaux à grand effet » (Polkas et Symphonies).

La place du Gouvernement, ou place du cheval comme l’appelaient les Algériens en raison de la statue équestre fondue avec les canons pris à la ville, érigée en 1845 et représentant le duc d’Orléans, éclairée au gaz, symbolise le foyer actif d’une population à la recherche d’un équilibre, elle est aussi l’emblème de la victoire car on y voyait, écrit Daudet, « des messieurs sur des chaises, buvant de la bière, des dames, quelques Lorettes et puis des militaires, encore des militaires, toujours des militaires... et pas un Teur ».

C’est de cette place que la ville va paradoxalement s’étendre à l’est et que les grands travaux du Second Empire entrepris par Haussmann vont bouleverser.

Cette place enfin située au dessus de la pêcherie et dominant le port en pleine transformation marque la ligne de partage entre la ville horizontale, la ville française et la ville du haut, la Casbah, celle que l’on aperçoit de la mer, habitée par les Teurs tant recherchés par Daudet.

Fromentin : “ Il y a deux villes dans Alger; la ville française, ou pour mieux dire, européenne, qui occupe les bas quartiers et se prolonge aujourd’hui sans interruption jusqu’au faubourg de l’Agha; la ville arabe, qui n’a pas dépassé la limite des murailles turques, et se presse comme autrefois autour de la Casbah, où les zouaves ont remplacé les janissaires ”.

Fromentin : “ La France a pris de la vieille enceinte tout ce qui lui convenait, tout ce qui touchait à la marine ou commandait les portes, tout ce qui était à peu près horizontal, facile à dégager, d’un accès commode... Elle a fait un choix un choix dans les mosquées, laissant les unes au Coran, donnant les autres à l’Evangile. Elle a pris la Djénina qu’elle a rasée, elle a agrandi le port, elle a crée une petite rue de Rivoli avec les rues Bab-Azoun et Bab-El-Oued, et l’a peuplée comme elle a pu de contrefaçons parisiennes. Voilà pour la ville française. L’autre on l’oublie : ne pouvant supprimer le peuple qui l’habite, nos lui laissons tout juste de quoi se loger, c’est-à-dire le belvédère élevé des anciens pirates. Il y diminue de lui-même, se serrant encore instinctivement contre son palladium inutile, et regardant avec un regret inconsolable la mer qui n’est plus à lui ”.

Fromentin répète à sa manière les critiques de Gautier. Il déplore la défiguration d’Alger.

 

Il faut savoir que dans l’esprit de certains de ces écrivains, Alger devait ressembler à l’idée que s’en fait le héros d’Alphonse Daudet : “ Aux premiers pas qu’il fit dans Alger, Tartarin de Tarascon ouvrit de grands yeux. D’avance, il s’était figuré une ville orientale, féerique, mythologique, quelque chose tenant le milieu entre Constantinople et Zanzibar ”. On peut imaginer que leur déception est grande quand ils s’aperçoivent qu’ils sont en face d’une petite ville de la province française avec ses places publiques où sévissait la musique militaire, ses cafés, ses restaurants où l’on mangeait les poissons de la Méditerranée, ses larges rues et ses maisons à quatre étages.

 

Le guide Hachette en 1855 prévient ainsi le voyageur : “ A l’aspect de la double rangée de maisons européennes, le touriste qui entre pour la première fois dans la ville se croirait encore en France, si le costume pittoresque des passants ne contrastait pas si singulièrement avec la régularité de l’architecture française ”.

En 1861 de grands travaux préparaient un bouleversement complet de la ville et une extension des constructions neuves. On édifiait en effet au dessus des quais ce boulevard Front de mer qui devait porter le nom de boulevard de l’Impératrice, en attendant de devenir le boulevard de la République. Le port s’élargissait de nouvelles jetées. On faisait le devis du chemin de fer qui devait pénétrer jusqu’au centre d’Alger et l’on rasait les immeubles pour l’établissement de la ligne et des stations.

 

Les journaux locaux parlaient avec orgueil de ces projets.

“ Nos quais du boulevard de l’Impératrice une fois terminés seront les plus beaux et les plus vastes ” constate l’Ekhbar le 4 janvier 1862. “ Ils n’auront pas moins de 65000 mètres superficiels... La compagnie anglaise chargée de la construction du boulevard ne saurait non plus être indifférente à l’introduction du chemin de fer à l’intérieur de la ville ”.

Les guides pressaient les voyageurs de visiter ces travaux. “ Nous engageons le touriste à aller voir tous les détails de ces admirables chantiers ” conseille l’itinéraire Hachette.

Mais l’on conçoit que ces appels devaient laisser froids les artistes en proie à leur désir d’Orient : terrassements, chantiers et bâtisses déroutaient au contraire une imagination à la recherche du pittoresque oriental et africain - et la vie du passé.

 

La ville d’en haut

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Déçus par l’Alger français, les touristes en quête d’exotisme se consolaient par une visite de l’Alger turc et arabe encore épargné. Après avoir opéré comme les Goncourt “ l’ascension de la rue Casbah, ascension des 497 degrés divisant les 497 mètres de pente de la Casbah à la ville basse ”, ils pénétraient dans un univers confiné dans un espace de plus en plus réduit sillonné de ruelles au tracé étrange, les anciens palais turcs, les mosquées et les bains maures, les cafés avec leurs danseuses et leurs musiciens, les bazars et leur pacotille locale. Un témoin évoque les divertissements de l’hiver à Alger avec “ ses bals maures et ses fêtes d’Aïssaouas ”.

Gautier : “ Nous suivions des ruelles si étroites, que deux ânes chargés n’eussent pu y passer de front. Les maisons, à étages surplombant comme des escaliers renversés, se touchent souvent par le haut, interceptant la faible lueur du ciel nocturne; certains passages étaient voûtés et comme souterrains, et nos ombres, projetées par la clarté tremblante de la lanterne, vacillaient sur les pans de mur éraillés, sur de vieilles portes cadenassées en portes de prison, comme dans ces bizarres et fantastiques eaux-fortes de Rembrandt où la réalité prend des formes de cauchemar ”.

Les Goncourt : “ Et ce sont toujours des ruelles à échelons de pierre plongeant sous vos pieds, ou grimpant devant vous; des maisons blanches de chaux vive, s’étayant des poutres jetées au travers de la rue, et faisant ressauter leur premier étage d’une forêt d’arc-boutants, et, soudant leur terrasse l’une à l’autre et ne laissant glisser que quelques filtrations de soleil : intelligente architecture qui, dans le moment où la chaleur incendie la campagne et fait déserter le quartier d’Isly, transforme ces passages en frais couloirs ”.

 Rue Ben Ali Rue-Ben-Ali.jpg

Daudet, lui, passe par la série habituelle des initiations. D’abord il monte dans la ville haute, la ville arabe, la ville des Teurs. L’auteur de Tartarin de Tarascon en peint en quelques lignes l’aspect caractéristique. “ Un vrai coupe-gorge, cette ville haute... Des petites ruelles noires étroites, grimpant à pique entre deux rangées de maisons mystérieuses dont les toitures se rejoignent et font tunnel ”. Il dit plus loin qu’à Alger en 1862 “ on se montrait encore une ancienne caserne de janissaires devenue le lycée Impérial ”.

Dans le faubourg Bab-Azoun, près de la rampe qui descendait aux quais, s’élevait une mosquée très renommée pour “ la dévotion des pirates algériens au marabout dont elle portait le nom. Cette mosquée fut démolie pour l’alignement du boulevard de l’Impératrice ”.

 

“ Les narrateurs des cafés maures qui piquent si vivement la curiosité des étrangers sont les turcs, d’anciens janissaires de la milice du dey Hussein.... ” Confiait le moniteur de l’Algérie en 1862.

Il suffisait au touriste par exemple d’entrer à la poste pour pénétrer dans une cour mauresque ombragée par des bambous. Il lui suffisait également de visiter la bibliothèque et le musée, alors situés dans la rue des Lotophages, pour contempler la maison mauresque la plus riche d’Alger en marbre et en sculpture, aux murs entièrement garnis de faïence et d’émaux aux mille couleurs.

Daudet a aussi décrit dans Tartarin l’une des plus belles architectures du passé. Son héros, en effet, loue “ au coeur de la ville arabe une jolie maisonnette indigène avec cour intérieure, bananiers, galeries fraîches et fontaines ”.

Cette note de fraîcheur qui recouvre comme une note de regret nous suggère l’idée du refus de la modernisation - ou de l’occidentalisation - d’Alger.

On peut croire qu’à lire ces lignes la défiguration de la ville, en ces temps de conquête assurée, ne recueillait pas tous les suffrages, en tous cas pas ceux des artistes que je viens d’évoquer.

Rue-Randon.jpg Les transformations opérées sur cette cité riche d’histoire étaient sans doute utiles mais certainement anachroniques, et dans le plus souvent des cas, inesthétiques. L’architecture haussmannienne importée de Paris répondait plus à un souci d’efficacité commerciale et policière. Le charme des villes rêvées par le romantisme s’évanouit au contact de la réalité coloniale et le temps de l’Orient, un temps d’éternité distendu, ample et comme immobile, qui s’égrenait au rythme d’une activité solaire est remplacée par le temps de l’Occident rigoureux et sans fantaisie, un temps chronométrique servi par cette nouvelle distribution de l’espace qui permet aux déplacements d’être rapides, fluides et aisés. Une sorte de froidure pénètre avec cette inaccoutumée conception de la durée, dans ce découpage moderne du temps (aujourd’hui encore dans l’Algérie indépendante l’horaire des repas, de l’administration, de l’enseignement etc. n’a pas changé).

 

Cette conception de la perception du temps n’est pas anodine. Elle est je crois fondamentale pour comprendre le ratage de la politique française en Algérie. Elle explique l’impossible rencontre entre le vaincu et le vainqueur parce qu’ils vivaient dans deux temps de nature différente. Ainsi la ville européenne va s’activer et bruire de tout ce qui fait l’industrie et le commerce de la colonie. Elle s’élargit, s’agrandit, s’embellie à la manière des Nice et des Cannes du sud de la Métropole. La ville arabe, elle, n’évolue pas. Elle s’enferme sur elle-même, dérobant son intimité au regard curieux des touristes qui se contenteront de la décrire de l’extérieur ou dans ce qu’elle a de public : hammams, cafés, boutiques, places, maisons spéciales...

 

Théophile Gautier, Fromentin, les Goncourt, Daudet, Maupassant seront séduits et intrigués par l’architecture de la Casbah, ses longues rues étroites, ses porches, ses murs aveugles, ses escaliers, le mystère qu’elle recèle et le souvenir des nuits “ au parfum de chèvre et de jasmin ”.

Par Mohamed Médiène
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Dimanche 15 juillet 2007

                                          Théophile Gautier


Théophile Gautier (1811-1872)

 Pour beaucoup de jeunes romantiques de la première moitié du 19ème siècle, la rencontre avec l’Orient passe par Venise, l’Italie du Sud ou l’Espagne andalouse encore « à demi africaine » - cette Espagne voluptueuse et guerrière, magnifiquement résumée dans l’Alhambra de Grenade.

 Théophile Gautier en 1830 est un hugolâtre. Il fréquente Gérard de Nerval, son ancien condisciple du Lycée Charlemagne (1808-1855), déjà célèbre malgré son jeune âge (en 1830 il a 22ans) et Pétrus Borel (1809. Il meurt à Mostaganem en 1859). Gautier est un rapin attiré par la poésie. Il se distingue lors de la bataille d’Hernani et, encouragé par Hugo, il décide de se consacrer uniquement à l’écriture où il ne tardera pas à se faire un nom.

Il est à ce moment là l’un des plus irréductibles défenseurs de ce nouveau mouvement qu’est le romantisme.

S’ennuyant à Paris, il se rend le 5 mai 1840 en Espagne, pays du Cid et d’Hernani. Il y reste 5 mois. L’Espagne qu’il visite est l’Espagne du sud : Séville et Grenade. Il ne fait que traverser Cordoue, Tolède et Burgos. Il passe 4jours et 4 nuits à l’Alhambra : “ les plus délicieux de ma vie ”, écrit-il. Il regrette le départ des Mores. Il pense que l’Espagne y a beaucoup perdu. L’Espagne n’a rien à voir avec l’Europe du Nord, ajoute-t-il, et le génie de l’Orient est partout présent dans ce pays.

Ce voyage permet à Gautier d’inaugurer une nouvelle forme d’écriture, la narration de voyage que d’autres avant lui ont essayée.

« Maladie du bleu ». Il repart et se rend en Algérie en été 1845. Maxime du Camp nous apprend que le projet de Gautier était d’écrire un livre qu’il aurait lui-même illustré. “ Il ne suffit pas de regarder et de voir, il faut encore savoir avec quel yeux on voit ”.

Il est à la recherche “ du galbe, du type, du caractère ”.

Mais la révolution de février 1848 ruine son éditeur, le livre ne se fait pas. Il conserve des fragments qu’il publie en 1865 sous la forme que nous connaissons aujourd’hui.

Il revient bronzé comme un “ homme de couleur ”, n’ayant de blanc “ que le blanc de l’oeil ”. Il ramène un burnous blanc qu’il porte en se promenant sur les boulevards qui lui donnera, lorsqu’il se laissera pousser la barbe, une allure de prince oriental.

1850-1852. Italie, Constantinople, Grèce. Parce que à Paris “ On vit entre la double vase du ciel et de la terre ”.

Voyage en Italie, 1852.

Athènes : “ Athènes m’a transporté. A côté du Parthénon tout semble barbare et grossier. Revenant d’Athènes, Venise m’a paru triviale et grotesquement triviale. Voilà mon impression crue ”. Voyage en Russie, 1858. Voyage en Egypte, 1869.

 


Le voyage en Algérie
Cédant durant l'été 1845 à "la maladie du bleu" Théophile Gautier décide d'aller vérifier sur place pour voir un de ses rêves "se réaliser ou s'écrouler". Arrivé à Alger il s'aperçoit que la civilisation l'a devancé et qu'elle est en train de transformer la vielle cité corsaire en une nouvelle Nice ou Cannes, avec ses rues à arcades façon rue de Rivoli. Aussi s'ingénie-t-il à éviter les lieux trop marqués par la présence de l'Europe et d'aller à la rencontre de la barbarie qui, selon lui, se réfugie toujours  sur les sommets lorsqu'elle est traquée.

Il choisit d'inverser la forme conventionnelle de la narration adoptée par les écrivains voyageurs. Il ouvre son récit sur la prospection, en pleine nuit, de la Casbah à travers le dédale de ses rues. Sa promenade nocturne dans un lieu inconnu l'amène à réfléchir sur le malentendu fondamental qui caractérise la vision de l'Occident sur l'Orient. Il sent confusément que cet Orient lui échappe et qu'il ne verra de lui que la surface des choses, les signes extérieurs qui ne parlent pas. Il frôle dans sa marche aveugle « de longs fantômes blancs » silencieux, mettant le pied « sur des masses grisâtres qui changeaient de position et poussaient des soupirs », ou bien il entend, au- delà des murs délabrés, « des chuchotements étranges, des paroles incompréhensibles ».

Cette pérégrination tâtonnante, presque émouvante, dans l’obscurité d’une ville qui se ferme, procure à Théophile Gautier des sentiments où se mêlent craintes et plaisir (qui sont la forme extrême de l'excitation), et la sensation enfin obtenue d'un total dépaysement. Il lui semble "marcher comme dans un rêve" dans un univers où "les lignes penchent et chancellent comme en état d'ivresse". Les noms de Rembrandt et de Goya lui viennent naturellement à l'esprit quand la lueur "de rares lanternes" viennent trouer le noir des rues.

Ce parti pris descriptif Théophile Gautier l'adoptera pour d'autres scènes; celle des Aïssaoua, ou celle de la Danse des Djinns qui se déroule, par exemple, sous la lumière "tremblante des veilleuses, sur le fond du ciel noir". Cette insistance à privilégier la couleur noire, qui n'est pas à vrai dire celle que l'on attend d'un pays solaire, peut s'expliquer par le fait que Théophile Gautier. ne se reconnaît pas dans ce qu'il rencontre. Son Orient, en substance celui qu'il a lu dans le récit que Gérard de Nerval publie en 1843, mais aussi dans Chateaubriand, (Itinéraire de Paris à Jérusalem) Lamartine (Voyage en Orient) et les tableaux de ses amis peintres (Marhilat, Decamps, Delacroix), ne coïncide pas avec celui qu'il visite: autre chose advient qu'il ne prévoyait pas. Et même s'il note la présence solitaire d'un palmier "ce monogramme et signature de l'Orient", où s'il aperçoit dans l'échancrure du voile d'une passante "cette mélancolie de soleil et cette tristesse qui font un poème de tout oeil oriental", Théophile Gautier n'arrive pas à se projeter dans ce qu'il voit. Il reste au bord d'un monde qu'il devine impénétrable. Il sait que son regard est trop guidé par ses  propres références esthétiques, qu'il est trop formé aux habitudes culturelles de l'Europe, pour ne pas sentir que ses yeux recherchent avant tout le fait extraordinaire, le geste social inédit qui le surprendra. Son savoir visuel nourri de la fréquentation des toiles de Decamps, Delacroix et Marilhat, l'incite à rechercher dans les rues "des choses curieuses" qu'il traduira dans son récit en scènes typiques.

Voulant ainsi "se saturer de couleur locale" il établit au cours de son séjour une suite de thèmes qu'il traite souvent avec humour. Des considérations d'ordre esthétique "Comme la religion musulmane défend la représentation des êtres animés..., le sens de l'art se réfugie dans l'arabesque, la broderie, l'ornement et le choix des couleurs" ou politique "L'on acquiert vite en Algérie une très grande légèreté de main et de bâton (à l'encontre de l'Arabe) suscitant des haines irréconciliables. La paix entendue ainsi nous fait plus d'ennemis que la guerre" ponctuent parfois une narration qui ne se veut pas uniquement pittoresque.

A Alger il est surpris par "l'innombrable quantité d'ânes qui obstruent les rues". Ils servent à porter toutes sortes de choses, bien qu'ils soient "chétifs, pelés, galeux, plein de calus et d'écorchures, et de si petite taille, qu'on les prendrait pour des chiens...". Les objets hétéroclites qui encombrent les boutiques maures, "qu'on dirait arrangées pour les peintres", l'intriguent ainsi que l'apparente indifférence du boutiquier à l'égard de sa marchandise. La même remarque est faite à propos des fruitiers, des boulangers, des potiers et des bouchers dont les étaux "ont quelque chose de féroce et de sanguinolent qui sent la triperie et l'écorcherie. On ne sait pas là enjoliver, comme à Paris, le cadavre des bêtes".

Dans les faubourgs d'Alger, Théophile Gautier décrit "une fontaine simple et gracieuse" entourée d'Aloès, de cactus, de figuiers et de palmiers. Cette présence de plantes exotiques, qu’il énumère consciencieusement, ajoutée à la vue de la mer produit chez l'auteur un "sentiment de mélancolie sereine".

Un long passage est consacré aux sauterelles, fléau de la colonie: « Vous voyez à l'horizon un brouillard fauve, c'est une migration de sauterelles qui passe. » Ces insectes d'une voracité effarante menacent les récoltes et sont combattus par tous les moyens. Théophile Gautier n'est pas surpris d'apprendre que « les Arabes les mangent: ils en font une sorte de conserve au vinaigre et à la graisse ». Il nous avertit cependant qu’il n’en a pas goûté.

A la vue d'un chameau, « animal le plus étrange qu'on puisse imaginer », Théophile Gautier ne peut réprimer son inquiétude. Il croise peu après un Arabe « dans sa pose de statue ». Il essaie d'imaginer à quoi pense cet homme impassible, « à rien sans doute, car les orientaux ont la faculté de rester des heures entières à l'état végétatif ».

La description des hôtelleries arabes « des bouges creusés dans la déchirure d'un ravin » marque dans le récit un début de malaise, d'autant plus appuyé qu'il n'est pas explicitement formulé. Dans le même ordre d'idée, l’évocation des taudis que sont les « cahutes composées de cailloux, gravats, pisé, bouts de planches, ossements d'animaux, le tout barbouillé de quelques truellées de plâtre », signale au lecteur la misère effroyable de la population indigène « enveloppée de nobles haillons d'une saleté idéale ».

Le seul type féminin qu'il est possible à Théophile Gautier d'aborder « dans un pays où règne la loi du Coran » est celui des danseuses, rue de l'Empereur où « un bal indigène » est donné. Elles lui semblent "comparables aux femmes d'Alger de Delacroix". Il y remarque Zorah « à la figure régulière, au teint légèrement bistré, aux lèvres de grenade, aux yeux de gazelle agrandis par le surmeh, à l'expression langoureuse et passionnée à la fois » qu'il préfère à ses consoeurs parce que plus Africaine.

Théophile Gautier s'éloigne d'Alger et va passer quelques jours à Blida. Il s'y trouve bien: "à moins d'être mort, on ne saurait être plus heureux". Le paysage l'enchante particulièrement et il comprend, après coup, la peinture lumineuse de Decamps et de Marilhat, ces deux artistes dont il avait vu les tableaux exposés à Paris. Dans cette campagne algérienne, son imagination le transporte « aux temps de l'antiquité la plus reculée » à la vue d'hommes ceints « de leurs draperies bibliques. »

Il se rend ensuite à Constantine « nid de maisons perché sur un rocher de huit cents pieds de haut » où, comme à Alger, il se perd « dans l'ombre la plus épaisse, la plus opaque, la plus impénétrable ». A la nuit tombée, perdu dans cette ville de pierres, Gautier est receuilli par deux jeunes danseuse qui l'invitent chez velles. Il passe la nuit avec la plus jeune. Au matin : « Les deux belles dormeuses s’éveillèrent, et, avant de quitter leur nid hospitalier, je fis sur mon carnet de voyage un croquis d’Ayscha, quoique j’eusse pu me fier à ma mémoire pour me souvenir d’elle ; l’autre sœur, que je voulais aussi dessiner, ne se prêta pas à ce désir, retenue sans doute par quelques-uns de ces scrupules religieux, particuliers aux Orientaux, qui voient des idoles dans toute image.»

Mais ce procédé, qui laisse au hasard la décision de la rencontre, ne le satisfait pas. Il préfère, dans son désir d'être vrai, suivre son tempérament- qui est de nature contestataire. Il veut dresser son oeil et l'amener à vouloir la confrontation, c'est-à-dire à regarder juste. A regarder vrai, parce que ce qui lui parait étrangement pittoresque n'est en réalité pour les gens du pays que la banale et ordinaire manière de vivre. Tout alors prend un sens différent et le trouble. Comme de croiser dans la rue « des statues qui se promènent sans socle » ou de jeunes négresses « au corps d'une pureté de formes à défier les plus beaux bronzes ». L'art est vivant semble dire Théophile Gautier, il se rencontre à chaque pas du promeneur. L'allure des hommes et des femmes « qui ne semblent jamais pressés », leur maintien, leurs costumes, le décor dans lequel ils vivent font penser aux fresques antiques, à l'image resurgie d'une scène très ancienne et en même temps très familière.

Contre les préjugés de l'époque à l'égard de la musique arabe, Théophile Gautier déclare son goût pour l'originalité des morceaux qu'il écoute avec plaisir. On est loin de la plaisante mélodie rossinienne mais, dit-il, cela ne signifie pas que les orchestres indigènes sont dénués d'intérêt. Leur musique fouille la mémoire et rappelle les sons d'autrefois: « le susurrement de la solitude » des premiers musiciens. Elle est en même temps nostalgie du passé et présent vécu dans le rappel de ce passé. Le sentiment d’une autre vie, suggère Théophile Gautier, est présent dans le mouvement infini de la flûte arabe qui « raconte des existences antérieures qui vous reviennent confusément ».

Il émet la même opinion à propos de la danse moresque "très libre et très lascive", tout en gardant "un caractère mystérieux, fatidique et sacré", qu'il place au dessus des danses pratiquées à Paris. En Orient, constate-t-il, aucune feinte dans "ce mystérieux drame de la volupté dont toute danse est le symbole". On montre en Orient ce que l'on cache avec soin en France. La danseuse moresque laisse son corps dire ses tremblements en balançant des hanches "la physionomie pâmée, les yeux noyés ou flambants, la narine frémissante, la bouche entrouverte, le sein oppressé".

  A Constantine, il assiste à la danse des Djinns qui a pour but de purifier la demeure où elle se déroule, en chassant « les esprits nocturnes » qui la hantent "par des danses échevelées et symboliques". La cour qui sert de cadre à cette cérémonie « semblable pour la disposition au patios des maisons d'Andalousie » est occupée par une assistance « d'ombres blanchâtres, accroupies, accoudées ou debout, s'enveloppant dans leurs draperies ». Des musiciennes sont chargées de préparer la danse par le jeu lancinant des derboukas « à peau d'ânes » et par leur chant « guttural et strident ». Les danseuses au nombre de quatre ou cinq « leurs paupières noircies d'antimoine, leurs sourcils peints et rejoints à la racine du nez » commencent leurs contorsions et au fur et à mesure que s'accélère la cadence des percussions, elles accélèrent leurs mouvements dansants. L'une d'elle « dans un spasme nerveux » semble s'abandonner au démon évoqué, ses membres tressaillant « à chaque attaque du rythme comme sous une secousse galvanique. »

Une autre danseuse qui « n'annonçait guère plus de quatorze ou quinze ans » se met à agiter « son corps souple avec des ondulations de serpent debout sur sa queue ». Puis toutes les danseuses, dans les saccades des tambourins, se rassemblent au centre de la cour « haletantes, suffoquées, râlant comme des soufflets », leurs cheveux libérés se répandant « sur leurs épaules, sur leur col, sur leur front, sur leurs joues, sur leur sein, comme une couvée de serpents noirs chassés violemment de leurs repaires », précipitent leurs trémoussements dans une chorégraphie éperdue. La danse s'achève au moment où les prêtresses, au bout de ce « délire orgiaque", tombent d'épuisement « tout d'une pièce, dans une rondeur tétanique. »

Cette scène qui fait pendant à la scène des Aïssaoua relève autant de l'état orgasmique que de la transe mystique. Théophile Gautier met en parallèle ces deux manifestations du "hors soi" et note, en passant, leur parenté. En Orient, la religion est associée au corps perçu comme médiateur entre l'homme et les forces occultes. Il est le centre où toutes les pulsions se réalisent. A l'inverse, l'Occident chrétien le brime, car impur, et ne voit en l'âme que l'unique enjeu. Théophile Gautier  en observant "cette mêlée de mouvements convulsifs" qui provoque l'annulation de la conscience, se rend compte que les officiants (danseuses et sectateurs) atteignent un dépassement d'eux-mêmes semblable à celui engendré par l'extase. Le sacré se dirait, ici, par la parole du corps qu'on exténue jusqu'à l'oublier.

Cet oubli de soi, Théophile Gautier l'expérimente in situ. A Blidah il est convié à assister à une fête de nuit où  devaient se produire les Aïssaoua dont il connaissait l'effrayante réputation. Il s'y rend.

Entouré de fumeurs de Hachisch, fumant peut être lui-même, son imagination se débride et l'invite à tous les voyages, notamment celui du fantastique. On le sait, le Hachisch agit sur la perception du temps de celui qui le consomme et amplifie ses capacités sensorielles. Dans une sorte d'absence au monde, il favorise la mise en place d'un pont entre la réalité et le rêve en abolissant les barrières de la raison.

Ainsi la description hallucinée de la cérémonie des Aïssaoua, cette confrérie qui, pour honorer son fondateur, est tenue de s'infliger les pires sévices. Les adeptes de cette secte, « en des sabbats nocturnes », où « des crapauds, des scorpions, des serpents de différentes espèces sont tirés de petits sacs et dévorés vivants... » atteignent « le degré d'orgasme nécessaire à la célébration de leur rite » par « la persistance du chant, du tambour et de l'oscillation ». Le délire, arrivé à son point culminant, fascine Théophile Gautier qui se sent attiré par la force magnétique de cette scène barbare. Il doit se retenir pour ne pas succomber à ses "envies folles de pousser des hurlements" et de prendre part à cette orgie paroxystique qui lui donne le vertige.

Cet aspect inattendu de l'Orient sur lequel insiste Théophile Gautier permet de nous convaincre que son dessein est d'abord de nous montrer l'Orient qui en lui se cache, c'est-à-dire le lieu de l’imparlable, l’inconscient d’un monde qui n’ose pas s’avouer dans son humanité primitive.

C’est ainsi qu’en 1845, aux mois les plus torrides de l'année, il visita toute l'Afrique française, accompagnant le maréchal Bugeaud dans sa première campagne de Kabylie; il eut le plaisir de dater du camp d'Aïn-el-Arba la lettre d'Edgar de Meilhan dont il était censé remplir le personnage dans le roman épistolaire La Croix de Berny fait en collaboration avec Mme de Girardin, Méry et Jules Sandeau.


Un des buts de Théophile Gautier, en faisant cette excursion en Algérie, c’était d'écrire sur cette contrée un livre qu’il aurait illustré lui-même; il y travaillait, nous apprend Maxime du Camp, lorsque la Révolution de Février, mettant son éditeur en faillite, interrompit cet ouvrage qui ne fut jamais repris et dont ne parurent que quelques fragments. Pourtant il comptait faire un volume aussi important que le Voyage en Espagne; il s’en confie dans cette amusante lettre à ses parents et à ses sœurs.

  Alger, 15 août 1845.
« Chers parents de tout sexe et de tout âge,
Je vous écris peu de mots, mais ils sont bons. Je pars pour la France le 29 août, de Stora, après avoir visité Constantine et, à peu près tout ce qu'il est possible de voir dans ce pays sans se faire couper le col.
J’ai de quoi faire un bon volume qui ne sera pas inférieur, je crois, au Voyage en Espagne. Par un hasard singulier, j’ai rencontré ici des peintres de connaissance, de sorte que les illustrations du bouquin sont toutes faites.
Maman sera rétablie complètement quand je reviendrai : c’est le bouquet que j'attends d’elle pour l'anniversaire de ma naissance, que je passerai sur la mer, entre deux bleus.
O Lili ! comme si ce n'était pas assez d’avoir un mulâtre pour père, tu vas avoir un Kabyle pour frère; je n'ai plus d’autre blanc que le blanc des yeux.
O Zoé ! sois encore ébouriffée : j’ai vu au bazar des gens qui faisaient de la passementerie, des tresses, du cordonnet, avec leurs pieds !
Sauf que je sue comme Eugène Sue lui-même n’a jamais sué, je me porte assez gaillardement à pied et à cheval. L'Algérie est un pays superbe où il n’y a que les Français de trop.
Un de mes admirateurs, maréchal des logis de spahis, m’a donné à Oran une très belle peau de panthère. Ainsi voilà la peau arrivée. J’avais ce désir; il sera réalisé de la manière la plus inattendue et la plus invraisemblable, et doutez après cela de la force de projection de ma volonté !
La Croix de Berny est finie. Dieu soit loué ! Gérard m’a dit que mes morceaux avaient été remarqués; tant mieux, car le roman sentimental n'est guère dans mon genre; mais quand on a un état, il faut tout faire.
Je serai à Paris le 7 ou 8 septembre; réjouissez-vous à cette pensée délicate et triomphante. J’aurai le plaisir de dîner avec vous si vous n’avez pas de répugnance à vous mettre à table à côté d’un homme de couleur.
Je vous lèche le museau à tous. »

Théophile Gautier.

Par Mohamed Médiène
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Mercredi 18 juillet 2007

110-Lucien-L--vy-Dhummer--Portrait-de-Pierre-Loti---Fant--me-d-Orient---1896.jpg Piere loti par levy Dhummer

Pierre Loti (1850-1923)

Stanboul

 

C’était, en vérité, une de ces exaltées à principes, une de ces puritaines opiniâtres comme l’Angleterre en produit tant, une de ces vieilles et bonnes filles insupportables qui hantent toutes les tables d’hôtes de l’Europe, gâtent l’Italie, empoisonnent la Suisse, rendent inhabitables les villes charmantes de la méditerranée, apportent partout leurs manies bizarres, leurs mœurs de vestales pétrifiées, leurs toilettes indescriptibles et une certaine odeur de caoutchouc qui ferait croire qu’on les glisse, la nuit dans un étui.

Maupassant, Miss Harriet.

 

 


Constantinople l’exilée ou Stamboul la ville des dômes et des minarets. 1890

Guide touristique ?

Comment suivre le narrateur ?

La connaissance de l’œuvre de Loti est nécessaire, car la géographie de la ville chez Loti est faite d’aller et retour.

Errance. Errer, c’est reconnaître ce que l’on n’a pas encore vu et découvrir comme nouveau ce qui est déjà connu.

Ici, Loti fait la différence entre un parcours touristique et le sien.

L’envers nocturne de celui des touristes. Il ne prend pas de photos. Il enregistre les visions de la nuit et en donne de belles descriptions sonores. On verra Stamboul sous la pluie, à la fin, décrochée du tableau orientaliste où elle était accrochée.

 

Constantinople paraît dans la collection Les Capitales du monde. Il est le récit d’un voyage effectué par Loti au printemps 1890.

Dès les premières lignes, Loti s’explique à propos de l’ouvrage qu’il appelle chapitre (dire un mot sur la collection où paraît sa relation de voyage : Les Capitales du monde.)

Le ton est donné d’emblée : inquiétude et mélancolie. La description ne sera pas impersonnelle. Une histoire lie la Turquie à l’auteur. C’est à travers ses yeux que le lecteur va apercevoir Stamboul. Mot magique et enchanteur.

La silhouette de la ville se voit très haut dans l’air. La mer à ses pieds sillonnée par des milliers d’embarcations. Agitation sans trêve enveloppée « d’une clameur de Babel » où se parlent « toutes les langues du Levant. » Au dessus de cette agitation, de « cette fumée de houille », la ville apparaît comme suspendue dans le ciel avec ses minarets aigus comme des lances, et les dômes d’un blanc mort qui s’étagent les uns sur les autres comme des pyramides de cloches de pierre. « Les immobiles mosquées que les siècles ne changent pas. » Plus blanches, peut être aux premiers âges, quand les vapeurs d’occident ne les avaient pas encore ternies. Ces mosquées : l’immuable passé.

Quand on arrive d’Asie ou de la mer de Marmara c’est ce que l’on voit d’abord émerger hors des brumes changeantes au dessus de tout ce qui s’agite – le mesquin et le moderne. Elles font paner, ces mosquées, le frisson du souvenir, le grand rêve mystique de l’Islam. Au pied de ces mosquées, il a passé le plus inoubliable temps de sa vie. Elles ont été le témoin de « ses course d’aventure », à l’ombre des platanes d’une place, avec leurs minarets presque noirs l’hiver, blancs et mornes l’hiver, « dans les minuits de décembre, sous une lune vague » quand son caïque glissait clandestinement dans Stamboul endormi.

Elles sont toujours là, près de lui, le passant sans lendemain. De ces mosquées émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui planait sur tout le quartier alentour. Et puis il a commencé à les aimer de plus en plus, au fur et à mesure qu’il vivait la vie turque, qu’il s’attachait à ce peuple rêveur et fier et que son âme d’alors, toute pleine d’un amour angoissé, s’ouvrait au mysticisme oriental.

Puis il a fallu la quitter, cette ville, un soir pâle de mars. La vie diminuant, lui s’éloignant sur la mer de Marmara. Lorsque tout fut vague, perdu, au dessus du froid brouillard de la mer qui estompait les contours de la ville, le haut contour superbe de Stamboul. La tristesse s’est gravée en dedans de ses yeux dans la tristesse des choses finies et l’impression triste « de patrie perdue. »

Il la redessine en imagination, telle qu’elle est, sans une faute (un oubli ou une erreur).

Il y revient avec une émotion à la fois pénible et délicieuse. Stamboul aujourd’hui profané par tout le monde, reste cependant à ses yeux la merveilleuse cité des califes, la cité reine d’Orient.

Autour de Stamboul, des quartiers, des villes et des séries de palais, Constantinople c’est d’abord Péra, habité par les chrétiens. Puis le long du Bosphore, de Marmara à la mer noire, une ligne presque ininterrompue de faubourgs. Ces parties de la ville communiquent par une légion de bateaux.

La ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur la mer – et la mer est couverte de passants. Quartiers distincts dont les habitants de races, de religions, de costumes différents qui jamais ne se ressemblent. Aucune capitale n’est plus diverse ni plus changeante d’heure en heure que Stamboul.

Les étés sont brûlant, dans la plus admirable des lumières.

Les hivers, la pluie et la neige recouvrent les toits gris.

Stamboul, ses rues et ses places sont à lui à lui comme il est à lui. Il en veut aux désœuvrés du monde entier qui viennent la profaner sans y apporter le respect et l’admiration qu’on lui doit.

Comment parler avec impartialité d’une ville qui lui a offert des souvenirs qu’il adore ?

Il y revient en touriste, pour la décrire et honorer une commande. Cette ville dont les seuls liens qui le rattachent à elle sont des morts, des visites à des tombes.

Il y arrive par la Roumanie en 1890, au beau mois de mai par l’ancienne route rapide, par Varna et la mer noire.

Du paquebot, ce matin du 12 mai 1890, il est sur le pont, avec les autres passagers qui ne veulent pas manquer l’entrée du Bosphore, « côté » dans les guides à l’usage des voyageurs.

Peut être y a t il de part le monde des sites plus grandioses, mais le Bosphore dégage un charme unique que subissent tous ceux qui le contemplent.

Au matin, dans la vapeur du printemps, la vision est incomparablement belle avec ses trois villes qui lui font face :

Scutari, à gauche, sur la rive d’Asie

Péra, à droite, échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la partie européenne

Au milieu, sur une pointe de terre qui s’avance entre les deux, Stamboul ses minarets et ses dômes.

Il s’installe banalement à Péra, dans un hôtel pour Anglais : il a vue sur la Corne d’Or, sur la pointe du Sérail, sur la mer bleue et l’infinité des îlots d’Asie.

De l’une de ses trois villes on voit les deux autres, avec la mer au-delà. Le champ du regard est ici plus large et plus profond que partout ailleurs.

Le soir à 6 heures du même jour. Loti s’excuse, il a consacré sa journée à ses souvenirs (le cimetière) qui ne regarde que lui.. le soir donc, comme tout le monde en Orient, il est assis dans un café de plein air à regarder passer les gens et tomber la nuit.

Ce lieu choisi, le quai Top-Hané, est l’aboutissement de quartiers absolument différents. C’est ce qui fait « une sorte de lieu de méli-mélo et de transition. » « On est là comme du parterre d’un immense théâtre » pour regarder le « mouvement de la vie orientale et sur l’eau, le va-et-vient des navires. »

Une grande mosquée, blanche et jaune « deux nuances absolument turques », et ces nuances font bien sur les bleus de la mer et du ciel - eux-même faisant le fond des bigarrures qui passent et du bonnet rouge qui coiffe toutes les têtes.

Il faut ajouter le vert cru des plaques, chamarrées d’inscriptions dorées qui surmontent tous les bâtiments (portiques, fontaines, entrées…)

Les divans accueillent tous les clients et les garçons affairés apportent les minuscules tasses de café, le raki, les bonbons et les braises ardentes dans de petits pots en cuivre. On allume les narguilés. On regarde passer les voitures et les beaux cavaliers militaires bien montés et de noble mine.

A Galata, dont la grande rue vient mourir à ce carrefour, une rumeur s’enfle et arrive jusqu’à lui : c’est le grand Babel du Levant.

D’ici aussi monte la grande rue qui mène à Péra, la ville chrétienne qui domine le reste. Des deux côtés, les portefaix fatigués se reposent dans la multitude de petits cafés qui s’y alignent. « Joyeux repos du soir. » Ces hommes demandent un narguilé, ces hommes qui « font métier de remplacer les camions avec leurs épaules larges et leurs jarrets de fer. » Leur murmure se mêle au gazouillement spécial qui sort de leurs innombrables pipes.

Loti reconnaît ce train-train demeuré pareil depuis qu’il le connaît. Et il sait, de même, ce qui se passe dans les autres quartiers.

Vers le quartier des Sultans : le calme de la nuit dans ces palais impénétrables.

Au dessus de lui, à Péra, les grandes boutiques à la mode de Paris vont s’illuminer. L’agitation, là, avec la nuit et l’éclairage au gaz va s’exaspérer. L’empressement des touristes à regagner leur rassurant hôtel après une journée d’excursion dans l’Orient de la ville. Les toilettes extravagantes risquée par des Levantines qui auraient été, avec leurs yeux lourds, mieux dans des costumes à la Grecque, à l’Arménienne ou à la Juive. Et dans tout ce pêle-mêle, la note orientale : le fez rouge et les équipes de portefaix. Ou bien encore, parce que l’on est en haut, les échappées vers Marmara et l’Asie.

Au-delà de la colline de Péra, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s’arrangent tout au long de la Corne d’Or, face au grand Stamboul qui couronne l’autre rive. Ces quartiers sont reliés entre eux par mer au moyen de caïques légers, toujours en mouvement, « tant que reste au ciel une lueur de jour. »

Après quinze ans d’absence, tout lui revient avec une netteté extraordinaire. Comme s’il n’était jamais parti. Il y a d’abord :

Le faubourg très turc de Kassim-Pacha, avec ses vieilles boutiques, ses maisons toutes orientales, ses petits cafés. Les matelots de guerre s’y promenaient la main dans la main. Des femmes les attendaient (mère, sœur, épouse). Les officiers aussi s’arrêtaient là pour y fumer ou boire un café. Coutume très particulière à la turque, ces mélanges démocratiques : des pachas, des bey assis au café parmi de pauvres gens.

Plus loin encore, des faubourgs ressemblant à des villages à mesure qu’on s’avance vers la terre, une campagne déserte, aride, sans route, encombrée de tombes d’une « tristesse charmante. »

Et puis le saint faubourg d’Eyoud, le cœur de l’islam en Europe.

Tout s’endort ou tout se cache, à cette heure, dans le grand Stamboul. Sauf peut-être dans les alentours de Sainte Sophie où quelques boutiques vont s’illuminer.

Cette Corne d’Or sépare la ville mais aussi sépare le temps : d’un côté le vieil Islam s’endormant à la nuit venue, de l’autre côté la ville livrée aux infidèles qui bouge et qui veille, moderne et bruyante. Deux temps. Deux mondes. Des siècles de distance.

La période où Loti se trouve à Stamboul coïncide avec celle du Ramadan. Les Turcs font de la nuit le jour. Loti va se mêler à la gaîté du peuple, plus bruyante pendant le Ramadan, ici, qu’à Péra et Galata.

Il va à cheval dîner à son hôtel, à Péra. Foule. Les tramways sont précédés de coureurs qui sonnent de la trompe. Odeur d’alcool d’absinthe et d’anis. Les « grands estaminets dangereux s’ouvrent et s’éclairent. Déjà, les mauvais lieux regorgent de monde. » Il s’amuse à crier, au grand galop, « Bestour ! Bestour ! » plutôt que le « Balek ! balek ! » arabe.

A l'hôtel. Banalité d’une table d’hôte. Il a horreur des touristes vomis par l’Orient Express. A la classique question de l’un d’eux : « Il n’y a rien à voir à Stamboul ? » Il répond « Rien ! Mais là à Péra, il y a deux ou trois beuglants délicieux ! »

Après le dîner, il retourne chez les Turcs, toujours sur son cheval de louage. Il avance dans Galata en pleine fête, puis tout change « comme dans un décor de féerie. » Il n’y a plus ni foule, ni lumière, ni tapage.

Il tombe sur une autre ville où les buées exagèrent la forme des mosquées, de leurs minarets pointus et de leurs dômes avec les lumières qui les éclairent en cette nuit de Ramadan. On dirait des signes apocalyptiques tracés dans l’air avec du feu. Un pont traversé et il éprouve « une indicible émotion de souvenir » : il est à Stamboul. Il tourne le dos aux boulevards, à Sainte Sophie et à la Sublime Porte pour se diriger vers le vieux Stamboul, encore immense, « Dieu merci ! » Dans les rues étroites et noires, il ressent « une sorte de volupté triste, presque une ivresse » à s’enfoncer dans ce labyrinthe. L’obscurité du mois de mai garde une transparence qui permet de se guider. Ces rue mènent à une place pleine de lumière, de monde, de musique, de costumes. Il va encore plus loin, vers des lieux exquis et non profanés où palpite encore l’âme orientale : les cafés, les violons tristes et gémissants, les cornemuses aigres et plaintives et ces Asiatiques de la campagne qui dansent entre hommes.

Dans cette rue de Ramadan, à Stamboul, voici ce qui le touche le plus : un harem, à minuit, qui passe dans une rue solitaire. Un groupe de cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit, fantômes bleus, rouges ou roses, voilées jusqu’aux yeux. Deux eunuques les précédent, les éclairant. Ils sont armés de bâtons. « cela passe, féerique et charmant ; cela s’éloigne, cela s’en va on ne sait où, s’enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux dédale. »

Mardi 13 mai 1890.

A cinq heures, il se rend au quartier d’Eyoub, en caïque. Il en fait la description pour qui ne connaît pas Constantinople. « Les caïques sont des espèces de périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l’on navigue couché, comme dans les gondoles à Venise. »

La partie de Stamboul qu’il longe à cet instant est de plus en plus antique, délabrée, morte. La vie s’est reportée ailleurs, sur l’autre rive.

Le vent se lève à son arrivée à Eyoub, le lieu rare du suprême recueillement, de la suprême prière.

L’avenue large et blanche sur laquelle il marche, « les cyprès, le bois sacré plein de sépultures, blanches de ce même blanc verdâtre que prennent à l’ombre les marbres vieux » et puis, au bout, l’impénétrable mosquée. Des cyprès et des platanes la bordent, et « les kiosques remplis de catafalques et de morts… Etranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de dessous les bois, mêlées à des fouillis d’herbes, de rosiers sauvages, de ronces. »

Il y a peu de monde dans cette avenue des morts. Ce jour là, trois jeunes filles de cinq à dix ans, très jolies, y gambadent, vêtues d’éclatantes robes rouges et vertes. Déroutant spectacle pour Loti.

Ce cimetière, ce printemps et ses fleurs et ces filles, qui sont des fleurs de femmes donnent l’impression « d’un universel et irrémédiable néant. »

Mercredi 14 mai 1890

Il déjeune à l’ambassade de France, avec tous les touristes. Depuis qu’il y a le chemin de fer qui aboutit depuis deux ans au pied du vieux Sérail, Constantinople connaît un déferlement de visiteurs.

Il se réfugie, ce jour là à cause de la pluie, une pluie décidée, torrentielle, dans le bazar, car Stamboul, comme toutes les villes d’Orient a son bazar - qui est une ville dans une ville, qui a ses portes qui ferment le soir. Sous la pluie, ce bazar est sombre et triste. D’un café, il regarde et entend bruire la foule qui lui semble une foule de fantômes.

Des touristes encore. Il préfère les Anglais, même s’ils ont l’air de marcher en pays conquis, aux Français gouailleurs qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés ça et là et qui inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban accroupis dans des niches font venir leurs tapis du Bon Marché ou du Louvre.

Ils partiront tous, ayant vu Constantinople. Et ils croiront tous à la mauvaise foi musulmane parce qu’ils auront été volés, pillés par la plèbe des guides qui sont Grecs, Arméniens, Juifs, Maltais, tout ce que l’on voudra, mais pas Turcs.

Loti marchande quelques bibelots d’argenterie tandis que la nuit tombe et la pluie, aussi, toujours.

En remontant à Péra, la pluie cesse, mais les flaques d’eau font jaillir la boue quand on marche dedans.

La ville prend un aspect d’hiver. C’est l’aspect le plus connu de Loti, le plus intime. Stamboul est laid ainsi mais c’est ainsi que Loti l’aime le plus.

Il se replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide.

De retour à son hôtel, il trouve un mot du Grand Vizir qui l’invite au palais de Yeldiz.

Il s’y rend, très ému, très empressé. En chemin il croise des hommes presque nus qui « Au feu ! Au feu ! » C’est l’un des dangers de Constantinople avec ces constructions en bois. Tout un quartier flambe, ajoutant à la fête du Ramadan « une illumination imprévue » 

Loti arrive à de larges avenues vides, puis apparaît une « grande lueur verte et blanche » : les jardins de Yeldiz. Il y pénètre : paix, lumière et silence. Il atteint une grille gardée par des cavaliers, c’est l’armée du Vizir, belle et imposante ; des milliers de soldats aperçus dans leur recueillement au milieu de la clarté blanche des feux de la fête.

Le guide a le mot de passe. Les rangs s’ouvrent.

Premier salon : vide et clair. Meubles et boiserie. Or et blanc. Un chœur de voix arrive de l’extérieur qui psalmodie sur des notes singulièrement hautes.

Le Sultan est encore dans la mosquée, le prévient-on. La mosquée copie le style Alhambra, elle semble transparente, éclairée du dedans et de l’extérieur. Et le chant toujours. Et cette armée prosternée, l’écoutant, saisie par la présence du Sultan. Les voix sont des voix d’enfants ou des voix d’anges : c’est « quelque chose de très oriental : cela se maintient sans fatigue dans des notes surélevées, tout en restant dans une inaltérable fraîcheur de haut bois ! C’est très doux, très berceur, et pourtant elle exprime l’infinie tristesse du néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes. »

Sortie du Sultan : chevaux de parade, tapis rouges, trente serviteurs portant des lanternes de soie.

Les cent mètres qui séparent la mosquée du palais sont franchis au galop. Suivent les voitures avec les princesses à l’intérieur.

Le palais, à Yeldiz, il y a une sorte de trêve de luxe. Le Sultan préfère la relative simplicité de ce palais à ceux luxueux construits le long du Bosphore.

Loti arrive dans une salle pleine d’officiers, debout, qui parlent à voix basse. Le prince n’est pas loin. Loti va le saluer, en s’inclinant.

Et Loti se souvient.

Il y a quinze ans le jour où le prince allait devenir Sultan. C’était le matin. Deux caïques s’étaient heurtés, dans cette matinée de soleil et de couronnement. Ils causent un peu, ce soir là et Loti ose se plaindre de voir Stamboul se transformer. Regret du passé, rejet du présent. « Plainte d’artiste » qu’il arrête vite. Car un passant comme lui ne peut se permettre de gâcher quelques « minutes de causerie avec le Grand Sultan. »

roger-bezombes--Les-D--senchant--es.jpg                                              Roger Bezombes, Les Désenchantées

 

Jeudi 15 mai 1890

Il se réveille, non dans son logis avoué mais dans uns quelconque auberge où l’on dort tout habillé. Après avoir quitté le Sultan, s’être changé dans sa chambre d’hôtel, il était venu pour passer la nuit du Ramadan et se mêler à la fête nocturne des rues. Le matin : ivresse de respirer, matin dans la lumière neuve et vivifiante de l’air, petites boutiques : barbiers, marchands de babouches. « Ca pourrait être Bagdad ou Ispahan. » Il demande un café et des bonbons chauds – cela lui paraît le plus raffiné des déjeuners.

Deux heures après, vers huit heures, une voiture le ramène à Stamboul devant « une enceinte effroyable. » Ces murs renferment l’extrême pointe de l’Europe orientale : le Vieux Sérail.

Dès la porte franchie, il est attendu. Il entre dans le silence et l’ombre. Des cours vides, désolées, « lieu empreint des tristesses des splendeurs mortes. » C’est là que le grand Soliman recevait les ambassades de l’Europe.

A la pointe finale de l’Europe, et du Sérail, on aperçoit les lointains bleus, et l’Asie. Autour de lui se trouve tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus rare :

Le kiosque où le manteau du prophète est conservé dans une housse brodée de pierreries (ce kiosque est interdit aux infidèles)

Le kiosque de Bagdad et les faïences d’autrefois – aujourd’hui sans prix. Des branches de fleurs rouges sont du corail liquéfié que l’on étendait comme de la peinture (procédé perdu).

Le palais est inhabité, mais il est entretenu car on y retourne se reposer. Palais sobre, riche, calme, abandonné. Vue splendide de ce palais sur le Bosphore sillonné de caïques, les palais nouveaux et les quais de marbre. En face, c’est l’Asie, c’est Scutari avec son immense champ des morts et sa forêt de cyprès sombres. De cet endroit on peut surveiller cette Turquie assise sur deux parties du monde.

Le gardien, un vieillard à barbe blanche, emmène Loti à la chambre du Trésor. Immense trésor accumulé depuis huit siècle. Caverne d’Ali Baba : diamants, armes, étoffes, harnais, trônes assez larges pour que l’on puisse s’y asseoir les jambes croisées (celui ci en rubis et perles fines, celui là fait d’émeraudes.)

La dernière salle est réservée aux poupées. Elles sont de taille humaine. A la mort de chaque sultan on en confectionnait une à son effigie. Il y en a vingt huit. Les vingt huit sultans qui se sont succédé depuis la prise de Constantinople jusqu’à la fin du 18ème siècle.

Ce luxe saupoudré de poussière est triste à regarder.

Ces poupées incarnent pour Loti la fragilité et le néant. Des noms qui faisaient frémir en leur temps, aujourd’hui ne représentent rien. Du souvenir.

Loti retourne à son hôtel allongé dans une caïque, les yeux au niveau de l’eau sur laquelle on glisse. Les rameurs « impassibles, noirs de soleil, ils ont l’air d’être en bronze avec des dents de porcelaine. » Ils passent très au large de ce qui salit le Bosphore, paquebots, fumées… Ils accostent à des quais de marbre devant les résidences des sultans dans « leur neigeuse blancheur tout au bord de l’eau bleue. »

On lui ouvre des portes et il voit toujours le même luxe dans ces maisons « aux plafonds très compliqués au style oriental. »

Retour à Yeldiz, la résidence du Sultan. Il est midi. Tout est calme. C’est Ramadan, ici, scrupuleusement respecté. On ne mange qu’après le coucher du soleil. Mais on prie. On lui prépare un déjeuner. Il se sent mal à l’aise. Une inconvenance, une grossièreté d’Occident. On lui apporte un bloc-notes à feuilles dorées pour qu’il y couche ses pensées qui seront lues par le Sultan. Il retrouve le sultan et parlent d’art, de musique, de chant. Une voix s’élève, admirable, qui jette vers le ciel la prière musulmane. Elle évoque l’orgue d’église et le hautbois. Loti éprouve une intense impression d’Islam dans ce salon qui aurait pu se trouver ailleurs, en France par exemple. Mais plus que la voix, c’est le chant lui même qui l’émeut, ce chant qui plane cinq fois par jour sur la terre turque. Il symbolise toute une religion, tout un mysticisme calme et fier. « Tant que cette prière continuera de faire courber les têtes alentour des mosquées, la Turquie aura les mêmes soldats superbes, aussi insouciants de mourir… »


                                          

Par Mohamed Médiène
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