Isabelle à Ténés chez Roberte Randau
Isabelle : Les derniers jours
Trois cartes postales d'époque montrent la violence de la crue qui a
emporté Isabelle
La nouvelle Allouma s'inscrit parfaitement dans l'esthétique maupassantienne. Elle raconte, en un récit assez long pour ce type d'écrit, une double rencontre :
- Celle d'un narrateur avec un lieu, un pays nouveau, étrange, complètement différent de celui dont il est familier. Un pays en voie de conquête. Cet aspect de la rencontre ne sera pas sans incidence sur le propos de Maupassant.
- Et puis celle, à l'intérieur de la narration, la rencontre d'un personnage, lui-même rencontré, avec une femme du sud, une nomade, “une rôdeuse du désert”.
Ce personnage, dont l'histoire s'intégrera dans le récit premier, développera son intrigue jusqu'à son terme. Nous nous apercevons alors que le premier narrateur, déléguant sa voix à ce second narrateur, s'effacera de la diégèse pour ne revenir qu’à la fin de l'histoire racontée pour en donner la leçon et en tirer la morale. “Avec les femmes il faut toujours pardonner ... ou ignorer”.
Revenons à la première rencontre.
Le récit qu'entame le premier narrateur annonce et nomme même celui qui le relaiera, Auballe le colon, ex parisien, ancien viveur, fêtard, endetté, tout à fait conforme aux personnages masculins qui peuplent l'oeuvre de Maupassant. Auballe pourrait représenter la deuxième vie de nombre de héros dont l’histoire s'arrête en même temps que celle dont ils sont les acteurs. Il serait en quelque sorte la continuation de ces histoires, leur prédicat.
Paysages
De ces premières lignes de la nouvelle, qui pourraient être anodines, sans suite, nous passons à l'activité du narrateur, à ce pourquoi l'histoire s'écrit. Le narrateur est un marcheur, un
randonneur. Et ce Je se décrivant, décrit les contrées qu'il visite, non sans avoir, dés l'orée du texte, désigné le pays, parcouru. Ce pays, l’Algérie, est un de ces "lointains" à la mode en
cette fin de 19ème siècle. Aventure, chasse, tourisme éducatif ou autre sont de mise et le lecteur de cette nouvelle ne sera surpris ni par le dépaysement ni par les thèmes qui y sont développés.
Au contraire, les récits de voyage sont nombreux qui l'ont accoutumé à une topographie et une toponymie exotiques. Ce lecteur est familier, on peut le supposer, des termes arabes inscrits dans le
texte. Mais nous qui l'examinons cent ans après ce lecteur nous savons, car nous sommes moins naïfs ou mieux informés, que la géographie que nous propose de découvrir le récit est une géographie
très approximative - voire fantaisiste.
Ainsi les villes et la distance qui les sépare : Alger, Cherchell, Orléansville, Tiaret et le temps mis, un mois, à les parcourir en rôdant.
Le problème ici posé n'est pas tant celui de l'exactitude (la littérature n'a pas à dire la vérité) mais celui encore une fois du public, de celui à qui est destiné le texte. Il ne faut pas oublier que le premier contact du lecteur avec ces récits passe par le journal, c'est-à-dire un médium porteur de vérité, oeuvrant pour la connaissance du fait vrai. Paradoxe ou paradoxe provoqué? Cette incertitude géographique se confirme quelques plus loin lorsque nous est décrit un paysage encadré d'une part par la mer et de l'autre par le Sahara. Ce panorama impossible, cet espace réduit est lié à un souci peut-être légitime chez l'auteur de condensation. Tout voir d'un seul coup pour tout dire d'une seule phrase.
La tentation lyrique, les essais d'envolées emphatiques vite jugulés qui affleurent dans ces premières pages expliquent sans doute cette liberté que l'écriture s'autorise à l'égard de la vérité. Ainsi l'africanisation équatoriale de l'Algérie, sous forme d'imagerie d'Épinal, que convoque l'évocation des lions et des lianes - bien entendu absents de ce pays.
Le retour au vraisemblable vérifiable s'opère en même temps par l'allusion à la forêt de Teniet-El-Haad et du tombeau de la Chrétienne et littérairement parlant, par l'effet que provoque sur l'auteur l'environnement qu'il observe. Une particularité paysagère le trouble : la sensation qu'il a, dit-il, d'évoluer dans un espace tout ensemble étroit et large, nu et couvert, et cette observation antinomique, ces oppositions invraisemblables s'accordent pour figurer un lieu attrayant, mystérieux, terrifiant.
Le fantastique
Nous sommes en pleine fiction, nous sommes dans une histoire racontée pour nous distraire et en même temps pour nous instruire de ce qui nous échappe, et échappe à son auteur :
l'écriture.
A cette étape de mon examen, deux aspects de cet incipit me semblent importants à souligner :
Le premier concerne ce que j'appellerai le syndrome camusien. La profonde adhésion du narrateur avec le site dans lequel il évolue est tout à fait remarquable. L’effet apaisant, libérant, du paysage sur le narrateur est révélateur de ce qu’il recherche. Cependant chez Camus la relation avec les éléments de la nature: l’eau, le ciel, le vent est plus profondément charnelle.
Le second est l’intrusion, dans ce cadre idyllique, du fantastique. Ce paysage est une fausse piste en ce qui concerne la relation amoureuse plus loin narrée, il n’a aucune incidence sur elle. Par contre il serait peut-être productif de l’envisager comme constat, comme fait symptomatique d’une situation politique qui éclairera l’avenir tout en parlant du présent: la révolte de Bouamama et plus tard le déclenchement de la guerre d’indépendance en 1954.
Ces plantes maigres, sèches et dures, ces arbres silencieux (l’Arabe silencieux de Camus?) aux extrémités sanglantes, immobiles sont pourtant chargées d’une menace diffuse, vite oubliée grâce aux effets d’un “ciel de Missel”, un ciel miraculeux semblable à celui des temps bibliques.
“ Les arbousiers sur ma route se penchaient étrangement, chargés de leurs fruits de pourpre qu’ils répandaient dans le chemin. Ils avaient l’air d’arbres martyrs d’où coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang. Le sol, autour d’eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre. Parfois, d’un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les manger ”.
Une approche politique de Allouma
Ce que Maupassant n’ignorait plus au bout des différents séjours effectués en Algérie, c’est que ce pays était peuplé, qu’il y avait des gens qui y vivaient et que ces gens, comme tous les autres
hommes, avaient des histoires de vie et de mort, des histoires d’amour (un art d’aimer?), même si, au regard de l’occidental qu’il était, ces histoires semblaient éloignées des catégories
culturelles dans lesquelles il se reconnaissait. Maupassant, comme tous les autres écrivains qui ont effectué le voyage d’outre-Méditérranée, était arrivé avec une somme de savoir glané dans les
romans, les récits, les mémoires, les souvenirs, les articles de presse, qui sous le Second Empire et au-delà, relataient les péripéties de l’aventure coloniale.
Colonisation
Ce savoir est en partie développé par Auballe, il est essentiellement axé sur la légitimation de la colonisation dont le credo est qu’il est inacceptable que cette terre immense, belle et fertile
soit entre des mains inhabiles, plus promptes à prier qu’à la travailler.
Nous sommes, rappelons-le, en pleine ère positiviste qui prône l’efficacité, la rentabilité et le rationalisme scientiste.
Ce point est capital car il résume et explique l’idéologie colonialiste. Toutes les colonisations de l’histoire ont eu pour but d’annexer des terres et de récupérer, ou mieux, d’amplifier les richesses qui s’y trouvaient. L’élément humain entrait pour peu dans les motivations des puissances annexantes.
En dehors de ce point, le reste n’est que littérature (libérer, éduquer, ouvrir à la lumière des intelligences cadenassées par l’esprit rétrograde de l’Orient).
En ce début de 3ème République à Paris, les nécessités économiques et politiques militent dans le sens d’une plus grande France. De part et d’autre de l’Algérie (à l’Est et à l’Ouest) les regards se portent avec insistance sur la Tunisie et le Maroc (cf. Bel Ami).
Pour justifier l’occupation illégale des terres, leurs propriétaires seront dévalorisés et disqualifiés et le plus souvent réduits à n’être que les représentants d’une humanité infériorisée (cf. le docteur Porot, professeur à l’université de médecine d’Alger, adepte de Gobineau où il développe la notion de races et où il reconnait la supériorité de certaines d’entre elles sur d’autres).
Islam
Cette idée est très partagée au siècle dernier, nous la trouvons également dans Allouma. Rappelons- nous la magnifique description des paysages, de ce pays à allure de nouveau
monde, de ces terres vides de toute présence humaine, ces terres à prendre, et rappelons-nous, pour faire contrepoids, l’évocation de la population miséreuse et fermée, vue de loin, constituée
d’Arabes muets et sans attaches, rebelles par définition au progrès et à ses lois.
L’Islam, nous confie Maupassant par la voix d’Auballe, est l’élément de la personnalité de l’indigène le plus caractéristique et le plus incompréhensible aux yeux du rationaliste qu’il est. La religion façonne l’âme et détermine le comportement du musulman, elle le place - face au monde - dans une complète soumission à Dieu. Cette acceptation d’une force plus forte que tout, adroitement utilisée par les penseurs de la colonisation, a pu faire croire au vaincu qu’il l’était par la volonté divine et que son vainqueur dorénavant s’occuperait de cette terre qu’il n’a pas su défendre.
On le voit, cette conception passéiste de la vie, où impuissance et fatalité s’additionnent, arrange bien les desseins des conquérants: les militaires d’abord et les colons qui les suivent.
Mais ce que fait dire Maupassant à Auballe dépasse le discours officiel de l’époque. Il le dépasse par le pressentiment introduit p.56 (les arbousiers) et avoué p.66 de l’échec de la politique coloniale telle qu’elle se pratiquait alors. Il prévient ceux qui voulaient bien l’entendre de l’absurde séparation de la société algérienne et de celle des colons et du danger qu’elle signalait. Et il ajoute qu’à force de ne pas vouloir comprendre l’autre, de ne pas vouloir le voir tel qu’il était en lui même, le nombre un jour ou l’autre infléchirait le cours d’une histoire que l’on pouvait croire fixée à jamais.
Maupassant parvient lentement à cette clairvoyance; il y arrive parce que son regard s’est transformé, que de 1881 à 1889, il a parcouru le pays et rencontré des témoins des deux bords: des colons imbus de leur puissance et des colonisés emmagasinant au fil des expropriations des raisons de se révolter.
La mort
A l’égard même de la religion, Maupassant atténuera sa méfiance. Assez extraordinairement, il y trouvera à travers les mystiques soufistes (et à l’amitié du commandant Rinn qui l’a initié aux
arcanes de cette philosophie religieuse en 1884), cette paix que les progrès de sa maladie lui refusait. Cette pensée qui toujours l’éveille et toujours le blesse, il la sent moins aiguë en
Algérie, moins angoissante comme si elle s’arrondissait grâce justement à la magie de ce pays. A son air. Et au soleil qui écrase toute question. Et à l’idée de la mort que la guerre rend
familière. Maupassant, nous l’avons dit, parcourt le pays de la frontière tunisienne à la frontière marocaine, des rivages de la Méditerranée aux sables du Sahara. Et il voit.
Il voit les douars dévastés, les tribus jetées sur les routes, la lente et douloureuse déambulation
d’un population chassée de chez elle, poussée vers le sud que l’on pense plus pauvre. La mort est présente partout, dans une proximité que Maupassant n’imaginait pas. La voilà ordinaire,
quotidienne, visible. On meurt sur les routes en même temps que son bétail: mort acceptée et souvent reçue comme une délivrance. Maupassant est confronté à cette réalité où il rencontre un monde
autre. Et pour s’échapper de cette réalité obsédante il tente de se familiariser avec elle, il pénètre loin dans ces déserts vides, brûlés qui le fascinent car il y place cette sérénité qui lui
fait tant défaut. “On y désire rien.”
Difficultés
Quand il s’agit de décrire les Arabes, Maupassant ne va pas au delà d’une liberté convenue. Il recourt, quand il ne comprend pas, à l’ironie ou à la drôlerie, quand l’absence de sens se pose sur
des êtres ou des objets. L’étrange ne s’explique pas, mais il devine des drames autour de lui qui dèpassent ce qui est montré. Il a le sentiment qu’il ne peut pas tout dire, ou plutôt que tout ne
peut pas se dire, qu’il est impossible de pouvoir tout dire de ce que l’on voit, ou entend, ou comprend.
Qu’aperçoit Maupassant quand il débarque à Alger? Il aperçoit Alger. Puis les “Arabes de somme”, les Kabyles, les Bédouins, les Maures, les Biskris, les Mozabites, les Juifs, les Nègres, et les Algériens, c’est à dire les Européens installés pour lesquels, dit- il, il a peu d’estime. Et ceux du bled qui lui rappellent les hobereaux normands.
Les Arabes, c’est à dire les indigènes, Maupassant se proposait d’en sonder l’âme. Mais il ne le peut pas car de l’Arabe “cet Autre opaque et inaccessible”, il ne voit que l’apparence et souvent de loin. Il est frappé par la majesté du maintien et la noblesse de l’allure de l’homme soumis: visage fermé, grave, impassible qui se meut dans un dénuement que Maupassant ne peut s’empêcher d’admirer et qu’il rattache à la croyance musulmane que les biens terrestres ne valent rien en regard des richesses du ciel. D’où cette notion de patience qui caractérise le musulman et qui souvent échappe à l’intelligence pratique de l’homme occidental moderne, plus actif, plus concret, plus pragmatique.
Le regard et la voix dans Allouma
La nouvelle on le sait, présente trois caractéristiques.
1) La nouvelle est écrite pour un périodique, qui compte déjà dans ses colonnes des faits divers et un feuilleton.
2) L’auteur s’adapte à un marché; à un public préexistant, avec ses présupposés qui est déjà souvent pré informé : le lectorat du journal où il travaille. Pour Maupassant, les deux périodiques où il donne ses nouvelles sont le Gil blas (journal grivois destiné aux hommes) et le Gaulois qui tirent chacun à trente mille exemplaires.
3) L’exotisme, c’est à dire la distance mise entre le lecteur et les personnages pour empêcher toute superposition de l’un par les autres.
Plusieurs formes d'exotisme sont utilisées par la nouvelle en cette fin du XIXème siècle.
-L’exotisme temporel (retour au passé)
-L’exotisme qui se manifeste dans l’exploration d’un monde “autre”.
-L’exotisme social, ethnographique.
-L’exotisme réel, classique, qui tire son nom du préfixe exote, le dehors, et par extension, l’étranger.
L’oeil du premier narrateur
Cette dernière forme de l’exotisme est celle qui bâtit bien évidemment Allouma, c’est celle où le regard, et surtout le regard, intervient pour décrire un lieu où se passe une histoire inédite,
particulière, surprenante. On dirait les autres sens en sommeil, tant ici l’oeil est omniprésent. Cet “oeil qui passe, qui voit, qui aime voir” (P 57).
Que voit cet oeil ? Il voit d’abord un paysage impressionnant qui lui procure une émotion neuve, totalement inattendue qui agit euphoriquement sur son corps et qui va émouvoir par contre coup son lecteur parisien, en lui donnant envie de venir voir aussi.
Ce paysage constamment loué, qui dépayse, décrit par ce voyageur qui s’égare - et donc qui emprunte des chemins imprévus, non parcourus par d’autres amateurs de sa sorte, aurait pour fonction dans le schéma narratif de la nouvelle de s’opposer aux habitants qui l’occupent. L’éloge de la nature devait logiquement s’accompagner du discrédit de ceux qu’elle abrite.
L’oeil du narrateur se fait le guide du lecteur, lui fait éprouver ses sensations et découvrir en marge du décor les tentes brunes des Arabes inoccupés.
La narratologie nous serait d’un grand secours pour nous renseigner sur le statut de cet oeil, qui est une sorte de conscience enregistreuse. En effet, il apparaît que certains traits constitutifs prêtés à ce regardeur se retrouvent dans la description du second narrateur dont on sait qu’il se nomme Auballe.
Pour l’instant, retenons simplement que cet oeil ouvert, qui sent et touche, attend une voix qui très vite va le supplanter.
Auballe, le second narrateur
En quelques lignes, Maupassant se débarrasse de ce randonneur et institue Auballe responsable de la narration qui donne sens et substance à la nouvelle.
Cette technique de l’accélération, du dépouillé est commune dans
l’écriture nouvellistique. Le lecteur n’en est pas gêné car sa lecture se plie au fil narratif qui ne semble jamais coupé. Il sait, par contrat implicite, que l’histoire simple qu’il a entre les
mains sera simplement dite et que pour ne pas déroger au genre - très populaire à l’époque - la surprise ou le plaisir qu’il en attend ne le décevra pas.
La rencontre
La nouvelle voix qui prend en charge le récit, docile à la demande, débutera une histoire conforme à l’attente du destinataire de ce type de texte. Une histoire de femme avec laquelle le
narrateur Auballe nouera une relation amoureuse.
Cette femme, Allouma, nommée seulement page 67, est singulière car elle représente la femme indigène dont la société n’a fait qu’être aperçue dans l’économie textuelle. Elle sera le personnage emblématique d’une race apparemment détériorée par les défaites qui ont jalonné son histoire. Elle symbolise, malgré son charme âpre et sauvage, l’élément négatif de la structure oxymorique du récit. Elle est l’obscur dans un univers de lumière- elle et son monde, elle et son imaginaire réduit, elle et sa féminité pervertissante.
Son apparition dans l’histoire introduit l’idée de confrontation entre deux pensées d’essence différentes pouvant déboucher sur une réelle rencontre. Là encore les lois du genre fonctionnent admirablement. Auballe, colon de vignes, établi et reconnu dans cette région riche, mais que nous ne voyons jamais à l’oeuvre, se trouve en présence "d’un des plus parfaits échantillons de la race humaine" P.60, une de ces femmes "d’une rare harmonie de traits et de lignes". “ La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais mystique comme celle d’un Bouddha. Les lèvres, fortes et colorées d’une sorte de floraison rouge qu’on retrouvait ailleurs sur son corps, indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les bras fussent d’une blancheur irréprochable ” p.62.
Le jugement a valeur certaine car il émane précisément d’un connaisseur : Auballe, on le sait, est un homme qui aime les femmes.
L’attraction physique est immédiate. “ Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre l’homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard impur des femmes, m’appelaient, m’enchaînaient, m’ôtaient toute force de résistance, me soulevaient d’une ardeur impétueuse. ” p.63.
Un coup de foudre du corps qui ne s’encombre pas de préliminaires inutiles. La rencontre physique se fait sur un tapis rouge dans le bruit des bracelets d’argent qui tintent aux mouvements de l’amour. Alors, tout s’estompe autour d’eux : le paysage s’évanouit, seul le domestique de temps en temps apparaît pour nourrir ou servir son maître et sa nouvelle et tranquille compagne "nerveuse, souple et saine comme une bête". Une érotisation extrême nappe toute cette partie du récit où Auballe avoue clairement l’irrépressible attachement qui l’enchaîne à Allouma “ une bête admirable, une bête sensuelle, une bête à plaisir qui avait un corps de femme. ”
L’incommunicabilité
Plus il semble à Auballe qu’entre lui et “ cette rôdeuse du désert ”, à la “ cervelle d’écureuil ” des frontières les séparent, plus il persiste à n’écouter que son désir -
qui est le seul langage intelligible dans cette sorte d’échanges.
Les amants ne se parlent pas, ils ne le peuvent pas en dehors du babil nécessaire (Auballe a appris à parler l’arabe avec son domestique Mohamed), car ce serait alors peut-être une amorce de vraie histoire d’amour. Comme une reconnaissance, c’est-à-dire une possibilité tant discursive que sentimentale de se toucher et de se voir. “ Puisque cette fille avait été jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j’en ferais une sorte de maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des femmes des harems ”.p.64.
Une sorte de modus vivendi règle leur relation jusqu’au jour où Allouma disparaît. Cet accroc, dans l’ordre tacitement admis par les deux protagonistes, trouble Auballe, malgré la feinte indifférence qu'il affiche devant son entourage. Il se souvient qu’il ne sait rien d’elle. “De son existence véritable, je ne sus rien de précis. Elle me conta des détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans une mémoire en désordre...” p.65.
Ce jeu convenu n’affecte pas la crédibilité du récit : cette femme enfuie, cette créature comme toutes ses semblables qui “sur le sol africain nous appartenaient presque corps et âme” sera remplacée au plus tôt, assure et se rassure Auballe.
Or ce qui est dit à cet instant est contredit par la tonalité prise par la narration. Ce couple sans avenir, cette liaison de “la main gauche” entre le puissant colon et la jeune nomade se défait non par le vouloir de l’homme mais par celui de la femme dont on se rappelle le caractère lascif et passif. Nous assistons à un coup de force narratif et à la première entorse aux lois qui régissent la nouvelle. En effet, le contrat implicite évoqué plus haut assure au lecteur une image de lui valorisante, positive et dans ce cas virile. Auballe en tant que héros de son histoire fournissait cette image: il faisait découvrir au parisien une réalité lointaine et attrayante. La qualité de colon conférant à Auballe une autorité et un savoir exemplaires, il pouvait donc se poser en cicérone de ce lecteur ignorant tout de la colonie. Ce savoir, il l’expose justement prenant prétexte de la présence de Allouma, personnage déclencheur, dont la pensée incohérente et la pratique atavique du mensonge, selon la perception d’Auballe, permet la généralisation. Le caractère, le type Allouma déborde le personnage pour définir toute une collectivité, mieux, toute une race.
Auballe pouvait ainsi aussi bien donner des clés pour comprendre ce pays qu’il disait aimer, que prononcer des sentences expliquant l’attitude étrange des autochtones. De plus sa fonction de narrateur privilégié dans le récit place Auballe dans la situation d’intermédiaire entre le pays où désormais il vit et le lecteur métropolitain. Il recueille du monde étranger des impressions, une connaissance et surtout une interprétation qu’il fournit ensuite au lecteur qui est inscrit dans la même sphère culturelle que lui. Il regarde les indigènes avec les yeux de sa propre civilisation, avec, en fin de compte, ses présupposés. Son rôle étant de traduire, d’expliciter l’étranger dans des termes qui soient accessibles au lecteur. Le point de vue du narrateur est toujours supérieur et, quand il s’agit de décrire l’humain indigénisé, le ton est toujours très critique, très acerbe, très ironique et en même temps très inquiet.
Epilogue
Ce rôle, Auballe le tient jusqu’au moment ou vacille son image de héros global et sans failles - hormis la
magnanimité qu’ont les grands devant la petitesse des faibles. Reviennent alors en mémoire, éparpillés dans le texte, des indices indiquant l’existence de déterminations souterraines - où puise
sans le savoir Allouma - que le rapport de force de l’époque recommande de ne pas montrer. Le monde manichéen, sommairement décrit, ne tient pas après la première déconvenue sentimentale de
Auballe. Maupassant a compris que les règles du jeu politique ont changé et qu’une force imbattable s’était placée du côté des indigènes: la force d’inertie. Ces masses sans énergie, notait-il,
pouvaient dérégler tout le système colonial en n’adhérant pas aux valeurs que les vainqueurs leur imposaient: la vérité, l’honneur, le travail, la parole donnée - toutes vertus remises à jour
pour mieux contrôler le pays, mais bafouées par ceux là même qui les prônaient.
Mohamed Fripouille :
Un capitaine de l’armée d’Afrique, à qui on demande « Parlez-nous des femmes arabes ! », raconte un épisode de la conquête. Un Turc engagé comme spahi s’acharne sur une tribu. Il fait prisonnier cinquante Arabes. Il les attache, fait passer un nœud coulant autour de leurs cous. On rit. On razzie.
Les femmes de la tribu tentent de venir en aide à leurs hommes. Le Turc, Mohamed Fripouille, sonne la charge et en tue une dizaine. Le reste des femmes s’enfuit.
Mohamed Fripouille rentre au campement avec sa « chaîne d’Arabes » dont six meurent en route, étranglés.
Le narrateur tire la leçon de l’histoire. Il s’étonne de ce pays où ces choses peuvent se passer. Mais il s’étonne sous un ciel chargé de milliers d’énormes étoiles.
Un soir :
La femme de Trémoulin le trompe avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, et que lui. Ulcéré, il se réfugie à Bône et s’adonne, la nuit, à la pêche au flambeau. Les poulpes qu’il attrape sont martyrisés, songeant à sa femme, de façon sadique. « Mais elles, les filles dont le cœur est sale. »
En présence du narrateur, il leur brûle les yeux avec des bâtons enflammés.
Ici, l’eau est comme la femme, perfide et douce.
Marocca et Allouma :
Deux personnages de femmes semblables et différentes.
Elles se ressemblent parce qu’elles sont sensuelles et amorales. Elles sont animalisées, bestialisées, décervelées, Allouma la Saharienne l’est peut être un peu plus que Marocca, la Corse. Elles sont différentes car l’une, Marocca, est active, risqueuse et l’autre, Allouma, est passive, se plaisant et plaisant dans l’abandon et la mollesse.
Elles ont le même visage cruel, félin, magnifique – tout dans le regard et tout dans le dessin de la bouche.
Elles marquent la même distance, l’une et l’autre, à l’égard du narrateur.
Dans Allouma, le narrateur est victime des pulsions que la jeune bédouine fait naître en lui.
Dans Marocca, l’héroïne est prête à tuer son mari pour passer une nuit avec son amant.
Ces nouvelles proposent une autre logique, une autre conception du monde. Elles ne se préoccupent que de leur propre désir, de leur propre fantaisie, de leur propre caprice.
Guy de Maupassant (1850-1893)
Maupassant a 31 ans quand il se rend en Algérie. Il effectue à 4 reprises le voyage à Alger et à Tunis.
6 juillet 1881 (année où Auguste Renoir se rend également en Algérie)
4 octobre 1887
20 octobre 1888 jusqu’au printemps suivant et enfin dernier séjour
6 septembre 1890.
Il résultera de ces voyages un récit, Au soleil, publié (1884), et des nouvelles: Marroca (1882), Mohamed Fripouille (1884), qui sont des variantes littéraires de certains passages de ses chroniques. Plus tard paraîtront Allouma et Un soir en 1889.
Marocca dans Mademoiselle Fifi qui traite d’une histoire d’adultère dans une petite ville d’Algérie.
Mohamed Fripouille dans Yvette (1885) : un ami vient voir un capitaine de l’armée et lui demande « Parlez-nous des femmes arabes ! »
La Vie errante (1888), récit.
Un Soir et Allouma dans La Main gauche (1889) qui raconte l’idylle entre un colon et une fille du sud « une bête admirable, une bête sensuelle, une bête à plaisir qui avait un corps de femme. »
Contes et autres nouvelles africaines, (réédition 1979), Lettres d’Afrique, Algérie, Tunisie, (réédition 1990).
Bel Ami (1885), qui dévoile les dessous de l’expédition au Maroc, en réalité la Tunisie qui eut lieu en 1881.
« J’avais alors vingt-cinq ans et je faisais le rapin le long des côtes normandes.
J’appelle « faire le rapin », ce vagabondage sac au dos, d’auberge en auberge, sous prétexte d’études et de paysages sur nature. Je ne sais rien de meilleur que cette vie errante, au hasard. On est libre, sans entraves d’aucune sorte, sans soucis, sans préoccupations, sans penser même au lendemain. On va par le chemin qui vous plaît, sans autre guide que sa fantaisie, sans autre conseiller que le plaisir des yeux. On s’arrête parce qu’un ruisseau vous a séduit, qu’on sentait bon les pommes de terres frites devant la porte d’un hôtelier. Parce parfois c’est un parfum de clématite qui a décidé votre choix, ou l’œillade naïve d’une fille d’auberge. N’ayez point de mépris pour ces rustiques tendresses. Elles ont une âme et des sens aussi, ces filles, et des joues fermes et des lèvres fraîches ; et leur baiser violent est fort et savoureux comme un fruit sauvage. L’amour a toujours du prix, d’où qu’il vienne. Un cœur qui bat quand vous paraissez, un œil qui pleure quand vous partez, sont des choses si rares, si douces, si précieuses, qu’il ne les faut jamais mépriser.
J’ai connu les rendez-vous dans les fossés pleins de primevères, derrière l’étable où dorment les vaches, et sur la paille des greniers encore tièdes de la chaleur du jour. J’ai des souvenirs de grosse toile grise sur des chairs élastiques et rudes, et des regrets de naïves et franches caresses, plus délicates en leur brutalité sincère, que les subtils plaisirs obtenus de femmes charmantes et distinguées.
Mais ce qu’on aime surtout dans ces courses à l’aventure, c’est la campagne, les bois, les levers de soleil, les crépuscules, les clairs de lune. Ce sont, pour les peintres, des voyages de noce avec la terre. On est seul tout près d’elle dans ce long rendez-vous tranquille. On se couche dans une prairie, au milieu des marguerites et des coquelicots, et, les yeux ouverts, sous une claire tombée de soleil, on regarde au loin le petit village avec son clocher pointu qui sonne midi.
On s’assied au bord d’une source qui sort au pied d’un chêne, au milieu d’une chevelure d’herbes frêles, hautes, luisantes de vie. On s’agenouille, on se penche, on boit cette eau froide et transparente qui vous mouille la moustache et le nez, on la boit avec un plaisir physique, comme si on baisait la source, lèvre à lèvre. Parfois, quand on rencontre un trou, le long de ces minces cours d’eau, on s’y plonge, tout nu, et on sent sur sa peau, de la tête aux pieds, comme une caresse glacée et délicieuse, le frémissement du courant vif et léger.
On est gai sur la colline, mélancolique au bord des étangs, exaltés lorsque le soleil se noie dans un océan de nuage sanglants et qu’il jette aux rivières des reflets rouges. Et, le soir, sous la lune qui passe au fond du ciel, on songe à mille choses singulières qui ne vous viendraient pas à l’es^prit sous la brûlante clarté du jour. » Miss Harriet.
Quel est ce temps dont témoigne Maupassant? Il est celui du positivisme d’Auguste Comte, du commerce triomphant et du règne encore neuf de la bourgeoisie avec ses valeurs de progrès mais aussi avec ses préjugés. Les années 80, qui sont celles de la 3ème République, ont déjà oublié la débâcle de Sedan grâce aux victoires remportées par l'Armée d'Afrique.
Les régimes politiques ont toujours besoin de victoires à célébrer. Celui de la France, à cette époque-là, ne fait pas exception.
L'expansion coloniale se développe, alimentant la rubrique des faits de guerre et celle des scandales (Bel Ami). Maupassant est l'un des premiers écrivains à inaugurer le métier de reporter, d'envoyé spécial. Deux élégants périodiques pour hommes vendus 15 sous l’exemplaire, Le Gaulois (mondain prude) et Le Gil Blas (mondain grivois), qui tirent chacun à 33000 exemplaires, le dépêchent en 1881 dans le sud oranais pour enquêter sur la révolte d'un chef Arabe, Bouamama, au moment où la famine décime une grande partie de la population indigène. Maupassant reçoit 1800frs par mois.
Les nouvelles de Maupassant sont d'abord publiées dans des journaux avant d'être groupées en volumes. La presse, qui est le premier support de la nouvelle, contraint l'écrivain à respecter ses règles. Ces règles sont brièveté et efficacité: dire vite et fort et bien ce que j'ai à dire moi l'écrivain, le témoin de mon temps, le pédagogue social qui agit aussi sur l'imaginaire
Au Soleil.
Le 6 juillet 1881, Maupassant arrive à Alger. Il doit enquêter sur un marabout du sud oranais, Bouamama, qui appelle à la révolte. Il part donc en journaliste. Il rédige
11 chroniques que Le Gaulois publie du 17 juillet au 19 octobre 1881. Lui-même est rentré à Paris en septembre.
Pour Maupassant il s’agit de la première découverte de ce pays ; découverte physique et philosophique mais aussi découverte de l’écriture. Sa renommée est grande déjà grâce à Boule de Suif qu’il vient de publier. Il décide de regrouper en 1884 tous ses articles sous le titre Au Soleil.
Il revient plus tard en Afrique du Nord pour son plaisir (Algérie et Tunisie.) Il y séjournera à trois reprises, pendant des périodes plus ou moins longues. Comme dit plus haut, plusieurs de ses textes de fiction s’inspirent de ces séjours.
Joseph Conrad dit avoir été inspiré par Maupassant.
La notion de race au 19ème siècle ne recouvre pas la même idée qu’aujourd’hui.
Maupassant souligne la différence de race et des barrières qui les séparent.
Quel est l’arrière fond de ce récit ? La guerre.
Les Arabes opposent une résistance passive à l’ordre colonial. « Ils sont les vrais fils du pays ».
Maupassant est antimilitariste : il a encore à l’esprit la défaite de 1870, la France occupée par les Prussiens.
Pour les colons, pousser l’arabe vers le désert pour occuper la terre ainsi libérée. Il évoque « les révoltes de la faim. »
L’obsession de la mort chez Maupassant trouve en Algérie son compte. Elle est là, quotidienne, ordinaire, visible. La mort est là, elle est un fait de proximité, pas du tout voilé. La conquête n’est pas finie. La société algérienne est désarticulée, son dysfonctionnement est accru par la défaite qui signifie la confiscation des terres. C'est-à-dire paupérisation, maladie et mort. On meurt sur les routes en même temps que son bétail. Il est fasciné par le spectacle ordinaire de la mort au maghreb. La mort n’y est pas occultée, cachée, comme dans certains pays d’occident. Maupassant lentement s’habitue à elle.
Maupassant a un certain goût du macabre et de la mort. L’Algérie pour lui offre concrètement une réalité dure et forte.
Maupassant qui voyage à l’intérieur du pays (hors des villes sures) est confronté à cette réalité. Il rencontre un monde autre que faute de mots il qualifie de bizarre, d’étrange, de barbare. Ce dernier mot n’est pas forcément péjoratif chez Maupassant.
Le soleil : Maupassant pour échapper à cette obsession va se familiariser avec elle. Et ces espaces déserts, vides, brûlés, uniquement habités par le soleil, le fascinent car il y place cette sérénité qui lui fait tant défaut. Un soleil accablant que Maupassant aime et qu’il recherche. Le pays est écrasé par le soleil et il évolue, heureux, dans cette chaleur qui l’apaise. La chaleur agit sur lui comme un puissant massage. C’est un homme du nord, c’est un homme malade qui se gorge ainsi de soleil. Ses migraines disparaissent sous « l’implacable soleil. »
Pourtant il s’agit bien d’une chaleur dévorante, féroce. Elle mange, cette chaleur, la chair des vallons. Le soleil est associé, chez Maupassant, au vautour, image mythique.
« On n’y désire rien. » Et plus loin il ajoute « J’avais le cœur plein de la Bible et des Mille et une nuits. » Et lui qui ne cache pas son indifférence à l’égard de la religion, il se sent comme sauvé par ce « ciel de missel. »
Ce qui frappe également Maupassant, c’est la lumière si particulière de l’Algérie. Il nous dit comment elle se fragmente, se décompose, offrant aux peintres de nouvelles voies dans leurs art. La variété des nuances chromatiques est soulignée dans la description des poussières d’or et de mauve qui rappellent le travail, en train de se faire, des impressionnistes. Renoir s’est rendu à deux reprises en Algérie, en 1881 et 1882. Il y a découvert le blanc et « une richesse de nature extraordinaire. » il a su jouer avec l’ineffable lumière algérienne et sa palette, à partir de ces rencontres, va s’éclaircir.
Pour Maupassant, il faut intégrer cet autre climat et cette autre lumière dans la panoplie de l’art moderne.
Les Arabes : le regard que pose Maupassant sur les Algériens diffère de celui des colons. Réaliste, il sait ce qui se passe. Pour le colon, l’Arabe est l’ennemi à qui il faut disputer la terre. En tout état de cause il est toujours vu de loin, indéchiffrable. Pour Maupassant, l’Arabe est retourné à une sorte d’état primitif, sauvage, ce qui expliquerait son peu de goût pour la terre. Mais pour lui, la primitivité constitue la part la plus noble de l’homme. Il reconnaît « je suis né sauvage mais tempéré par la civilité. »
C’est pourquoi il préfère les Arabes de grande tente, à ceux des villes, car ils n’ont pas été pollués par la civilisation.
Maupassant découvre par étapes l’Algérie et note, comme l’avait déjà déploré Fromentin, que les deux populations sont côte à côte et qu’elles ne se mêlent pas.
Les Européens ne savent rien de ce qui se passe dans les tribus, ce qui hypothèque fatalement tout jugement simpliste et lapidaire, même les siens. En effet comment juger quand on ne sait rien des autres. Une autre culture demande une autre approche.
En réalité, nous dit Maupassant, on ne sait des Arabes que ce que l’on a projeté sur eux d’une manière intéressée.
Maupassant considère que c’est une erreur de se faire des alliés des petits potentats locaux car ils freinent les idées de progrès en pérennisant les modes de pensée archaïques d’une population majoritairement analphabète.
L’Islam est d’abord décrit comme intrinsèque à l’âme arabe, puis, lorsqu’il connaîtra mieux le pays, ses voyages aidant, il nuance son propos et parle d’un Islam plus serein, plus proche de sa propre conception du monde. Petit à petit l’idée que les Arabes aient pu être, dans le passé, porteurs de civilisation ne lui paraît plus saugrenue.
A Kairouan, ville sainte de Tunisie, il éprouve « une foudroyante émotion » devant des musulmans en prière. Les lieux de recueillement sont sans apparats, nus, et bas comme pour donner cette sensation que quelque chose de l’au-delà pèse sur les âmes en dialogue avec Dieu. Partage-t-il le sentiment du musulman « écrasé par la puissance d’un Dieu » ? Il est attiré par la mystique soufiste que le commandant Rinn lui explique.
Il est frappé, en entrant dans une mosquée, de l’absence de hiérarchie sociale. Le pauvre et le riche sont égaux dans ce lieu. Il décrit une femme dans une Koubba en pleine discussion avec Dieu.
Ce que son récit nous dit c’est qu’il est séduit par la richesse pleine de modestie de l’art musulman et qu’il se « familiarise avec la mystique musulmane, ses marabouts et ses saints. » Nous sommes en 1890 lorsqu’il écrit ces lignes.
Pour Maupassant la nudité n’est pas absence de vie, au contraire il semble comprendre qu’elle signifie une forme de détachement à l’égard des biens matériels de ce monde qui la rapproche de cet absolu ou de cette complétude recherchés par l’auteur.
Les femmes aux lignes pures sont d’une extrême beauté. Les danseuses. Il assiste aux danses des Oulad Naïls qu’il décrit longuement. Il a retenu leur façon de ne pas bouger, concentrant la tension du corps dans une chorégraphie immobile qui se manifeste, de manière convulsive, aux bouts des doigts. Ces danseuses sont aussi des prostituées, et comme leurs congénères de France, elles ont leurs souteneurs.
Il parle aussi des femmes voilées de la Casbah, et celle du peuple qui s’active dans les champs et qui ne cache que son visage à l’étranger qui passe. Les enfants retiennent son attention, les filles surtout, déjà femmes à 15 ans.
Il tombe sous le charme d’une musique jouée par deux flûtes kabyles (cf. Théophile Gautier). Un moment de grâce dans le vrai silence. Le même peut être que celui décrit par Fromentin : « Le silence est un des charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. » Musique inhabituelle d’une beauté autre mais qui, dit-il, nous touche au cœur, malgré son étrangeté. Il est prêt à admettre l’existence d’une autre esthétique
Le M’zab : Il pense que cette région est régie par un système politique proche de la république qu’auraient voulu instaurer les communards de 1870.
La folie : n’occupe pas la même place qu’en Europe. Le fou, ici, est respecté, entouré.
C’est une personne à allure de sage. Il pense forcément à son jeune frère Hervé.
Le fantastique : les animaux, notamment les chameaux. Chez Maupassant le fantastique se loge dans le banal, l’humble quotidien.
Le pessimisme : Le pessimisme de Maupassant est connu. Romantisme et réalisme sont inconciliables, ce qui l’amène à inventer une esthétique particulière, particulièrement reconnaissable. Il essaie de nous montrer l’invisible du visible, le dedans du dehors, le vu et le dit.
Une des questions que se pose l’auteur tourne autour de l’âme de la femme. Son mystère, comment le dire ? Que peut l’écriture, nécessairement linéaire, intelligible ? Devant la multiplicité des désirs, des silences, des élans, des idées, d’une pensée en activité, en perpétuelle activité.
Comment arriver à l’Autre ? Est-ce possible ?
Il faut refuser à l’œuvre de Maupassant toute approche paresseuse.
Dans le style, on sent à lire Maupassant, un lyrisme bridé, contenu au profit d’une écriture de l’impersonnel, du Neutre, du « je ne prends pas parti. »
Olympe Pélissier
A la veille de 1830, l’aristocratie ne se confond déjà plus avec le monde. Balzac regarde comment s’habillent, se nourrissent, marchent, vivent ses contemporains. Il est rédacteur à La Mode.
Sous la Restauration le luxe cède la place à l’élégance ; acquisition personnelle qui veut du goût, le sentiment de l’harmonie : « une science immense ») qui exige une attention de chaque instant et une entière soumission à la mode, déesse versatile.
L’élégance règne désormais sur l’aristocratie parisienne qui jadis s’imposait par sa seule naissance. Elle permet désormais à « une démocratie de riches » de se mêler au grand monde. Dans le Traité de la vie élégante, Balzac avance l’idée que l’élégance est le laisser passer qui ouvre les portes d’une nouvelle aristocratie à l’anglaise (Brummel) qui loge dans « les hautes régions du monde ».
Désormais la naissance (Faubourg Saint Germain) accueillera la richesse (Chaussée d’Antin) et tous deux accueilleront le talent (Faubourg Saint Honoré).
Ainsi, par exemple, dans Gobseck, les Restaud habitent la chaussée d’Antin. Le faubourg Saint Germain essaime là. On peut y voir une sorte de déclassement, car s’installent dans ce quartier des salons de jeux et des clubs. Le notaire Derville et l’usurier Gobseck nous montrent dans cette nouvelle les dessous du grand monde où la passion d’une femme, Anastasie de Restaud, engendre le désordre et la ruine, où l’argent exerce la plus cruelle des tyrannies.
Dans la Théorie de la démarche, Balzac pose l’artiste en rival et égal du mondain. En réalité, le monde et le demi monde sont régis par la même stratégie et les mêmes sentiments. Ce qui les sépare c’est la qualité du luxe. Pour Balzac, songeant au mot de Talleyrand : « les manières sont tout », l’élégance s’apprend. La bourgeoisie s’attellera avec acharnement à cet apprentissage.
La condition sine qua non pour devenir élégant : être oisif. Balzac donne l’exemple de l’Angleterre où est né le dandy (le roué, le viveur en France) - qui deviendra le snob.
La Comédie humaine nous montre ces frontières qui paraissent infranchissables mais que l’intelligence arrivera à ouvrir comme avec « une espèce de pince-monseigneur » (Proust).
Cf. : l’admirable Mme de Bauséant dans Le Père Goriot, la cynique Mme d’Espard dans Illusions Perdues et l’audacieuse Mme de Maufrigneuse dans Les Secrets de la princesse de Cadignan. Tous ces personnages sont doués d’un esprit à « double fond ».
Le monde est fait de mondes. Les éléments de ce monde ne sont pas stables. Ils sont à l’image de la société de ce temps qui est traversée de tensions et parcourue du mouvement ininterrompu de l’activité d’une multitude d’individus qui s’enrichit.
Au dessus de la foule des petites gens coexistent les mondes constitués par la noblesse, aristocratie ancienne ou récente; la bourgeoisie d’affaire - banquiers, industriels, commerçants -, les politiciens, les grands commis de l’Etat, les hommes de justice - magistrats, notaires.
Classe distincte, nouvelle, affamée d’honneurs et qui pousse les portes du Faubourg Saint Germain de toutes ses forces neuves, de toute cette énergie qui a déserté les rangs des anciens maîtres. (Cf. la description que fait Balzac de l’aristocratie dans La Fille aux yeux d’or ou dans Ferragus). A l’aristocratie déclinante, il ne reste plus que le blason et le beau langage.
Pour Balzac, la société est constituée de sphères différentes avec ses principes, ses occupations et sa morale. Chaque coterie impose à ses membres l’idée qu’elle est la fine fleur du monde, qu’elle est, croit-elle et dit-elle, le seul véritable monde.
Mais le mouvement social est le plus fort, la nouvelle société qui est en train de naître dans cette première moitié du XIXème (cf. le positivisme d’Auguste Comte et le fameux mot d’ordre « enrichissez-vous ! » lancé aux Français par Guizot) est une société où l’argent domine, où l’or vaut toutes les naissances, où le fruit du travail (quel qu’il soit) permet à certains individus de se hisser au plus haut degré de l’échelle sociale. Des romans nous apprennent l’origine malhonnête de certaines fortunes (Madame Firmiani, L’auberge rouge, L’interdiction). « L’or représente toutes les forces humaines » affirme tranquillement et cyniquement Gobseck. Au temps de Balzac un écu valait 3 francs. La fête et l’argent corrompent ainsi les derniers cercles où s’était réfugié l’esprit de caste de l’aristocratie.
L’argent : banquiers, spéculateurs (Nucingen, Rastignac); usuriers (Gobseck); industriels, commerçants (Crevel, Birroteau).
La fête
: le monde du théâtre « cette roture intelligente » (Maupassant) où l’on s’amuse : les actrices, les journalistes, les hommes de lettres – poètes, dramaturges et romanciers. Et le monde
des femmes entretenues.
La femme entretenue, dans La Comédie humaine, sert d’intermédiaire entre les couches sociales discordantes : artistes, bourgeois, nobles, politiciens et le monde vénal de la prostitution. Elle imprime l’action, elle change les êtres supérieurs en marionnettes séniles et crédules (le baron Nucingen). Balzac octroie à la courtisane l’extraordinaire pouvoir de rendre fou les hommes. Par leur corps mais aussi par leur esprit. Esther Gobseck, issue de la basse prostitution, devient une femme entretenue d’une violence animale qui brise la vie des amants qui s’y attachent. « La machine à plaisir » qu’elle est « possède en elle une mine d’or ».
Balzac est le premier écrivain français, après Rabelais, à parler d’une manière aussi forte, aussi vraie, aussi nouvelle du corps et de ses désirs, de ses pulsions sexuelles que l’argent permet d’assouvir. L’amour qui sauve n’est guère envisagé dans la Comédie humaine. Il n’intéresse pas l’auteur. Par contre l’amour qui tue l’espoir, qui étouffe les élans, qui brise les carrières et ruine les familles est souvent présent dans l’univers balzacien. Le pendant de cet amour est l’argent, « seul dieu moderne », le vrai pouvoir. Les aristocrates, les bourgeois, le peuple, tous courent après cette « pièce de cinq sous », sésame de toutes les ambitions.
La fête et l’argent corrompent ainsi les derniers cercles où s’était réfugié l’esprit de caste de l’aristocratie.
Il y a, selon Balzac, un Faubourg Saint Germain du XIIIème arrondissement, expliquant de cette façon l’importance du rôle tenu par les courtisanes dans La Comédie humaine. (C’est chez Olympe Pélissier que Balzac lui-même rencontre le duc de Fitz-James et le duc de Duras : « l’ancienne cour, écrit-il, allait chez elle pour causer, comme en terrain neutre, comme on va dans l’allée des Tuileries pour se rencontrer »).
Mme du Val-Noble (Suzanne l’ex blanchisseuse de La Vieille fille), dans Illusions perdues, joue ce rôle. « Elle exerçait une certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les écrivains du parti royaliste, tous habitués à se réunir dans son salon pour traiter certaines affaires qui ne pouvaient être traitées que là ».
Par exemple, Lucien de Rubempré rencontre chez elle le baron-banquier Nucingen et son désormais fidèle « collaborateur conjugal » Eugène de Rastignac. Il retrouvera, chez un ministre allemand, Rastignac, mais aussi Mme d’Espard, et Mme de Moncornet qui, tombée amoureuse de lui, l’invite chez elle.
« Ennuyé de sa femme, Du Tillet avait acquis cette petite maison moderne, et y avait installé l’illustre Carabine dont l’esprit vif, les manières cavalières, le brillant dévergondage formaient un contrepoids aux travaux de sa vie domestique, politique et financière. Que Du Tillet ou Carabine fussent ou ne fussent pas au logis, la table était servie, et splendidement, pour dix couverts tous les jours. Les artistes, les gens de lettres, les journalistes, les habitués de la maison y mangeaient. On y jouait le soir. Plus d’un membre de l’une ou l’autre Chambre venait chercher là ce qui s’achète au poids de l’or à Paris, le plaisir. Les femmes excentriques, ces météores du firmament parisien qui se classent si difficilement, apportaient là les richesses de leurs toilettes. On y était très spirituel, car on y pouvait tout dire, et on y disait tout. » (Les Comédiens sans le savoir).
Dans La Comédie humaine les courtisanes mettent en relation des hommes de milieux différents et travaillent à certaines promotions sociales. (Mme du Val-Noble et Lucien de Rubempré; Valérie Marneffe et son ignoble mari, Philippe Brideau, un intrigant, se trouve, chez des danseuses, en présence du duc de Maufrigneuse. Ce dernier le nomme lieutenant colonel de la garde royale, fait sa fortune, parce qu’« en charmant grand seigneur », le duc se sent obligé de protéger un homme à qui il vient d’enlever sa maîtresse, Mariette dans La Rabouilleuse).
L’époque romantique, et Balzac en fait partie pleinement, regarde avec sympathie la courtisane grandie « par la volupté de se perdre ». Elle devient l’un des thèmes les plus exploités par cette littérature : la fille de joie purifiée par l’amour et qui doit, pour cet amour, se prostituer à nouveau.
La courtisane se recrute, au départ de sa carrière, parmi les grisettes, ces filles de petite condition, généralement ouvrières, appelées ainsi parce qu’elles portaient une robe d’étoffe légère de couleur grise. Ce sont des prostituées d’une mise modeste mais élégantes et qui cachent leur métier sous celui de modiste ou de vendeuse. Faciles et hardies, elles demeurent bonnes filles : la dame aux camélias, l’héroïne de Dumas fils, « avait été grisette, voilà pourquoi elle avait encore du cœur ».
« Elles rachètent tous leurs défauts, elles effacent toutes leurs fautes par l’étendue, par l’infini de leur amour quand elles aiment… La passion d’une actrice est une chose d’autant plus belle qu’elle produit un plus violent contraste avec son entourage. »
A partir de 1840 le mot se transforme en Lorette mot inventé et mis à la mode par le journaliste Roqueplan. La lorette désigne les jeunes filles qui habitaient de petits appartements autour de Notre Dame de Lorette, quartier neuf et où les propriétaires n’étaient pas très regardants (cf. la nouvelle politique d’urbanisation et la politique hygiéniste entamées sous le second empire.)
La lorette travaille toute la semaine et s’amuse le dimanche.
Il existe une autre catégorie de courtisanes. Ce sont les demi mondaines, les femmes entretenues, les femmes déchues, ou femmes à parties (divorcées, veuves, actrices manquées). Elles tiennent salon, sont éduquées. Mme Shontz, dans Béatrix, parle plusieurs langues, joue du piano. Ces femmes viennent de la petite bourgeoisie et sont entretenues par des fonctionnaires, de petits diplomates et surtout des commerçants (Crevel et Mme Marneffle dans La cousine Bette).
Enfin, les artistes (Juliette Drouet, Marie Dorval...) connaissent un réel succès auprès des hommes fortunés. Intérêt pour les coulisses de l’Opéra qui devient, sous Louis Philippe, le Versailles des bourgeois. « Une courtisane est essentiellement monarchique » écrit Balzac dans Splendeur et misère des courtisanes. « Les filles d’opéra sont passées à l’état mythologique » ajoute-t-il. L’actrice, selon lui, est une courtisane doublée d’une comédienne.
Les romantiques amoindrissent la vénalité des courtisanes et soulignent leur distinction, leur aisance, leur esprit, leur élégance. Elles ont conscience de leur faute, mais elles n’ont pas le choix. Faculté du déguisement que toute femme vénale possède. Elle se rencontre partout où sont les grandes lorettes et les célébrités mondaines du jour. Le Rocher de Cancale, fameux restaurant de La Comédie humaine ou l’Opéra déjà évoqué. Elles sont parfois à pied (en disgrâce passagère), elles demandent alors à souper à des amies. « - Tiens, cousin, voici ce qu’on appelle une marcheuse. Il s’agit de Carabine, une figurante de la danse. (Les Comédiens sans le savoir).
Balzac découvre les raisons, les causes cachées de la prostitution. C’est en rendant à la jeune fille bourgeoise une plus grande liberté « que périra d’elle-même la honteuse plaie des filles publiques. »
Le baron Hulot, l’érotomane dans La cousine Bette et dont on dit que Victor Hugo fut le modèle, n’est possible qu’avec la période galante de la fin de l’Empire.
Mme Schontz aussi.
Flore Brazier : en jupe trouée, vue par le Dr Rouget (La Rabouilleuse.)
Facteurs qui favorisent la prostitution : le mariage d’intérêt.
Dans Une double Famille, le comte de Granville, marié à une bigote, cherche l’amour et la fantaisie auprès d’une grisette.
Roguin, notaire, « fait comme beaucoup de maris parisiens, il a un second ménage en ville », César Birotteau.
Illusions perdues et Une fille d’Eve expliquent pourquoi une carrière littéraire ou politique implique la présence d’une courtisane. Mme Marneffe dégrossit Crevel qui avoue : « Je dois tout à cette femme ». Valérie Marneffe reçoit une vingtaine de députés chez elle.
Le nombre de prostituées de 1831 à 1861 se chiffre à 12201 selon l’historien des mœurs, le sociologue Parent-Duchatelet.
La courtisane balzacienne se caractérise par une double mobilité, mentale (elle change d’amants « nous nous donnons donc des maris temporaires » explique Josépha Mirha) et physique (elle déménage souvent). Mais elle est surtout pour lui « L’art qui fait irruption dans la Morale » par l’indépendance qu’elle exprime et l’idéal de la beauté qu’elle incarne. Elle symbolise la protestation contre le diktat bourgeois de la chasteté.
« Léon de Lora montra l’une de ces superbes créatures qui à vingt-cinq ans en ont déjà vécu soixante, d’une beauté si réelle et si sûre d’être cultivée qu’elles ne la font point voir. Elle était grande, marchait bien, avait le regard assuré d’un dandy, et sa toilette se recommandait par une simplicité ruineuse. » (Les Comédiens sans le savoir).
Dans La Comédie humaine Balzac opère une analogie entre le travail de l’artiste et l’activité de la courtisane. « Tout artiste est un peu catin » écrit-il à Mme Hanska. Le métier de la courtisane et le métier de l’écrivain participent du même fonctionnement.
Dans la préface à Splendeur et misère des courtisanes, « l’œuvre qui a la prétention de daguerréotyper une société » il dépeint les hautes régions de la galanterie parisienne en insistant sur les liens qui unissent le monde et le demi-monde. Balzac n’hésite pas à dire que l’« on voit des Mme Marneffe à tous les étages de l’Etat social. »
Dans ce roman, Esther Gobseck, « ancienne fille à numéro », manipulée par Vautrin, fait faire des folies à Nucingen, l’un des grands banquiers de La Comédie humaine. « Il s’élève tous les jours à Paris cent et quelques passions à la Nucingen ». Elle se donne à son « pot à millions » par amour pour Lucien de Rubempré. Mais l’amour ne la sauve pas.
Sous le nom de la Torpille, elle a la nostalgie du vice et regrette « ses vases obscures ».
Coralie se partage entre « le gros papa Camusot » et son amant de cœur, Lucien. Elle mourra pour lui. Sa femme de chambre, la grosse Bérénice fera le trottoir pour permettre à Lucien de payer son voyage de retour à Angoulême. Elle lui procure ainsi 20 francs.
Florine, à l’innocence juvénile, paraît 16 ans. Mais quand on l’importune, elle se met à jurer de vrais jurons. Elle se « fait des Lords. » Elle travaille beaucoup mais se dit malade « pour aller cueillir des fleurs à la campagne ».
Description de Florine : superbe, raffinée mais un visage qui se termine par un menton « un peu gros qui annonçait une certaine violence amoureuse » et une taille que « menaçait l’obésité ».
Balzac parle de l’insouciance des courtisanes : elles ne vivent que pour le présent.
Dans la cité industrielle les idées deviennent des valeurs.
« Une des plus grandes fautes que commettent les gens qui peignent nos mœurs est de répéter de vieux portraits. Aujourd’hui chaque état s’est renouvelé. Les épiciers deviennent pairs de France, les artistes capitalisent, les vaudevillistes ont des rentes. » Les Comédiens sans le savoir.
Balzac établit dans La Comédie humaine une hiérarchie féminine qui va du sommet de la pyramide sociale au trottoir où tapine la fille à numéro. C’est ainsi que l’on peut rencontrer :
La femme supérieure (Mme de Bauséant), la femme à la mode (Mme d’Espard, Mme de Maufrigneuse, Mme Firmiani), la femme comme il faut (Mme Jules), la coquette (Emilie de Fontaine, Mme de Langeais, Mme Bargeton), la femme qui tient salon (presque toutes), la femme politique (les grandes dames et les arrivistes comme Mme Marneffe), la femme littéraire (Camille Maupin), la femme artiste (Dinah de la Baudraye), la lionne (1835, Mme de Mannerville, Lady Dudley, Béatrix de Rochefide), la libertine qui éprouve le besoin de s’encanailler (Mme de Serisy), la douairière (Mme de Grandlieu).
Chez les courtisanes on rencontre tous les états : l’actrice (Coralie), la prostituée (Esther Gobseck), la grisette et la lorette (la couturière Ida Gruget, la blanchisseuse Caroline Crochard).
Gambarra
La musique chez Balzac.
Balzac a l’intuition de la musique. Il éprouve, entre 1833 et 1838, un grand enthousiasme pour cet art. « La langue musicale est infinie, elle contient tout, elle peut tout exprimer. » Mais la voix, pour lui, est le plus bel instrument musical.
Pour mieux aimer la musique, il veut la mieux connaître. Comme à son habitude, il se documente, se renseigne, écoute, consulte Eve Hanska.
Balzac est un rossinien fervent. L’Italie gouverne l’Europe musicale. Mais une nouvelle idole s’affirme. « Beethoven, le seul homme qui me fasse comprendre la jalousie. J’aurais voulu être Beethoven. Plutôt que Rossini ou Mozart. » écrit-il à Mme Hanska.
Dans Gambara, il fait le procès de l’italianisme. Dans Massimila Doni, son apologie. Balzac explique la musique allemande et la musique italienne l’une par l’autre.
Balzac avait pour ami Rossini, Litz, Berlioz, Auber.
Dans les deux nouvelles consacrées à la musique, Gambara et Massimila Doni, les protagonistes parlent beaucoup. Dans Gambara, Balzac aborde l’un de ses grands thèmes : « la faillite du génie. » Gambara ou La Voix humaine est annoncé pour le premier janvier 1837. Balzac est en Italie. Un incendie détruit une partie du manuscrit. Balzac confie à son secrétaire le soin de composer ce qui a été détruit. A son retour, l’auteur n’est pas satisfait du travail fait. Il rédige « un autre Gambara. » Il écrit à Mme Hanska : « Massimila Doni et Gambara sont l’apparition de la musique sous la double forme de l’exécution et de la composition soumise à la même épreuve que la pensée dans Louis Lambert. »
Balzac a perfectionné ses connaissances en « technologie musicale. » le 19 juillet 1837 il annonce : « Voici Gambara fini. » Le roman paraît en feuilleton de fin juillet à août 1837.
Trois discours structurent le texte.
Le premier est explicatif et autobiographique.
Le second est un commentaire de Mahomet, opéra imaginaire, qui met en place une mise en abyme :
Mahomet/Khadidja
Gambara/Marianna.
Le troisième est une analyse de Robert le diable de Meyerbeer.
L’intrigue amoureuse est plus développée dans ce récit que dans Massimila Doni.
Pour Gambara, la musique tient aussi bien de l’art que de la science. C’est de la science inspirée qui demande des connaissances et des impulsions. Le son et la lumière procèdent de la même substance éthérée. Dans ce roman on pressent une ambition pré-wagnérienne de l’art total exploitant les ressources de l’harmonie et de la mélodie. D’où l’invention du panharmonicon, instrument qui a les propriétés « d’un orchestre entier. »
La création, chez Gambara, est « une informe création. » Comme si la science et l’art se concurrençaient, aboutissant à la destruction de l’œuvre. Comme Frenhofer dans Le Chef-d’œuvre inconnu, Gambara est victime de la disjonction entre l’excès de savoir et l’inspiration, entre théorie et pratique, « l’empire tyrannique de la pensée quand les cerveaux s’éprennent d’elle. » Dans cet univers de l’abstraction, il subit le divorce entre jugement et inspiration qui ne se résout temporairement que dans l’ivresse.
Fasciné par la poésie des Idées, Gambara s’est séparé de l’univers du désir et de l’affectivité. Sous l’emprise de la musique céleste, il s’impose à lui-même et à Marianna, son épouse, une chasteté quasi angélique. Sa musique se détourne de la terre et tend vers une forme de désincarnation. Plus que Frenhofer, Gambara verse vers l’Idéal. Gambara voit autant les mélodies qu’il les entend : la musique suscite chez lui des images.
Gambara célèbre le Dom Juan de Mozart, la 5ème Symphonie de Beethoven et l’opéra de Meyerbeer. Pour lui l’opéra synthétise la relation qui existe entre la musique, la poésie et la peinture. Pourtant la musique dispose d’un privilège particulier. Elle a seule « le pouvoir de nous faire rentrer en nous même. » Balzac disait lui-même que « la musique creuse le ciel. »
La musique ouvre sur le rêve et les retraites du Spirituel.
Pourtant, à la fin du récit, Gambara reconnaît son échec qu’il impute à l’imperfection humaine.
Massimila Doni a été plus long à écrire. La longue analyse de Mosé a exigé « de longues études sur la partition. » Balzac se fait même jouer la pièce par un bon musicien allemand.
Pendant son séjour italien (Milan, Venise, Gènes…), Balzac fait provision d’images. L’Italie est occupée par l’Autriche. Balzac est reçu dans les salons milanais où règne une grande une liberté de mœurs. On y cultive le goût du spectacle : on se rend à l’opéra où les affaires de cœur sont étalées au grand jour.
Une histoire d’amour commence le récit, un cas de pathologie amoureuse ; « un homme qui couche avec des filles et se trouve impuissant avec la femme qu’il aime – l’âme absorbant tout à elle et tuant le corps (triomphe de la pensée).
Balzac fait une image idéalisée de Clara Mafféi (une jeune femme rencontrée en Italie) dans le personnage de Massimila Doni. Le désir y est une torture (Emilio devant Massimila). Dénouement brutalement bourgeois du roman.
La folie de Gambara et l’impuissance d’Emilio seraient-elles les deux faces d’une même réalité ?
Genovese, le chanteur, « qui brame comme un cerf » quand il est devant la femme qu’il aime et qui chante admirablement en son absence (cf Gambara sous l’effet de l’ivresse due au vin).
Balzac préfère parler de Massimila et d’Emilio plutôt que de Genovese.
Thème du fiasco au théâtre et en amour.
Le roman exploite aussi le thème da la passion et de la mort dans Venise, ville tombeau et ville miroir.
Passion immobile : « Quel opéra qu’une cervelle d’homme ! »
Paris dans La Comédie humaine
Paris dans la littérature avant et autour de Balzac
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel).
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs
Restif de la Bretonne, un authentique piéton de Paris, publie à la fin du 18ème siècle Les Nuits de Paris avec pour sous titre Les Dangers de la ville puis, en 1766, Le Paysan perverti suivi en 1784 de La Paysanne pervertie. Restif voit Paris comme lieu de perdition, comme une ville aux rues nombreuses et enchevêtrées où les passants se perdent en perdant leur âme. Déjà l’anonymat procuré par la foule incite aux aventures impossibles à nouer dans les villes de province.
Lesage, quant à lui, dans Le Diable boiteux imagine de lever le toit des maisons de Paris pour voir ce que valent leurs habitants. Il annonce le voyeur, l’homme aux intentions troubles qui guette l’intimité de ses voisins pour s’en emparer et en faire, dans le meilleur des cas, un sujet de roman. Balzac dans La Peau de Chagrin nous offre un panorama identique décrit à partir de la mansarde qu’occupe Raphaël de Valentin. Cette description minutieuse des toits de Paris est sans aucun doute un retour de mémoire de l’auteur qui se souvient, lorsqu’il avait 20 ans, de son année passée dans une pièce mal protégée au 5ème étage d’un immeuble de la rue Lesdiguières.
En 1842-43, Eugène Sue (1811- 1857) publie en dix volumes son feuilleton Les Mystères de Paris qui occuperont dix volumes. On y voit le prince Rodolphe, Fleur-de-Marie, la prostituée d’apparence cynique mais qui abrite un grand cœur et qui se révèle être la fille abandonnée du prince. La galerie de portraits se continue par le concierge Pipelet, le personnage dont le nom désignera les mauvaises langues et plus généralement les bavards, par la grisette Rigolette, l’homme de main Chourineur et la Chouette, l’horrible vieille proxénète qui a perverti Fleur-de-Marie. Le roman montre également les détestables conditions de détention des filles publiques à Saint Lazare, la prison pour femmes.
Il paraît évident que ce feuilleton annonce les émeutes de février 1848.
Les Mystères de Paris se veut le témoignage de la misère du peuple parisien. Sue, hostile à la Monarchie de Juillet, est un écrivain populaire classé politiquement à gauche. Il fait montre d’un réalisme dans sa peinture des bas-fonds urbains et des milieux ouvriers. Les décors sont décrits avec un relief saisissant et les personnages paraissent tout à fait possibles dans ce Paris en plein bouleversement. Certains passages des Mystères de Paris apportent un complément qui manque à La Comédie humaine. Si Sainte Beuve reconnaît à Sue une grande capacité à inventer de la fiction, il lui reproche « son absence de style ».
Eugène Sue a été lu par Balzac et Hugo et ses épisodes évoquant Paris et les Parisiens, publiés chaque jour dans la presse, ont certainement influencés les deux écrivains. Sue a contibué par ses textes à sensibiliser l’opinion sur le sort des enfants abandonnés (Les Enfants trouvés, Les Enfants de l’amour, etc.) et celui du Peuple (Histoire d’une famille de prolétaires, 1849)
Victor Hugo parle de Paris dans Notre Dame de Paris, publié en 1831. « J’ai eu deux affaires dans ma vie : Paris et l’océan » reconnaît Hugo. Pour lui « Paris est sur toute la terre le lieu où l’on entend le mieux frissonner l’immense voilure du progrès. » Le Paris hugolien est « la Jérusalem de l’humanité » où fut accompli, avec la révolution de 1789, « le sacre de l’humanité. »
Les Misérables, en 1862, proposent également une minutieuse visite guidée de Paris. Jean Valjean de retour à Paris habite rue Plumet et fréquente le quartier Picpus. Un passage du roman décrit la révolte des « misérables » parisiens en 1832, rue Saint Denis. Jean Valjean se retrouve naturellement du côté des Républicains avec Gavroche et Marius, protégeant et sauvant ce dernier blessé en le portant durant tout un chapitre consacré aux égouts parisiens
Il convient également d’évoquer le Paris autobiographique de Gérard de Nerval qu’il décrit dans ses textes de 1850 à sa mort en 1855. Rejoignant Balzac, Nerval constate qu’après 1830 tout s’achète à Paris et d’abord les actrices. Paris se scinde en deux, pour lui comme pour l’écrivain de La Comédie humaine. Celui de l’or étalé et de la puissance qu’il procure et celui de la tour d’ivoire des poètes. Il regarde comme Frédéric Soulié le Paris des petits métiers et « des existences problématiques du petit peuple. »
Zola verra Paris avec « l’océan de ses toitures. » Plus de dix romans du cycle Les Rougon-Macquart ont pour cadre la capitale. Citons La Curée, Au Bonheur des dames, Le Ventre de Paris, L’œuvre.
En gros, la superficie de Paris à cette époque correspond aux six premiers arrondissements actuels, avec une population équivalente. Puis la population augmente pour atteindre plus d’un million de personnes en 1846.
La configuration de ville n’avait pas changé en cinquante ans.
Au nord, Paris était limité par les grands boulevards et les portes Saint Denis et Saint Martin.
A l’ouest, on trouvait la place de la Concorde. Les Champs Elysées d’aujourd’hui donnaient sur de vrais champs.
Au sud il y avait le Palais du Luxembourg avec son parc donnant sur l’observatoire.
A l’est se situait la Place de la Bastille et autour d’elle des faubourgs mal famés.
Au sortir de Paris, près des barrières de l’octroi, des guinguettes et des bals mêlaient des personnes de toutes conditions. « Les vénus de barrière » y harponnaient leurs clients parmi la troupe de célibataires déversée par l’exode rural. Les établissements de la Gaieté, à la barrière Montparnasse, attiraient une foule de buveurs qui y consommaient de l’alcool exempté de la taxe de l’octroi.
Sous la Restauration et le règne de Louis Philippe les rues sont aussi sales et dangereuses que sous l’Ancien Régime. Elles n’avaient pour la plupart pas de trottoirs. Au milieu d’elles coulait un ruisseau qui gonflait à la moindre averse. Dans l’Education sentimentale, qui se déroule à la fin de la Monarchie de Juillet, Frédéric Moreau et Mme Arnoux marchent difficilement « sur le pavé glissant », en « vacillant » nous dit Flaubert. Ils avancent dans « un lourd brouillard qui estompait la façade des maisons et puait dans l’air » : il s’agit des premiers effets de la pollution industrielle faite de gaz et de poussières toxiques rejetées dans l’atmosphère par les cheminées d’usines.
La boue était partout présente se transformant par endroit en fumier à cause des nombreux chevaux qui y passaient. « Paris, l’enfer des chevaux, purgatoire des hommes, paradis des femmes » disait-on en 1830. Les ruisseaux de sang parvenant des boucheries installées au cœur de Paris conféraient un aspect sinistre et morbide aux venelles vouées à cette activité.
On avait souvent recours à des planches pour aller d’un côté à l’autre de ces rues glissantes. Des dépôts infects, fermentant de toutes les pourritures, ponctuaient ces artères étroites et sombres. Le Châtelet est l’un de ces quartiers nauséabonds où les noyés repêchés de la Seine étaient entreposés avant d’être inhumés dans les fosses publiques. Certaines victimes sont retrouvées bien au delà de leur lieu de suicide. Ida Gruget, la pimpante et vive grisette de Ferragus, désespérée de n’être pas aimée par son mystérieux amant, sera repêchée à des kilomètres de Paris.
Tout près du Châtelet se trouvait le Palais Royal qui était le haut lieu du commerce de luxe, de la presse et de l’édition, du jeu et de la prostitution. Une description détaillée nous est offerte dans Illusions perdues. Le Palais Royal qui sera détruit par un incendie symbolise le cœur battant de Paris jusqu’à la Monarchie de Juillet. Idées, idylles, rencontres, ruptures, gloires, rejets, richesses : tout ce qui fait l’identité de Paris s’y trouve. La grande dame côtoie la grisette (si ce n’est la fille à numéro), le pair de France mise au jeu face au conducteur de fiacre, l’industriel croise son ouvrier habillé en bleu de chauffe et le hors la loi, toujours à la pointe des inventions lexicales, parle pour se protéger des gendarmes la langue que Victor Hugo désignera sous le nom d’argot dans Les Misérables.
Le bruit excessif provenant de la foule, du galop des chevaux, des roues des voitures allant à vive allure « sur un pavement inégal » les rendait insupportables.
A la fin de la Restauration, en 1828, est inauguré le premier transport en commun en omnibus, entre la Bastille et la Madeleine. La rive droite est desservie au détriment de la rive gauche. Le trajet coûtait six sous.
L’éclairage au gaz est également introduit, mais insuffisamment et ne concerne que quelques rues (rue de la Paix), places (place Vendôme) ou les nouveaux quartiers riches.
L’augmentation de la population intervient dans l’accumulation des déchets et des déjections produisant une odeur pestilentielle attestée par tous les écrits de l’époque. On se soulage impunément contre les portes cochères. Les égouts, imparfaitement étanches, livrent leurs eaux usées à la Seine. C’est cette eau qui est bue par les parisiens. L’épidémie de choléra, en 1832, fait 20000 morts. Ceux sont bien entendu les plus pauvres qui sont les plus touchés, ceux qui vivent dans le quartier Saint Marceau.
La misère est le résultat des terribles conditions de vie dans la ville recevant de toutes les régions de France filles et garçons, hommes et femmes poussés vers elle par une plus grande misère.
Ce n’est qu’à partir de ce moment - les grandes peurs occasionnées par les épidémies chroniques, ces fléaux mortels s’abattant indifféremment sur les riches et les pauvres, décimant des familles entières - que les autorités réagissent et songent à mettre de l’ordre dans la ville en promouvant une politique d’assainissement des lieux les plus dangereux. Le souci de l’hygiène publique s’ébauche pour triompher dans la seconde moitié du siècle, sous le Second Empire.
Le Paris balzacien
Balzac est convaincu qu’il porte sur le monde parisien un regard aussi attentif, et scientifique, que celui de Fenimore Cooper sur les Mohicans.
« Sachons-le bien ! la France au dix-neuvième siècle est partagée en deux grandes zones : Paris et la province » écrit-il en 1843 dans La Muse du département
« Paris est un « pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment ; mais d’où partent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les mœurs. »
L’or et le plaisir y dominent : « Prenez ces deux mots comme une lumière et parcourez cette grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs, et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l’agite, la soulève, la travaille. » La Fille aux yeux d’or. (1834-35)
Paris est un « un corps immense » vivant de la pulsation de son innombrable population.
Le « fantassin de Paris », « le flâneur instruit » au fait de « la science des manières » y trouve son miel car flâner est aussi une science basée sur « la théorie de la démarche. » Balzac se voit ainsi : un observateur de toutes les formes de la réalité parisienne.
Mais Paris n’est pas seulement évoqué dans les Scènes de la vie parisienne. Il apparaît sans les Scènes de la vie privée, les Scènes de la vie politique (Z. Marcas) ou les Scènes de la vie de province (La Muse du département ou Illusions perdues) comme dans les Etudes analytiques (La peau de Chagrin).
Paris est vu par tous les angles, des Tuileries aux prisons, du Faubourg Saint Germain au Quartier Latin ou la rue Saint Denis. Tous les groupes sociaux sont décrits, les princes et les ministres, les hors la loi et les prostituées, les boutiquiers et les grands hommes d’affaires. Tous les milieux sont vus, à l’exception d’un seul, celui des ouvriers.
Balzac, jusqu’à quatorze ans, est tourangeau. Pour lui, Paris est un rêve lointain à découvrir et à explorer. Puis il s’y installe – en dehors de quelques voyages plus ou moins longs à l’étranger - jusqu’à sa mort, en août 1850. Il s’est en quelque sorte naturalisé Parisien.
Balzac, comme les écrivains romantiques, de jour comme de nuit est un grand marcheur, infatigable, à travers les rues de sa ville. Il se représente, et se voit, en flâneur. Dès ses débuts, il écrit : « Oh flâner dans Paris ! Flâner est une science, c’est la gastronomie de l’œil. Se promener, c’est végéter. Flâner, c’est vivre. » Il sera, comme dira Léon Paul Fargue, « un piéton de Paris. »
Dans ses randonnées, il observe toutes les formes de la réalité parisienne : les grands panoramas regardés de haut , les places, les boulevards et les petites rues, les zones animées et les zones mortes, les hôtels particuliers et les masures, les commerces avec leurs enseignes et leurs devantures, les grands et les petits restaurants, les cafés et les estaminets et bien entendu, les gens avec leurs noms bizarres ou banal, leur habillement, leur démarche, leur allure simple ou conquérante, leur langage, y compris leur accent, leurs tics, leurs caractéristiques de vocabulaire.
Sa prodigieuse mémoire enregistre tout. Son œil et son oreille sont sans cesse en action, retenant ce qu’il entend et voit pour plus tard le restituer sous forme de texte.
Il note les transformations de la ville – ce qui disparaît, ce qui apparaît – et se comporte, comme il l’écrit à maints moments, en « archéologue de Paris ».
Au delà de ses observations qui fournissent la matière essentielle de ses « ouvrages improprement appelés romans », il a une vision poétique, intuitive qui évolue au fur et à mesure que se construit La Comédie humaine.
Il y a, dans les descriptions que fait Balzac de la capitale, le Paris romanesque attaché à l’image du monde tourbillonnant, de la ruche humaine en perpétuelle activité ou du labyrinthe.
Mais la vision globale de Paris peut se fractionner en trois phases principales.
A partir de 1830, la vision dominante et récurrente c’est le Paris vu comme une femme. Cette image s’oppose, se faisant, à celle répandue parmi ses contemporains d’un Paris viril – surtout après la révolution de 1830 à laquelle d’ailleurs Balzac n’a pas participé. Vient après, à partir des années 1833, l’image du Paris monstre décrit dans Ferragus où La Fille aux yeux d’or.
Vient enfin l’image du Paris Monde en soi. Monde physique et moral.
Paris a sa géographie avec ses quartiers bien délimités. Le Paris moral a aussi ses frontières avec sa boue et ses marécages. Le Paris romantique est battu en brèche par le Paris moderne. Dans Ferragus Balzac écrit : « Il y a deux Paris : celui des salons, des atmosphères suaves, des tissus soyeux, des quartiers élégants, et celui plus infernal, des orgies, des ruelles sombres, des mansardes misérables. » []
Balzac s’intéresse également à sa profondeur, au monde souterrain des catacombes et des carrières de Montmartre.
L’opposition est nette entre « l’horizon borné de la province et le monde énorme de Paris », entre « le poétique Paris » et « la muette et sèche province. »
Paris semble irrigué constamment par un fluide, l’or, qui en fait la ville la plus scintillante et la plus désespérée des villes scintillantes et désespérées.
« Tout est langage » assure Balzac, tout est signe, tout parle.
Le choix du lieu d’habitation est déterminant pour cerner l’origine sociale du personnage, son degré d’intégration dans la nouvelle morale établie par la bourgeoisie triomphante. Les monuments historiques - Notre Dame, l’Observatoire, Les Tuileries… - sont peu décrits dans La Comédie humaine. Mais les quartiers, les rues, les maisons intéressent Balzac parce qu’ils intéressent ses personnages qu’il place toujours dans leurs environnements. Tous les critiques ont relevé la correspondance étroite que l’auteur établit entre ses personnages et leurs habitats.
Trois quartiers se partagent alors le pouvoir à Paris.
- La Chaussée d’Antin, de création relativement récente, où logent les banquiers et les artistes.
- Le Faubourg Saint Honoré où sont installés les aristocrates de tendance libérale et les étrangers.
- Le Faubourg Saint Germain, le « noble faubourg », occupé de tout temps par la véritable noblesse. Il est le lieu de toutes les convoitises et y être reçu est la première des étapes effectuée par l’ambitieux qui veut parvenir à la reconnaissance.
La distance qui sépare le Faubourg Saint Germain du Faubourg Saint Honoré ne se mesure pas en lieues, elle est inscrite dans la tête et les usages.
Changer de quartier à Paris c’est comme changer de pays. D’où la cruciale question du transport. Dans Le Père Goriot, Rastignac se rend à pied chez Mme de Restaud. Ebahissement des valets de la comtesse à la vue de cet invité qui se présente à la porte de l’hôtel sans équipage. S’élevant d’un cran dans la société, il se rend en voiture, mais en voiture de louage, au bal offert par sa cousine Mme de Beauséant. Là encore, les domestiques se moquent de lui. Rastignac, comparant son pauvre équipage à celui de Maxime de Trailles, l’amant d’Anastasie de Restaud, et à celui d’Ajuda Pinto, l’amant de Claire de Beauséant, commence à comprendre le langage parisien. Il est fait d’or, de luxe, d’élégance et de légèreté.
Il faut se rappeler également l’embarras de Raphaël de Valentin qui n’a même pas de quoi louer une voiture pour se rendre à l’invitation de Foedora, « la femme sans cœur. » Comment se rendre à ses rendez-vous, à se soupers sans se crotter ? comment éviter la pluie qui détruit un chapeau jusque là préservé ? Comment se présenter devant cette femme du tout Paris dans une fraîcheur d’esprit et d’habit digne de son rang alors qu’elle est entourée par tous les jeunes élégants que compte le grand monde parisien ?
Paris est désormais aussi synonyme d’anonymat. On s’y promène, on s’y perd, on s’y aime dans la plus totale indifférence du million d’habitants que compte désormais la capitale. Un parmi la multitude. Paris l’été dans l’insouciance et le rire des lorettes. Paris l’hiver sous la pluie désespérante pour ceux qui n’ont pas assez de fortune ou de relations pour s’en sortir. Et la Seine qui roule son eau sale, bourbeuse et verte attirant dans son tumulte les âmes en peine d’amour ou en panne d’argent.
On y vit également dans des époques, des temps différents - d’un quartier à l’autre, d’une rue à l’autre et même d’un étage à l’autre. A lire aujourd’hui La Comédie humaine, on peut affirmer que Balzac « portait un monde dans sa tête »
Dans cet espace lisible, visible qu’occupe Paris dans son œuvre, Balzac invente le personnage de la ville. Il lui fait jouer un rôle actif dans la narration dont il devient une composante organique.
La Physiologie du mariage
Le mariage dans la première moitié du 19ème siècle
L’éducation des jeunes filles.
L’Etat s’occupe des garçons et se désintéresse des filles. Il faut attendre la seconde moitié du siècle pour que les autorités commencent à s’intéresser à l’éducation féminine.
Pour les filles l’éducation est donc le plus souvent laissée à l’initiative privée, alors que pour les garçons l’Etat subventionne les établissements scolaires. Dans les lycées on apprend le grec, le latin, la littérature, la philosophie et l’histoire. Dans les milieux bourgeois, on réclame un enseignement plus moderne axé sur les langues vivantes et les sciences.
Pour les filles, dans la mesure où l’enseignement est payant, ce sont celles issues des classes aisées qui sont concernées. On note une différence entre la petite bourgeoisie et l’aristocratie, plus élégante, qui a droit à des cours d’italien, de musique et de dessin. Mais dans les deux cas, l’éducation féminine est moins solide intellectuellement que celle des garçons. On ne tient compte, pour les filles, que de leur futur rôle social, celui de mère et d’épouse.
La formation des jeunes filles au temps de Balzac
On insiste sur l’éducation morale qui aide à la formation du caractère.
La place de la religion est plus importante que chez les garçon. Mme de Campan, que Napoléon avait chargée de « faire des mères à la France », considère que « la religion est indispensable à l’éducation des filles. »
« Le mari le plus incrédule trouve fort bon que sa femme ne le soit pas. » La religion doit garantir la vertu des femmes et procurer à la jeune fille douceur et docilité.
Elle exige des Demoiselles d’Ecouen dont elle a la charge :
De la dignité sans hauteur
De la politesse sans fadeur
De la confiance sans hardiesse
Du maintien sans raideur
Des grâces sans affectation
De la gaieté sans bruyants éclats
De l’instruction sans pédanterie
Des talents sans prétention
De l’envie de plaire sans coquetterie
De la réserve sans pruderie.
Mme Guizot, une autre « éducatrice », affirme : « Un homme a toujours besoin que celle qu’il a choisi s’accommode à lui plus qu’il ne pourra s’accommoder à elle. »
Avant de se marier la jeune fille doit être vierge dans le sens le plus large du mot : vierge de corps, de cœur et d’esprit. Sa pureté doit être préservée. Elle doit tout ignorer de la réalité de la vie, des passions et des intérêts.
Les filles sont donc très surveillées. On soumet leurs lectures à la censure : les journaux et la plupart des livres sont proscrits. A table ou pendant les veillées on baisse la voix pour parler de certaines choses. On tient à l’œil les domestiques, les amis de la famille. Une jeune fille ne peut jamais sortir seule. Elle est toujours d’une pudeur extrême.
Si on tient tant à l’innocence des jeunes filles c’est qu’on pense par là faciliter leurs débuts dans la vie conjugale. C’était au mari de former sa femme, de l’initier aux réalités de l’amour et de la vie à deux. Ne sachant rien de l’homme, à part ce que lui chuchotait sa mère la veille de son mariage, la jeune fille redoutait sa nuit de noce qui se révélait souvent comme une expérience aussi terrifiante qu’humiliante.
L’éducation intellectuelle
Dans la première moitié du 19ème, l’éducation des jeunes filles se faisait ou dans un pensionnat ou dans un couvent ou bien dans la famille.
Les écrivains critiquent souvent les pensionnats et les couvents. L’éducation qui y est dispensée est souvent, dit-on, fausse, incomplète et frivole. On s’y occupe trop d’art d’agrément, de pratiques religieuses, de « babils et de commérages » (Mme Guizot) et trop peu de choses sérieuses. De cette façon, les jeunes filles à l’âge du mariage sont nettement inférieures, intellectuellement parlant, aux jeunes gens de leur âge.
Selon les manuels d’éducation de cette époque – ceux de Mme Campan, de Mme Necker de Saussure ou de Mme Guizot – l’éducation domestique est préférée à toute autre.
Au temps de Balzac, le bagage intellectuel de la jeune fille est, somme toute, assez léger. Elle sait un peu de grammaire, d’orthographe, très peu de calcul, beaucoup de géographie, un peu d’histoire et beaucoup d’histoire sainte, un peu de littérature et quelque fois de l’italien ou de l’anglais. Cette éducation rappelons-le ne concernait que l’aristocratie et la grande bourgeoisie.
Cette éducation relativement restreinte, les jeunes filles l’acquéraient dans des livres spécialement écrits pour elles et ne comportaient rien de ce qui pouvait porter atteinte à leur pureté. Mme Necker de Saussure critique cette éducation parce qu’elle est très inférieure à celle des garçons. « La valeur et l’importance des idées qu’on met dans la tête des hommes et des femmes durant l’intervalle de 12 à 18 ans (…) ne sauraient soutenir un instant de comparaisons. » Ensuite, dit-elle, on pousse trop loin le souci de la pureté des jeunes filles, car afin de ne pas trop éveiller leur imagination, l’éducation qu’on leur donne s’adresse presque uniquement à la mémoire, ce qui n’inspire guère le goût de l’étude. « L’éducation n’a jamais songé à former un esprit éclairé, une créature intelligente : on a cherché qu’à procurer à la jeune fille un assortiment complet de toutes petites connaissances. Il s’agissait d’amener son instruction à un certain niveau convenu, où tout était fixé par l’usage. »
Une autre éducatrice écrit : « L’instruction donnée aux filles est superficielle et mal dirigée. Elle affleure tout sans rien approfondir ; elle surcharge la mémoire de mots et laisse l’esprit dans l’ignorance des choses. Elle est destinée à faire briller la femme et non à l’occuper sérieusement. »
L’autre reproche fait à cette éducation est qu’elle est vieillie, qu’elle n’est pas en concordance avec les mouvements d’idées de l’époque. Elle néglige les sciences et la philosophie et laisse les jeunes filles dans une ignorance complète du fonctionnement de l’état et tout ce qui concerne les lois du pays.
Pourquoi donnait-on aux jeunes filles une éducation tellement plus restreinte que celle des garçons ?
Le temps manquait : tout devait être terminé vers 16-17 ans. « L’obstacle le plus évident au développement intellectuel des femmes, c’est le court espace de temps consacré à leur éducation. Tant qu’une fille sera censée prête à marier à 17 ou 18 ans, une instruction fondée en principe est presque impossible. »
Ensuite d’autres travaux attendaient la jeune fille : les travaux d’aiguille et les devoirs sociaux. La danse, la musique, le dessin, c’est à dire ce qu’on appelait les arts d’agrément, tenaient aussi beaucoup de place dans la vie de la jeune fille. Ces arts d’agrément peuvent pourtant être le prétexte à rencontre car ils sont partagés aussi bien par les femmes que les hommes.
Une autre cause de l’éducation limitée des femmes c’est qu’une femme ne pouvait être « savante ». Elle ne devait pas se faire remarquer ni par de grandes connaissances ni par de grands talents. (cf. Delphine Gray : « avec un talent comme le sien il valait mieux se déclarer courtisane. On est plus libre et on embarrasse moins. »
On demande donc une grande réserve aux femmes dans la société pudibonde de 19ème siècle. « Une femme n’a pas à se soutenir au dessus de la place que lui ont assignée ses facultés », Mme Guizot.
Mais ce que l’on craignait le plus au temps de Balzac, c’est que l’instruction empêche la femme d’accepter son sort et de se soumettre pleinement à son mari. « A quoi servirait une grande intelligence au maintien de la place si étroite et si nécessaire réservée à la femme ? » se demande le père Dupanloup.
On peut dire que le manque d’éducation limitait les possibilités de contact sur le plan intellectuel entre les deux époux, et par là, facilitait et simplifiait la vie au sein du couple. Par manque de connaissance, la femme acceptait plus facilement l’opinion du mari. Mais dans ce couple où la discussion était impossible, deux mondes vivaient séparés et ne se touchait qu’occasionnellement.
L’éducation pratique
Si les femmes étaient donc peu formées pour devenir les compagnes intellectuelles de leur mari, elles étaient aussi, surtout dans les classes les plus élevées, mal préparées à tenir leur rôle de maîtresses de maison et de mères de famille. On donnait, par exemple, aux jeunes filles de bonne familles que des connaissances superficielles en matière d’économie domestique. Ce que déplore Mme Campan. Pour elle, les leçons d’économie sont trop vagues. Une jeune fille doit apprendre de sa mère la part immense que les femmes peuvent avoir dans la conservation ou de l’anéantissement de la fortune de leurs familles, et qu’elle sache d’elle que le partage fait entre le mari et la femme donne à l’un le soin d’acquérir, à l’autre le soin de conserver.
La plupart du temps, la femme ne connaissait pas la situation financière de son mari. Elle ne connaissait pas non plus les lois qui réglaient sa situation et elle ignorait même le plus souvent l’état de sa propre fortune.
Mme Rémusat écrit « Presque toutes les femmes du monde ignorent absolument les affaires, elles ne s’en font aucun souci, et cependant, comme veuves, comme mères de famille, ce genre d’instruction leur serait souvent nécessaire… La femme ne sait guère jamais quelle dot elle apporte… Je voudrais que des conversations avec des notaires entrassent dans l’éducation des filles ; on leur donne assurément des maîtres moins utiles que celui-là. »
Conséquences évidentes de cet état de choses : les femmes s’exposent à être trompées par leur mari ou par des hommes d’affaires sans scrupules. Elles étaient incapables d’aider leur mari à résoudre des problèmes économiques qui pouvaient se poser dans leurs familles. Au contraire, elles pouvaient les aggraver par leur ignorance et leur insouciance. Elles étaient, en outre, tout à fait incapables de faire face aux difficultés qui pouvaient se présenter, car elles vivaient protégées des aléas de la vie, elles n’étaient normalement jamais obligées de se débrouiller seules ou de travailler.
Mme Guizot résume admirablement la protection continuelle à l’abri de laquelle vivait la femme de bonne famille. « Partout notre faiblesse trouvera des secours, notre timidité des égards – les chemins nous seront généralement aplanis, et hors de la classe qui gagne sa subsistance par le travail de ses mains et à la sueur de son front, ou des temps de bouleversement qui confondent toutes les classes, peu de femmes auront eu, une fois en leur vie, à lutter contre les difficultés matérielles du monde extérieur. »
La conclusion du mariage.
Au 19ème siècle, le rôle social de la femme est donc bien défini. Sa place est au sein de la famille, elle doit être épouse et mère, rien d’autre. Une femme devait se marier, car sans mariage, pas d’identité sociale.
A cette époque, une femme restait rarement fille de son plein gré, car la situation de célibataire engendrait des difficultés de toutes sortes :
- des difficultés financières, car c’était le manque de dot qui empêchait la fille de se marier et de plus, pour une femme, il était très difficile de gagner sa vie.
- Ensuite le célibat de la femme présentait quelque chose de ridicule et de honteux à l’image de « la vieille fille » en proie à de grandes souffrances morales. « Le mot de vieille fille fait frémir les pères » explique Mme Romieu.
Il était donc important pour une jeune fille de « trouver à se marier. »
Comment cela se passait-il ?
Dans La Physiologie du mariage Balzac écrit : « Le mariage unit, pour toute la vie, deux êtres qui ne se connaissent pas. » Cette phrase, précise-t-il, est la stricte vérité. En effet le mariage est indissoluble. Le divorce, permis par le code civil de 1804, est aboli par la loi du 8 mai 1816 pour n’être rétabli qu’en 1886, par la loi Naquet.
Il était bien rare pour deux époux de se bien connaître au moment de s’unir. Car pour les contemporains de Balzac, ce n’était pas tant l’union de deux individus, mais plutôt l’association entre deux familles. Il s’ensuit que les considérations matérielles sont plus importantes que les sentiments respectifs des futurs époux. D’où, dans les contrats, discussions et marchandages. Dès que tout était arrangé on permettait alors au jeune homme de faire sa cour. Tout, alors, allait très vite. Les deux jeunes gens n’avaient que le temps des fiançailles pour se connaître avant de s’unir pour toujours et ces fiançailles étaient courtes.
Le jour de ses noces, la jeune fille promettait donc amour et obéissance à un « étranger », sensiblement plus âgé qu’elle (17/20 ans pour les filles, la trentaine pour les garçons).
Du fait des mœurs de l’époque, une grande distance séparait l’épouse de l’époux au début de leur union. Les lois qui régissaient le mariage ne faisaient rien pour diminuer cette distance.
La position légale des époux
En se mariant la femme du 19ème siècle s’affranchissait de la tutelle paternelle et d’une partie importante des règles qui avaient gouverné sa vie de jeune fille.
Désormais elle peut sortir seule, porter des toilettes élégantes et prendre la parole dans le monde.
Pourtant le code civil de 1804 (code Napoléon) reprenait les points essentiels de la loi matrimoniale en vigueur sous l’Ancien Régime, apportant de sérieuses restrictions à la liberté de la femme mariée.
A la fin de l’Ancien Régime, le mariage était indissoluble, la femme mariée vivait sous l’autorité du mari, elle lui devait obéissance et la loi l’obligeait à habiter avec lui. La femme devait fidélité à son mari et celui-ci pouvait l’enfermer dans un cloître si elle lui était infidèle.
La femme mariée était frappée d’incapacité, elle était traitée comme mineure et le mari disposait des biens de la communauté. On le voit, les lois étaient draconiennes. Il ne faut cependant pas exagérer la dureté de cette situation. On a écrit que les mœurs adoucissaient sensiblement la rigueur des lois. La femme échappe au despotisme marital, du moins dans la noblesse et la bourgeoisie : peu à peu les mœurs accordent ce que refusent les lois. »
Sous la Révolution des voix s’élèvent en faveur des droits des femmes. On a même réclamé le droit de vote et l’éligibilité. Cette protestation porte ses fruits : l’incapacité de la femme est abolie, on permet le divorce, l’article sur l’obéissance de la femme disparaît et le gestion des biens communautaires est ôtée au mari. Désormais, les deux époux sont responsables.
La Révolution améliore donc la condition de la femme. Mais dès le commencement du Consulat, la jeune et relative liberté de la femme est compromise. On revient à peu de chose près aux lois de l’Ancien Régime.
Les principes du Code Napoléon : affirmer les bases de la famille ébranlée par les révolutionnaires. Ses influences sont dans la tradition légale, très misogyne. Et dans Jean Jacques Rousseau qui pense que la femme doit être « douce, dévouée, obéissante. » Qu’elle doit apprendre très tôt à souffrir et à supporter les torts d’un mari sans se plaindre.
Napoléon : « Les femmes sont trop libres. » « Ce qui n’est pas français, c’est de donner de l’autorité aux femmes. Elles en ont trop. Il y a plus de femmes qui outragent leur mari que de mari qui outragent leur femme. » Le mari doit pouvoir dire à sa femme : « Madame, vous m’appartenez corps et âme. »
Le principe de la suprématie du mari est à la base de tous les articles du Code Napoléon qui concernent le mariage. Voyons de plus près.
L’article 213 parle du pouvoir du mari sur la personne de sa femme. « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »
L’article 214 parle d’un chef unique. « La femme est obligée d’habiter avec le mari et de le suivre partout où il décide de résider. »
L’article 215. « La femme ne peut ester en jugement sans l’autorisation de son mari. »
A propos du pouvoir du mari sur les biens de sa femme, le Code Napoléon prévoyait trois régimes matrimoniaux : la communauté de bien, le régime dotal et la séparation de biens.
90% des mariages étaient contractés sous le régime de la communauté de bien, ce qui donnait au mari tous les pouvoirs sur les ressources de sa famille. « Le mari administre seul les biens de la communauté. Il peut les vendre, les aliéner, les hypothéquer sans le concours de la femme. » La femme n’a donc aucun contrôle sur les biens de la famille. Elle devait demander à son mari l’argent pour ses dépenses personnelles. Une femme « commune » n’avait pas de ressources à elles, s’il n’y avait pas d’autres stipulations dans le contrat de mariage.
La femme mariée sous le régime dotal avait un peu plus de sécurité que la femme « commune ». Le mari administrait les biens mais il ne pouvait pas vendre les propriétés immobilières sans l’accord de sa femme.
Sous le régime de séparation des biens, la femme était plus libre mais ne pouvait vendre sans l’autorisation du mari.
Le pouvoir du mari sur les enfants nés du mariage. « L’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à son père et à sa mère. Il reste sous leur autorité jusqu’à sa majorité ou son émancipation. » « Le père seul exerce cette autorité durant le mariage. » En cas de désaccord, c’est l’avis du père qui prime toujours.
L’autorité parentale est un moyen de chantage sur la mère qui voudrait quitter la maison conjugale.
La loi jugeait différemment l’adultère selon qu’il était pratiqué par le mari ou par l’épouse. Le code pénal faisait une différence énorme entre l’infidélité du mari et celle de la femme. La loi était très sévère pour la femme adultère. « La femme convaincue d’adultère subira la peine de l’emprisonnement pendant trois mois et deux ans au plus. »
Le mari peut arrêter la condamnation s’il consent à reprendre sa femme.
Selon le Code, l’adultère de la femme ne pouvait être dénoncé que par le mari.
Le mari infidèle était traité avec plus d’indulgence. « Le mari qui entretient une concubine dans la maison conjugale sera puni de 100 francs à 2000 francs d’amende. »
Un mari qui « trompe en ville » n’est pas coupable selon la loi. Un mari pouvait demander une séparation de corps si sa femme se révélait infidèle. La femme, non.
« Le meurtre commis par l’époux sur la femme et son complice, dès lors qu’il sont surpris dans la maison conjugale est excusable.
Le code pénal considère donc l’infidélité de la femme comme beaucoup plus grave que celle du mari. La raison tient dans le fait que la femme peut introduire un enfant adultérin dans la famille. Le bâtard. Se rappeler le demi frère de Balzac que sa mère a eu avec son amant, M. de Morgone.
Le mariage dans la Comédie humaine.
Femmes abandonnées, femmes abandonnantes dans La Comédie Humaine.
Les différentes formes de l’abandon :
La maîtresse quittée par son amant
La maîtresse quitte son amant
La mère abandonne ses enfants
Les enfants abandonnent leur mère (leur père)
L’époux quitte son épouse
L’épouse abandonne son mari
La femme abandonnée à elle même
Le thème de la femme abandonnée est sans doute lié à Laurence, la sœur cadette de Balzac, qui a souffert de son mariage. Elle meurt tuberculeuse et abandonnée à 23 ans par son mari. L’abandon qui conduit à la solitude. Qui se donne sans réserve devient objet dans une société réifiante.
Balzac écrit à Eve Hanska : « Je n’ai encore jamais aimé. C’est vous qui m’apprenez l’amour. Vous êtes une femme divine. ». Il fait dire à Albert Savarus, qui physiquement lui ressemble : « Croire à une femme, faire d’elle sa religion humaine, le principe de sa vie, la lumière secrète de ses moindres pensées, n’est-ce pas une seconde naissance ! » Rappelons que l’action d’Albert Savarus se passe à Besançon dont on sait qu’elle est « hostile aux étrangers ». Balzac, peintre du féminisme, reconnaît que les : « dévouements de la femme sont sublimes ».
La peinture du bonheur chez Balzac se traduit par la description des dorures et une richesse des contours et des formes qui évoquent la peinture hollandaise.
Mais, avertit l’écrivain méfiant de tout ce qui viendrait le distraire de sa tâche, « le caractère de l’amour véritable offre de constantes similitudes avec l’enfance : il en a l’irréflexion, l’imprudence, la dissipation, le rire et les pleurs. » La Corinne du roman éponyme de Mme de Staël sert de modèle à de nombreuses femmes de la Comédie Humaine. Voici quelques textes de La Comédie Humaine où le mariage souffre d’incompatibilité entre les époux:
La Physiologie du mariage, 1829. Audacieux plaidoyer en faveur de l’éducation des filles.
La Vendetta, 1830
La Maison du chat qui pelote, 1830. Incompatibilité des intelligences et des caractères. Dans le quartier du marais vivent deux sœurs : Augustine la belle et Victorine, l’aînée, moins jolie. La première épouse par amour un peintre, Théodore de Sommervieux, qui la rend malheureuse. Victorine quand à elle épouse le commis du magasin de son père. Le couple s’entend à merveille : il reproduit de manière exemplaire celui des parents.
Gobseck, 1830.
Le colonel Chabert, 1832
La femme abandonnée, 1832. La seconde passion.
Une double famille, 1832-42. L’insensibilité de la femme vertueuse. Le comte de Granville a pour épouse une riche héritière, abominablement dévote ; elle lui donne deux filles que l’on retrouve dans Une fille d’Eve. Ce roman se rattache au dessein initial de La Physiologie du mariage. Il choisit de parler là où La Physiologie… avait choisi de se taire. La religion, ici, c’est le froid.
Le comte finit par prendre une maîtresse, qu’il installe. Ils ont deux enfants ensemble.
Mais ces deux familles vont connaître le désastre à cause d’un prêtre ambitieux.
L’interdiction, 1836
La Femme de 30 ans
La femme de trente ans, 1839.
Brutalité et égoïsme du mari. Mise en pratique de La physiologie du mariage. Un homme brutal conduit sa femme à commettre une faute. Elle s’insurge contre le mariage. 5 nouvelles
composent ce texte transformé en roman en 1842.
Une fille d’Eve, 1839. L’amour rêveur face à l’intelligence du mari. Histoire de Marie et Félix de Vandenesse. Crise de la vie d’une femme mariée. Marie s’ennuie. Raoul Nathan la séduit. Mais le mari, Félix, réussit à la faire revenir.
Raoul fréquente le grand monde et le monde des lorettes. Florine, sa maîtresse, est inspirée d’Alice Ozy. Il campe le type de l’écrivain énergique qui construit sa propre perte par manque de constance (il est l’anti-Balzac par excellence).
Mémoires de deux jeunes mariées, 1841. Louise de Chaulieu ou l’amour passion. Renée de l’Estorade ou l’amour raison.
La Muse du département, 1843. La femme de province, Dinah de la Baudraye.
Honorine, 1843. Le spleen du mariage. L’héroïne épouse à 19 ans Octave de Beauvais, 26 ans. Elle s’ennuie. Elle s’en va. Chez un autre. Qui la quitte. Elle est enceinte. Mais elle a connu le plaisir. Seule, elle travaille de ses mains : elle fabrique des bouquets. Octave, qui l’aime toujours, veille sur elle. Cela dure des années. Elle finit par retourner chez son mari. Elle en meurt.
Regardons comment Balzac parle de la condition des femmes de son époque. Il faut dire que cette question, celle de la relation homme/femme validée par les sacrements du mariage prenant la forme d’un contrat notarié et de la bénédiction de l’église, est une question que l’on rencontre dans la majeure partie des scènes composant la Comédie humaine. Et essentiellement dans les Scènes de la vie privée.
Balzac, on le sait, se veut le concurrent de l’Etat civil, l’historien des mœurs de la société française. Il veut la décrire avec impartialité, dans ses remous et dans ses mues, dans ses grandeurs et dans ses petitesses, dans ses peurs et dans ses audaces.
Le début du 19ème siècle est tourmenté, agité par les luttes qui opposent une aristocratie dépassée et une bourgeoisie offensive. La force, l’initiative, le savoir, l’argent sont du côté de la bourgeoisie, classe neuve et riche de ses idées et des pouvoirs qu’elle conquiert un à un. L’argent qui donne le pouvoir et le plaisir remplace le titre nobiliaire. Les valeurs morales de la Monarchie cèdent la place à des valeurs plus tangibles qui puisent leur essence dans la science, le progrès, la modernité. L’ordre nouveau élimine l’ancienne société : on passe du régime des privilèges à celui de l’égalité.
En quelques décennies le paysage social en mental de la France s’est transformé. Balzac observe ces transformations et en fait la matière de ses romans qui deviennent des témoignages pour les historiens qui sondent son époque. Il est le premier romancier à avoir su décrire avec autant de vérité la réification et la marchandisation des rapports humains dans cette première moitié du 19ème siècle.
Pour ce faire, Balzac prend pour cible une institution, le mariage, et la décrit dans ses multiples variantes tout au long de son œuvre. Pourquoi ?
Un premier élément de réponse tient dans ce que la société française, après les tumultes de la révolution, a besoin de paix, de travail et d’ordre. Le pouvoir, maintenant partagé entre noblesse et bourgeoisie, va ériger en modèle l’image de la Famille, cellule fondamentale de toute société civilisée. La famille constituée d’un père, d’une mère et d’enfants est l’élément par excellence de la stabilité et par là de la prospérité. La famille ne peut être que conservatrice, politiquement parlant, industrieuse, économiquement parlant et nombreuse, démographiquement parlant. Balzac, dans la Physiologie du mariage, avance le chiffre de 30 millions, le nombre d’habitants en France en 1829.
L’église apporte son soutien à la politique matrimoniale de la Restauration - période ultra religieuse – et de la Monarchie de juillet. Rappelons nous comment le prêtre sermonne Eugénie Grandet qui ne veut pas se marier. C’est une hérésie pour lui. Une jeune femme ne peut rester célibataire.
A l’action de l’église va s’ajouter celle de l’étude notariale. Les classes sociales sont de moins en moins imperméables, on se marie de plus en plus par intérêt, par arrangement, entre familles, justement. Par exemple tel vieillard à sang bleu ruiné épousera une jeune fille de la bourgeoisie richement dotée. Telle jeune laideron épousera, parce que duchesse, tel roturier héritier d’une grande fortune amassée dans le commerce. Tel, encore, élégant « corsaire de salon », désargenté, convolera en justes noces avec une plus ou moins jeune veuve valant 50000 francs de rente. Telle enfin, belle jeune vierge de province jettera son dévolu, aidée en cela par une mère avisée, sur un riche aristocrate parisien lassé de la vaine vie des célibataires et qui décide de se ranger (Le contrat de mariage).
Ces couples dépareillés, réunis par raison ou par nécessité, et presque jamais par amour, vont vivre en conformité avec le code civil (article 213) qui réglemente leur union en précisant les droits de l’un et les devoirs de l’autre.
Les couples dans La Comédie humaine sont décrits d’une part de l’intérieur et d’autre part dans leurs rapports au monde dans lequel ils vivent. Ils sont dépendants des lois et des mœurs de leur époque. A partir de la Physiologie du mariage, les problèmes de la vie conjugale sont solidement ancrés dans une société, bien définie et bien, présente que l’auteur a eu tout loisir de bien connaître.
De fait, les drames décrits par Balzac, tous ces conflits conjugaux, ne concernent plus seulement le cadre de la vie privée mais la société toute entière.
La société au temps de Balzac est assez dure à l’égard des femmes. La Restauration, sous Louis XVIII et Charles X, n’apporte aucune amélioration de la condition féminine, déjà très malmenée par l’Empire. Au contraire. La femme demeure l’éternelle mineure devant la loi : jeune fille elle dépend de son père, mariée elle dépend de son mari. Reportons-nous aux confidences de Delphine de Nucingen à Rastignac.
La Comédie Humaine nous montre bien cette soumission de la
femme devant l’homme, le chef de famille, à qui elle doit le respect et l’estime (dans La Cousine Bette, voir le baron Hulot, sa femme, sa fille, son fils).
Cette notion de la supériorité masculine, garante de l’ordre et de l’économie, est une donnée fondamentale pour comprendre le fonctionnement du couple marié dans les œuvres de Balzac.
Ce déséquilibre en matière de droit et de sentiment explique nombre de conflits conjugaux dans l’univers balzacien : adultère, lutte sournoise mais implacable qui caractérise une grande partie des mariages de la Comédie humaine. Et ce qui rend ces luttes particulièrement âpres c’est qu’il s’agit du combat entre une puissance dite légitime – l’homme, et une force décidée illégitime – la femme . Mais cette remarque d’ordre socio-historique n’explique pas tout. L’univers balzacien est régi par ses lois propres, notamment cette « loi du plus fort » qui règne dans le domaine social et dans celui des sentiments. Balzac représente souvent l’amour comme un combat où celui qui aime le plus finit par être entièrement dominé par celui qui aime le moins.
De l’extérieur : la société réelle, à l’intérieur : la société que restitue Balzac, un mouvement peut s’esquisser qui formera l’image de ce que représentait au 19ème siècle cette institution appelée le mariage.
Le célibataire
Georges Sand un des modèles de Dinah
« Pas de grand talent sans grande volonté »
En 1844, Balzac est toujours un « forçat littéraire », toujours à « la recherche d’argent frais ».
Apparition en France de la « femme de lettres », grâce à la « gloire de George Sand », « la femme auteur. »
Dinah de la baudraye, provinciale d'un esprit supérieur, essaie de former « une société littéraire à Sancerre qui tourne vite au cercle de whist. »
Dinah incarne de manière très poussée dans La Muse le « type social » de la femme auteur.
Dans Béatrix, Camille Maupin, écrivain renommé, est sur le point de faire silence à son art. Elle n’écrit plus. Dans ce roman, Balzac ne parle pas, ou peu, de la
création littéraire mais plutôt « le drame intime de la femme, une femme que la vie abandonne, et qui renonce à un jeune amant parce qu’elle possède l’intelligence du véritable
amour. »
En 1843 apparaît pour la première fois dans ses carnets l’expression bas-bleu.
Juste après la révolution de juillet 1830, brusque éclosion de muses jusque dans les petites villes des départements, « détournées d’une vie paisible par un semblant de gloire. »
Les modèles de Dinah.
George Sand (1804) et Jules Sandeau (1811). La berrichonne rejoint son jeune amant à Paris en 1830.
Caroline Marbouty, avec laquelle Balzac voyage en Italie en 1836. Trois ans plus tard, elle est toujours « enthousiaste » à l’endroit de l’écrivain. Elle lui avait écrit, la 1ère fois en 1830, après la parution de La Physiologie… Caroline écrit aussi et signe ses romans Claire Brunne. Elle avait d’abord été présentée à Sainte-Beuve qui l’avait présentée à Jules Sandeau qui l’avait présentée à Balzac.
En 1833 elle signe une nouvelle autobiographique Marcel.
En 1838 Balzac lui fait visiter Les Jardies.
En 1840 elle assiste à la première de Vautrin.
Enfin, en 1842, Balzac lui dédie La Grenadière. « A Caroline – La poésie du voyage – Le voyageur reconnaissant. »
Caroline « de vieille souche protestante » est une femme de province, de Limoges. Comme Dinah Pièdefer, de famille calviniste. Mariée à 19 ans, elle demeure fidèle à son époux jusqu’à 28 ans. Comme Dinah.
Caroline publie un certain nombre de romans biographiques non sans valeur. Romans à clefs où l’on peut reconnaître Balzac, Sandeau, Sand, Scribe, Lamennais… mais on peut y lire également des revendications féministes :
Une fausse Position, 1844, où l’on voit Balzac « maltraité » par son ancienne maîtresse,
Ange et Spola, 1842
Et un recueil de nouvelles, Cora où elle écrit : « tout attachement a sa fin ».
Les deux premiers romans cités encadrent La Muse.
Balzac n’arrive pas à ridiculiser Dinah, alors qu’on s’attend à l’histoire d’un « bas-bleu », une muse de département.
Balzac fait dire à Dinah que la France est coupée en deux. Paris, qui décide et où tout se passe, et la Province, qui jalouse la capitale et à qui on demande de payer des impôts.
La vie littéraire :
Sand, Walter Scott, Mme de Staël, Ann Radcliff, Mary Shelley, Benjamin Constant, Victor Hugo, Diderot, Stendhal qui vient de mourir, Charles Nodier « le plus grand musicien littéraire que nous ayons » rappelle Balzac, Scribe à qui il emprunte le titre d’un des chapitres de la Muse « Le sentiment va vite en voiture », Léon Gozlan, et lui-même, l’auteur de la femme de trente ans, et les critiques Gustave Planche, son ami ; Sainte-Beuve et Jules Janin ses ennemis.
Qui a écrit les poèmes de Dinah ?
Marceline Desbordes-Valmore ? Ses amis Gautier, Musset ou Delphine Girardin ? Lui-même ?
En 1843, la guerre de 30 ans n’est pas terminée dans la presse : critiques et journalistes s’acharnent sur Balzac qui ne se laisse pas faire.
Dans La Muse Balzac veut dire les secrets les plus intimes d’un ménage. Pour lui, l’écrivain doit tout dire, il n’y a pas de sujets tabous (cf. Victor Hugo). Voir pages 128 et 129.
La Muse est l’histoire « de la vie d’une femme», Dinah de la Baudraye, être ardent, courageux, noble, intelligent, avide de vivre sa vie.
Mais elle est « la mal mariée » qui se heurte à la médiocrité d’abord dans le mariage, puis dans une relation coupable.
Plus que Béatrix et Conti, plus que Véronique dans Le Curé de village, ce roman nous décrit une situation sensible et cruelle aussi. « Le scalpel » de Balzac découpe le voile qui masque « la longue et monotone tragédie conjugale. » L’auteur ose ici « dire ce que la pudeur des siècles précédents avait respecté. »
Mr de Mortsauf, dans Le Lys, est un vieillard.
Mr Graslin, dans Le Curé, est impuissant.
Le mari de La femme de 30 ans est un soudard.
Dans ces trois romans, ces particularités étaient suggérées, Balzac n’insistait pas. Ici, il appuie. C’est dit tout le long du roman, même Dinah l’avoue : « J’aime mieux mon écuelle vide que rien dedans. »
Bianchon prévient Dinah « qu’aimer devient une nécessité. »
Tout cela constitue l’avant scène « de la grande résolution » que va prendre Dinah.
Le roman commence vraiment à l’arrivée des deux parisiens à
Sancerre. Ce grand sujet, Balzac peut le traiter. Il a 44ans, il a une riche expérience amoureuse, variée et peu marquée du signe de la fidélité, une longue route peuplée d’amantes aimées,
trahies, oubliées.
Ainsi, La Dilecta,
la marquise d’Abrantés,
l’ardente comtesse Guidoboni-Visconti (modèle de Lady Dudley), dédicataire de Béatrix, qui semble avoir été pour lui une maîtresse sensuelle, dévouée et généreuse (aide financière en 1837, elle le cache chez elle et le soustrait à ses créanciers), une liaison secrète avec une petite bourgeoise, Louise Breugniot, qu’il appelait Mme de Brugnol, qui joue le rôle de la maîtresse servante pendant 7 ans (cette liaison, il la vit pendant qu’il écrit La Muse – c’est la seule maîtresse avec laquelle il s’est mis en ménage : jusque là il n’était jamais tombé dans « le bourbier d’une cohabitation insensée dont malheureusement tant d’exemples existent à Paris dans le monde littéraire. »
Expériences. Confidences.
Et lectures : Jules Sandeau, Marima, 1839 ; Gozlan, Les Moyens de se débarrasser d’une maîtresse (1840.)
« Il n’y a rien de plus dangereux que l’attachement d’une femme de province » prévient Dinah, en s’adressant à Lousteau. Idée déjà reprise dans Les Français peints par eux-mêmes (1841).
« Je n’ai pas mon pareil pour savoir couper la queue d’une passion. » se vante Lousteau.
Dinah et Lousteau rappellent « Les galériens de l’amour », « les amours forcés » et les pages inoubliables de Béatrix qui évoquent la passion finissante de Conti et de Béatrix.
La Muse : le point de vue de la femme, Dinah, ou du moins aussi le sien. Les deux point de vue sont présentés, donc roman plus complet et vision plus réelle de « la fin de liaison » du couple adultère.
On voit le cœur secret de la femme.
Dinah et Lousteau. Comment elle se laissait jouer par les mignardises de Lousteau, comment elle y succombait avec ravissement. Et sachant que c’était faux, le remords ajoutait au plaisir qu’il lui donnait en la trompant.
« Ces menteuses caresses. »
« Elle croyait à des retours de tendresse. »
« Elle se sentait comme un jouet entre ses mains. »
Cette histoire d’amour est mêlée inextricablement à des questions d’argent.
1ère réalité. Mr de La Baudraye, le mari de Dinah, est avare, cupide ; il possède une sorte d’intelligence spéculative. Il enferme sa femme dans ces travers. Mais Dinah est aussi enfermée, dans sa passion, par la lâcheté, la paresse, le cynisme et la sensualité de Lousteau.
Les deux amants manquent d’argent à Paris, et connaissent la misère.
2ème réalité. La société, avec sa Morale, le Monde, la Religion, est du côté du mari, cette sorte de monstre, plus silencieux que doucereux.
3ème réalité. Le corps, les habitudes d’alcôve dont le texte rend compte clairement.
Balzac dit qu’on ne meurt pas d’amour. L’amour finit plutôt dans « le dégoût, la flétrissure de toutes les fleurs de l’âme, par la vulgarité des habitudes. »
Balzac pense à Adolphe de Constant et à la mort « arrangée », « noble », « poétique » d’Eléonore.
Emma Bovary, elle, se tue par désespoir parce qu’elle est arrivée au bout de son voyage. (La Muse, une anticipation de Mme Bovary ?)
Balzac choisit une autre fin à son roman.
La scène du pont de Cosne et de la robe d’organdi froissée est jugée scandaleuse par la critique et la chambre des députés. « Le regard rouge » des futurs amants.
Le lecteur, écrit l’auteur, sera sensible à une « odor di femina. »
A propos de morale, Balzac comprend la femme « fautive » car elle n’a pas le choix. Mais il nous dit aussi les conséquences de cette faute, la déchéance qui le plus souvent détruit la femme qui y a cédé.
Dinah retourne au bercail, mais elle n’est pas sauvée. Elle ne peut l’être. « Son triomphe » n’est qu’apparent.
La femme abandonnée, Honorine et La Muse du Département forment comme une trilogie de nouvelles Liaisons dangereuses.
Ce roman, « baroque, luxuriant, mal composé, fait de rythmes trop différents, de couleurs trop contrastées, mal surveillé, imparfaitement dominé, nous parait pourtant un des plus riches fragments de son œuvre. »
Balzac se révèle ici polémiste, conteur, engagé, moraliste, dialoguiste, metteur en scène (comme au théâtre), analyste social et politique, des secrets du cœur, théoricien de la littérature. « Les cinq sens littéraires : l’invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment. »
La Muse est une somme
L’année 1842 est une année charnière pour Balzac. A la tête d’une œuvre immense, reconnu et admiré par ses pairs mais toujours assailli par les journalistes depuis Illusions Perdues, il
commence à ressentir dans sa chair les effets négatifs de son immense labeur. S’il ne doute pas de son talent - comment le pourrait-il ? - la fatigue « du cœur et de
l’intelligence », sa santé fléchissante et un sentiment de solitude l’amènent parfois à une forme de découragement. A quoi peut servir tout cela si la femme qu’il aime ne se décide pas à
vivre avec lui. Mme Hanska, veuve depuis le 10 novembre 1841, refuse de l’épouser : elle lui écrit un cruel : « vous êtes libre » en février de cette année. Balzac ne comprend
pas. Il a attendu 9 années, et maintenant que leur union est possible, elle se défile. Elle avance des raisons - la complexité du monde slave, les réticences de sa famille - qu’il n’accepte pas.
Pour avoir l’assentiment du Tsar, « je deviendrai Russe » lui dit-il. Il la supplie, lui rappelle leur amour, leurs serments, sa patience, son travail acharné dont elle est le principal
moteur. « J’ai peur d’être un sac vide quand le bonheur m’arrivera » lui confie-t-il, prémonitoirement.
ll vient d’achever Un début dans la vie. Il publie en janvier Mémoires de deux jeunes mariées ; en mai Ursule Mirouet et Albert Savarus et en juin La Fausse maîtresse ; en novembre La Femme de trente ans sous sa forme définitive ; en décembre Les Deux frères (La Rabouilleuse).On lui réclame Les Paysans.
Sa pièce, Les Ressources Quinola a été jouée le 19 mars 1842, sans grand succès, malgré la présence sur scène de Marie Dorval. Balzac se voit dans la peau d’un forçat : « créer, toujours créer ! Dieu n’a crée que pendant six jours !... »
Albert Savarus montre un Balzac de la maturité, maître de son art mais inquiet de son avenir amoureux. « Ecrit avec son sang et ses muscles » comme le note Sainte Beuve, le roman, en effet, est très étroitement lié à sa vie personnelle, comme dans Louis Lambert ou Le Lys dans la vallée. Balzac, à 43 ans, s’est représenté dans les traits et le caractère d’Albert, préoccupé uniquement de la femme qu’il aime et du travail qu’il accomplit pour la mériter. Albert Savarus peut être lu comme un appel au secours à la lointaine Mme Hanska. Balzac d’ailleurs ne lui cache pas sa parenté avec Savarus, le personnage principal du roman. D’autres indices dans l’intrigue signalent ce qu’a de commun la vie des deux amants avec la leur : les lieux, Italie et Suisse ; le prénom Rosalie attachée à la méchante tante Hanska ; le temps, long, de leur relation ; le veuvage ; la fortune ; leur différence de classe ; le portrait de l’aimée accroché au mur de la bibliothèque, etc.
Il s’agit bien d’un roman codé, comme le remarque André Maurois dans la biographie de l’auteur, Prométhée ou la vie de Balzac. Mme Hanska n’a pas aimé le roman.
En septembre 1833, Balzac s’était rendu à Besançon, « ville assise dans l’intérieur d’un fer à cheval décrit par le Doubs », en allant à la rencontre de Mme Hanska à Neuchâtel. Il y était resté 3 jours, un à l’aller, deux au retour, profitant de ce séjour pour procéder à un important achat de papier - Balzac s’était à cette époque mis en tête de devenir imprimeur. Le préfet du moment était Denis-Victor Tourangin, le frère de Zulma Carraud, l’amie d’enfance de Laure de Balzac, qui devint plus tard la confidente d’Honoré. Balzac fut séduit par la Porte noire et le quartier Saint Jean où il promena sa curiosité, il poussa jusqu’à l’hôpital Saint Jacques, rencontrant les bisontins qui comptaient à l’époque et parmi eux, le père Gousset, le vicaire général du diocèse. Balzac logea chez son mentor, Charles de Bernard, au N°57 de la rue Bersot (alors Saint-Paul). Il interroge son ami sur les salons et les anciennes familles de Besançon.
Les lieux décrits par le romancier appartiennent bien à la géographie urbaine du Besançon des trente premières années du 19ème siècle.
Ainsi l’hôtel de Rupt est sûrement l’ancien hôtel Pétremand de Valay dans lequel Balzac ne put pénétrer. Situé rue de la préfecture, il se trouve à deux pas des bureaux de préfet, l’adversaire politique de leurs occupants. Le bâtiment a été vendu en 1849 à la Banque de France, qui en a fait une succursale.
Les logements de Savarus, rue du Perron, actuellement rue Chifflet, et de Soulas, rue Neuve, aujourd’hui rue Charles Nodier, ont en toute vraisemblance existé même si l’auteur ne les a pas expressément visités. Ce périmètre avec ses magnifiques hôtels particuliers, constituait à l’époque le quartier chic, aristocratique, de Besançon.
Dans les faits, l’action du roman se déroule plus exactement entre les jardins de l’hôtel de Rupt et l’arrière de la maison Galard, où un certain jour aménage Albert.
La baronne de Wateville, « le personnage féminin le plus considérable peut-être de Besançon », femme très dévote, s’était mariée en 1815. Elle était l’héritière d’une immense fortune. Le couple s’établit rue de la Préfecture, dans le bel hôtel de la famille de Rupt. Après son mariage, elle devint encore plus dévote. Son air sombre et ses façons prudes étaient, nous dit Balzac, en harmonie avec le caractère de la ville. Les femmes, dans Albert Savarus, mènent leurs maris et font la loi.
M. de Watteville, « homme sec, maigre et sans esprit », paraissait usé sans que l’on sut pourquoi. Certains dirent qu’il s’était usé contre cette roche qu’était sa femme. Les observateurs de la nature humaine remarquèrent que Rosalie, leur fille, fut le seul fruit de l’union des Watteville et de Rupt. Le baron s’était aménagé « un riche atelier de tourneur » où il s’adonnait à une activité « mécanique », loin de toute création. Comme s’il compensait le peu de considération que lui vouaient les femmes de son foyer. Balzac est très sévère à son égard. Le baron était également collectionneur : il amassait des coquillages, des insectes et « des fragments géologiques du territoire de Besançon. » Ne pouvant l’emporter sur sa femme, il se réfugiait dans ses manies, qui lui prenaient le plus clair de son temps. Il était, en outre, amateur « de bonne chère. »
Balzac insiste sur l’opposition entre le premier Watteville, l’ancêtre conquérant, et son petit neveu, le « cloporte », ainsi qualifié avant même son mariage. Cette défaillance symbolise tout autant la décadence de la noblesse et celle de l’autorité paternelle.
Sous la tutelle revendiquée de l’église, le salon des Wateville, le plus recherché et le plus influent de Besançon, ne manquait pas d’une certaine splendeur. Un vieux luxe y brillait où s’affairaient de vieux serviteurs sous la lumière de « vieux lustres de cristaux taillés en forme de feuilles. » Grâce au baron, on y mangeait bien. Les vins choisis par M. de Wateville étaient célèbres dans le département. Bien entendu, l’archevêque et les abbés les plus remarquables de l’archevêché y étaient reçus.
Après cette introduction, Balzac évoque assez longuement le jeune, mais désargenté, M. de Soulas, le lion de Besançon, que tout laisse à penser qu’il est promis à Rosalie de Watteville, la riche héritière. De taille moyenne, brun, les cuisses un peu rondes, les pieds déjà gras, « il marchait à grands pas vers une obésité fatale à ses prétentions. » Avec ses vêtements à l’anglaise, il était regardé à Besançon comme le plus bel homme de la ville. Comme lord Byron, il s’exerçait au tir au pistolet tous les jours vers midi.
Pour arriver à ses fins, Amédée s’ingénie à faire la cour à l’irascible comtesse - elle a alors 30 ans. Elle devient son « idole » et n’accepte que de lui certains écarts de langage, « des gaudrioles » – car il a voyagé en Angleterre et il est un peu parisien. Il est donc d’une autre étoffe que celle dont sont faits les bisontins de son âge.
A 25 ans il possède un groom, un équipage et porte le linge le plus fin. Ce luxe éponge ses quatre mille francs de rente et ne lui laisse presque rien pour ses frais de bouche. Mme de Watteville connaît la situation de M. de Soulas. Elle le protège et prend plaisir à écouter les confidences du jeune homme qui flatte son esprit de dévote en lui débitant, d’un ton léger, « les péchés qu’elle interdisait à sa chair. »
Il dîne donc en ville et joue au whist tous les soirs, comme le faisait le chevalier de Valois dans La Vieille fille. Bien en place à Besançon, Amédée de Soulas est cité par les mères « des 40 familles qui composaient la haute société bisontine » comme le plus charmant des jeunes hommes.
En septembre 1834, le début de cette histoire, lors d’un dîner, il est question d’un avocat, étranger à la ville, qui a contre toute attente réussi à gagner un difficile procès en faveur de l’Eglise. Ce mystérieux personnage a un nom : Albert Savarus. La laudative présentation qu’en fait l’abbé de Grancey intrigue l’assistance : la discrétion, le sérieux, l’éloquence, la tenue, le talent de Savarus provoquent un mouvement d’intérêt dans l’assistance, d’autant plus que, logeant rue du Perron, on peut voir ses fenêtres de l’hôtel des Wateville.
On ne comprend cependant pas qu’un parisien ait la singulière idée de s’établir à
Besançon, ville réputée pour son hostilité aux étrangers.
Ce préambule permet à Balzac de dire « un mot sur Besançon. » C’est une ville, dit-il, qui offre une résistance extraordinaire à toute idée de progrès. Des fossés infranchissables séparent la noblesse de la bourgeoisie et des haines mortelles, à propos d’un rien, peuvent naître et croître indéfiniment. Les mariages entre nobles s’arrangent dès le berceau des enfants : tout est calculé et défini à l’avance. Aucun étranger n’a pu se glisser dans ces maisons. Ce monde se dit grave, « ennuyeux » même et ne veut pas qu’on l’amuse. Pour Balzac, Besançon par son provincialisme étroit participe à la dégradation générale de la France – comme les autres villes de province et, pour des raisons inverses, Paris. Mais Besançon est encore plus responsable à cause de la religion qui semble tout régenter et qui confine la ville dans cette allure raide et froide.
Mais cette apparence n’est qu’une façade : le pouvoir réel est tenu par les commerçants qui vont imprimer une certaine activité dans la ville grâce au nouvel arrivant, l’avocat Albert Savarus. Une revue est créée qu’il dirige, la Revue de l’Est, imprimée chez l’un « des plus forts éditeurs de grands ouvrages ecclésiastiques », des causes sont plaidées avec succès, apportant à la société bisontine un souffle nouveau et de quoi alimenter les conversations des salons, dont celui des Watteville. Si Besançon est présentée par Balzac comme une ville fermée : comment alors expliquer la réussite d’Albert. Cette ville qui méconnaît ses enfants illustres : Hugo, Nodier, Fourier mais s’agenouille devant l’inconnu Albert Savarus. L’explication tient dans le fait, peut être, que l’avocat répond à des besoins nouveaux. Cependant les négociants qui agissent ne sont pas montrés dans le roman (comme d’ailleurs du Bousquier dans La Vieille fille).
Balzac illustre son propos en décrivant Rosalie de Watteville. Il nous explique son apparence effacée par l’éducation que lui a imposée sa mère. Elle n’a jamais quitté l’enceinte de l’hôtel de ses parents, nous dit-il. Son éducation « exclusivement religieuse » l’avait « fortement comprimée ». Sa mère la tenait avec sévérité par principe et par tempérament. Elle surveillait et ses pensées et ses lectures : l’histoire sainte, l’histoire de France, l’histoire ancienne, le tout à travers l’interprétation d’un vieux jésuite. Ni danse, ni dessin, ni chant, genres dangereusement lascifs et corrupteurs, n’égayèrent son apprentissage. Sa mère lui appris la tapisserie et les petits ouvrages de femme. L’auteur nous dit, qu’au bout du compte, Rosalie ne savait rien de ce qui aurait pu faire d’elle une jeune fille convenable.
A 17 ans, la jeune fille avait lu les Lettres édifiantes et des ouvrages sur la science héraldique qui la passionnait. Elle entendait la messe tous les matins à la cathédrale où sa mère la conduisait. Si elle accompagnait sa mère dans certains salons, elle ne pouvait parler plus que l’ordonnance maternelle ne lui permettait.
A 18 ans Rosalie était une jeune « fille frêle, mince, plate, blonde, blanche ». Elle avait « de belles mains, mais rouges », des taches de rousseurs et « un joli pied de châtelaine. » Ses yeux d’un bleu pâle pouvaient s’enflammer. Elle ressemblait aux saintes d’Albert Dürer. Sa beauté ne pouvait être vue que par « un connaisseur attentif. » Habillée à la mode de Besançon, elle atteignait à une certaine laideur, alors que sa mère, sous les conseils de M. de Soulas, portait d’élégantes robes faites à Paris.
Rosalie sous son attitude modeste et insignifiante cachait un caractère de bronze. Elle avait hérité de son arrière grand oncle paternel, M. de Watteville, « le fameux et le plus illustre des meurtriers et des renégats » de l’histoire comtoise, une férocité, une force et une volonté, accrues par la ténacité et la fierté du sang des de Rupt, restées inaperçues dans sa famille. Balzac traite ici du thème de l’hérédité qui, dans le cas des Watteville, a sauté une génération (Zola en fera l’un de ses thèmes majeurs dans la saga des Rougon Macquart). Seule sa mère les soupçonnait. A l’archevêque qui reprochait la trop grande sévérité de la baronne, celle-ci lui répondait : « Laissez-moi la conduire, Monseigneur ; je la connais ! elle a plus d’un Belzébuth dans sa peau ! »
Clotilde de Rupt, comtesse de Watteville, maintenant âgée de 35 ans, presque veuve d’un mari occupé à ne pas être, « coquetait en tout bien, tout honneur » avec Amédée de Soulas. Mais sa principale attention était de surveiller sa fille et d’éveiller en elle un peu de jalousie quand le jeune lion se trouvait chez elle. Vainement. Rosalie ne manifestait aucune sorte de dépit, ne sachant pas encore que le cavalier de sa mère lui était destiné, restait froide et répondait aux questions de sa mère à la manière des jésuites. Amédée, moustaches cirées et le buste, qu’il avait fort, serré dans « un gilet de peau, le corset des lions », n’arrivait pas provoquer la moindre émotion, le moindre sentiment tendre à l’héritière, sauf peut-être, effet inverse à ce qui était attendu, à le détester.
Albert Savarus est introduit dans l’histoire du roman, et dans le salon Watteville, par M. de Soulas. Il le présente verbalement à la comtesse en présence de Rosalie. Les circonstances de son arrivée, le mystère dont il s’entoure, les démarches entreprises pour s’inscrire au barreau de Besançon, le fait que personne ne l’ai vu ou rencontré et son nom enfin, Albert Savaron de Savarus, éveillent l’intérêt de Rosalie qui est « très forte en science héraldique. » Le blason de Savarus est barré, ce qui signifie qu’il est bâtard. Mais être le bâtard d’un comte, dans le code aristocratique, n’enlève rien à sa noblesse. Surtout quand il s’agit d’un nom aussi grand que le sien.
A Besançon « ville triste, dévote, peu littéraire, ville de guerre et de garnison » où « tout est classé, défini, connu, casé, chiffré, numéroté », la venue d’un étranger bouleverse les habitudes et pose la question du pourquoi. Pourquoi s’installer dans une ville si peu ouverte, pourquoi ne fait-il rien pour se faire admettre ?
Sa connaissance des dossiers lui fait gagner les procès les plus difficiles, ce qui lui apporte la clientèle des influents négociants bisontins.
On apprend aussi qu’il se rend tous les dimanches matin à la messe de 8 heures.
L’abbé de Grancey prend le relais d’Amédée pour parler en connaissance de cause de l’avocat. Il s’est en effet rendu chez lui et s’est entretenu avec lui.
Sa maison est en harmonie avec le personnage. Des livres de droit et un portrait représentant une femme forment le cadre où vit cet inconnu.
C’est un homme de 35 ans environ, l’âge de Mme de Watteville, pas très grand, « ni gras ni maigre », avec une tête magnifique. Des cheveux noirs «comme en ont les saint Pierre et les
saint Paul de nos tableaux, à boucles touffues et luisantes, des cheveux durs comme des crins » avec déjà quelques cheveux blancs, un cou blanc, un « sillon puissant » sur un beau
front plein de pensées, un teint olivâtre, un nez carré et des joues « marquées de deux rides longues et pleines de souffrance », une bouche « à sourire sarde », un menton
« trop court », la « patte d’oie aux tempes » et les « deux globes ardents » que sont ses yeux. Mais tous « ces indices de passions violentes » sont
tempérés par un air calme et une « voix d’une douceur pénétrante. » En conclusion, l’abbé reconnaît qu’il ne s’agit pas d’un homme ordinaire et « qu’il y a plus d’un secret
derrière ce masque à la fois terrible et doux, patient et impatient, plein et creusé. » De l’avis du prêtre, il faut s’attendre à ce qu’Albert « produise plus tard une grande
sensation. »
Cette longue et élogieuse description d’un homme si original, si particulier, si extraordinaire remue en Rosalie des sentiments neufs pour elle, aussi excitants et vrais que ceux dépeints dans
les romans. Sa jeune imagination s’emballe : elle compare cet homme, « un aigle », sombre et souffrant au gras joufflu et inconsistant M. de Soulas. Et cette fille sans désir
jusque là eut celui, impérieux, de le voir. Elle se souvient d’une fenêtre illuminée la nuit, de l’autre côté du jardin : c’est celle d’Albert qui travaille. « Quand tout le monde dort,
il veille… comme Dieu » se dit-elle.
Albert vit cloîtré chez lui, travaillant d’arrache pied à ses dossiers, espionné par Rosalie du haut de son jardin. Elle ne se trouvera qu’une seule fois en sa présence, un matin, à l’église Notre-Dame où Albert, comme elle le sait, vient assister à la messe. Elle est frappée par la beauté tourmentée de l’avocat : sa démarche lente, « ses yeux d’un jaune brun diaprés de filets d’or ». Elle s’arrange pour échanger un regard avec lui « et ce regard cherché lui changea le sang, car son sang frémit et bouillonna comme si sa chaleur eût doublé. »
Elle ressent pour lui, dès lors, un irrépressible désir qui donne sens et poids à une vie faite d’interdits, terriblement terne, passée dans l’ombre froide de sa mère. Et ce désir, dans l’impossibilité de se réaliser, n’a d’autre canal, pour se nourrir, que le regard.
Tout en tricotant des chaussettes, apparemment soumise et indifférente à l’agitation du monde, Rosalie ourdissait les plans les plus diaboliques pour satisfaire sa passion. Elle trompera son entourage en se servant de la crédulité de son père, de l’orgueil de sa mère, de la naïveté de l’abbé Grancey et des sorties nocturnes de sa servante qu’elle a surprises.
Pour arriver à ses fins, elle pense à modifier l’espace qui entoure sa maison pour pouvoir mieux observer, avec ses yeux d’amoureuse, l’homme qu’elle a pris pour cible et qui ne le sait pas. Elle manœuvre son père de telle sorte que l’idée de la construction du kiosque semble venir de lui. Jouant ensuite sur l’esprit de contradiction de sa mère elle avalise l’idée ; puis, prétextant la vue que l’on pouvait avoir de la demeure de M. de Soulas, elle choisit l’emplacement idéal pour bâtir ce kiosque à l’endroit qu’elle a décidé.
Le belvédère construit, inauguré, elle adopte le rythme de vie de l’avocat, veille tard la nuit pour plonger ses regards dans la salle où il travaille, découvre même l’ameublement du cabinet « qui lui parut rouge » et suit ainsi dans ses moindres faits et gestes cet homme occupé à devenir grand. Cette observation continuelle, silencieuse, solitaire, passionnée devient un supplice de Tantale pour cette jeune femme éprise, au tempérament vif, qui ne peut se contenter de cette posture insatisfaisante de voyeur. Ses sens et son intelligence se rebellent devant son impossibilité à aller plus loin, à dire son amour et à l’apaiser par un sentiment qu’elle voudrait réciproque.
La revue crée à Besançon par Albert pour contrebalancer l’influence aussi bien littéraire que commerciale de Dijon et de Strasbourg, la Revue de l’Est dont il est le seul rédacteur, lui permet de faire paraître une nouvelle, L’ambitieux par amour, clairement autobiographique. Le lecteur prend connaissance ainsi du passé de l’avocat. Le mystère se dissipe, les zones d’ombre s’éclairent. Albert est amoureux d’une femme, une princesse italienne mariée, qui l’aime aussi. Elle a 32 ans et sa beauté, décrite dans la nouvelle, est incomparable comme seules peuvent l’être les beautés italiennes.
Savarus s’est installé à Besançon pour se faire élire député, connaître la gloire et faire fortune en attendant la mort du vieil époux de la princesse. Les deux amants s’aiment depuis 12 ans : « nous sommes entrés dans la douzième année, depuis l’heureuse soirée… ». Balzac profite de ce texte pour introduire des personnages connus de La Comédie Humaine. Ainsi sont évoqués, par exemple, Mme de Bauséant et Gaston de Neuil, son jeune amant, qui ont fui la France (La femme abandonnée) ou La Tinti, la gloire de l’opéra de Venise, (Massimila Doni).
Rosalie qui a lu la nouvelle en cachette comprend qu’elle a été écrite en réalité pour la princesse, pour lui dire qu’absente, elle est constamment dans ses pensées. Eblouie par tant de constance, tant d’amour, tant de confiance, tant d’idéal, elle veut remplacer la princesse dans le cœur de Savarus. « Elle ne sait pas aimer » se dit-elle. Avec la complicité forcée de sa femme de chambre et celle du domestique de l’avocat dont elle a découvert le secret, elle subtilise les lettres d’Albert, celles qu’il envoie et celles qu’il reçoit, et entre ainsi au cœur de son intimité. Elle en devient encore plus éprise mais toujours à l’insu d’Albert.
L’une des lettres, expédiée à son ami Léopold Hannequin, précise le choix de l’installation d’Albert à Besançon « où la constitution sociale » empêche pourtant un étranger d’y parvenir, de s’y marier, y réussir quoi que ce soit. Ses principaux motifs sont d’une part l’absence de concurrence comme avocat et d’autre part la possibilité pour lui de jouer un rôle politique en s’appuyant sur la force réelle de la ville, les négociants, les commerçants, en un mot la bourgeoisie née avec la monarchie de Juillet. Il parvient à s’attacher la clientèle « des gros négociants. ».Il explique aussi à son ami sa solitude volontaire, nécessaire à ses visées. En créant du mystère autour de sa personne, il crée de l’intérêt. La seule catégorie de Bisontins avec laquelle il veut traiter est « la classe qui fait les députés, la classe commerçante. » Mais une autre institution lui est indispensable, c’est l’Eglise, la classe « des prêtres », sans laquelle rien n’est possible à Besançon. Aussi conclut-il un pacte avec le vicaire général, le vieil abbé de Grancey. Albert dans cette lettre se dit monarchiste légitimiste mais il doit tenir compte de la coloration politique de la ville qui est Louis-Philipparde.
Par cette lettre et par la nouvelle publiée dans la revue, Rosalie saisit toute entière la vie passée et la vie présente d’Albert et sa passion pour lui s’accrut de toute la force de sa jeunesse. Une autre lettre subtilisée, écrite en forme de journal à la princesse Soderini, où Albert parle de son quotidien fait de travail acharné et d’espoir, « l’espoir est une mémoire qui désire » selon Balzac, parachève cette cristallisation amoureuse.
Malgré tous ses efforts, tous ses subterfuges, toute sa science de femme amoureuse, Rosalie ne parvient pas à attirer chez elle l’avocat dont la célébrité à Besançon devient de plus en plus grande. Mais Albert refuse toute mondanité, on sait maintenant pourquoi, et continue à cultiver le mystère autour de lui. Il refuse même de défendre une affaire de bornage, suscitée par Rosalie pour se l’attacher, qui oppose aux Rouxey, en réalité les Rousses, (le domaine de l’aïeul controversé) les Watteville au maire du village. Car ses projets, pour réussir, doivent absolument demeurer secrets, et il doit socialement rester neutre. Les risques de se compromettre sont grands car le roman se déroule dans un espace exigu, délimité par un carré formé par les quatre rues qui l’encadrent : la rue de la Préfecture à l’ouest où se trouve l’hôtel des Watteville, la rue Neuve au sud où demeure Soulas et la rue du Perron où aménage Savarus. La quatrième rue, non nommée, la rue Saint-Vincent, est devenue la rue Mégevand.
La passion de Rosalie frise bientôt la folie - « je suis ta femme » dit-elle, en elle même, à Albert - ne peut aboutir qu’au drame : elle va détruire l’objet même de son existence qui a presque réussi son pari. Il est sur le point d’obtenir les suffrages qui lui permettront d’être élu député, « le commerce de Besançon fit de l’avocat Savaron de Savarus son candidat », quand il apprend le mariage de la princesse avec le duc de Rhétoré. Rosalie qui a envoyé une lettre anonyme au préfet signée Un ami de Louis-Philippe pour dévoiler la stratégie électorale de Savarus et ses opinions légitimistes, a aussi rédigé, imitant son écriture, une fausse lettre de rupture à la princesse où elle annonce son propre mariage avec l’avocat. Celle-ci, se croyant trahie, annonce à Savarus : « vous êtes libre » et épouse en grand faste le duc. Effondré, Albert quitte précipitamment Besançon, alors qu’il est attendu chez Mme de Watteville pour être présenté aux grandes familles bisontines. Cette fuite incompréhensible, ressentie comme un camouflet par le Tout Besançon, conforte « les préjugés de la ville contre les étrangers. » Il se rend en Italie pour une explication qui lui est refusée. Il décide alors de se soustraire du monde et entre comme novice dans la Grande Chartreuse de Lyon où les moines font vœu d’absolu silence.
Balzac réserve à Rosalie une forme de châtiment atroce. Elle est victime d’un accident sur la Loire qui le défigure. L’explosion d’une chaudière démembre son corps - elle perd une jambe et un bras – qui devient le symbole de son émancipation manquée. Elle tombe alors dans une réclusion encore plus rigoureuse que celle de sa jeunesse. Elle se transforme en monstre asexué que le romancier ne parvient pas à ne pas estimer, à l’inverse de l’évanescent et lourd Amédée de Soulas qui a épousé, réalisant finalement le vœu émis en forme de boutade de Rosalie, Mme de Watteville devenue veuve et, assez vite, mère d’un garçon. Abandonnant Besançon, trop strict, trop petit, ils se sont installés à Paris où le monde qu’ils fréquentent est, en matière de morale, moins regardant qu’en province, dès qu’on atteint un seuil de fortune suffisant. Amédée pourtant paie cher ce mariage, il confie à un ami : « Pour vraiment connaître une bigote, il faut se marier avec elle. »
Pour ne pas souffrir seule, Rosalie par une sorte d’effrayant sadisme, apporte les preuves de l’innocence et de la fidélité d’Albert à la princesse qu’elle rencontre à Paris. Elle lui avoue son travail de destruction, lettres à l’appui, et s’en va, laissant la belle Italienne désespérée.
Les personnages d’Albert Savarus se déplacent peu, à l’exception de l’abbé de Grancey, qui passe d’un lieu à un autre, faisant, comme Suzanne de La Vieille fille, fonction de messager, de lien entre les univers qui ne peuvent, ou ne veulent, se rencontrer.
Rosalie de Watteville, l’héroïne de ce drame, la responsable de cette catastrophe privée, a hérité de son aïeul sa malfaisante énergie doublée d’une remarquable force de caractère. Ce dernier trait est totalement absent chez son père. Chez Balzac la suprémat
Ne pouvant s’approprier Albert Savarus elle le détruit. Mais emprisonnée à Besançon, surveillée par une mère sèche, elle agit avec un masque. Balzac nous dit que le comportement de Rosalie est le résultat d’une éducation trop rigoureuse qui l’a « compressée », « opprimée » et dénaturée.
La ville de Besançon est plus décrite comme un lieu d’impressions – froideur, raideur, religiosité – qu’une ville avec des habitants et des maisons.
Albert Savarus peut se ranger dans la série des romans psychologiques où se mêlent les écritures romanesque, nouvellistique et épistolaire.
Portraits de Femmes
Gina
Mais son attention fut bientôt excitée par la petite Anglaise muette en qui sa sagacité, quoique jeune encore, lui fit reconnaître une fille de l'Afrique ou tout au moins une Sicilienne. Cette petite fille avait le ton doré d'un cigare de La Havane, des yeux de feu, des paupières arméniennes à cils d’une longueur antibritannique, des cheveux plus que noirs et, sous cette peau presque olivâtre, des nerfs d'une force singulière, d'une vivacité fébrile. Elle jetait sur Rodolphe des regards inquisiteurs d'une effronterie incroyable et suivait ses moindres mouvements.
- A qui cette petite Moresque appartient-elle? dit-il à la respectable madame Bergmann.
Francesca
Francesca était bien l'italienne classique, et telle que l'imagination veut, fait ou rêve, si vous voulez, les Italiennes. Ce qui saisit tout d'abord Rodolphe, ce fut l'élégance et la grâce de la taille dont la vigueur se trahissait malgré son apparence frêle, tant elle était souple. Une pâleur d’ambre répandue sur la figure accusait un intérêt subit, mais qui n’effaçait pas la volupté de deux yeux humides et d'un noir velouté. Deux mains, les plus belles que jamais sculpteur grec ait attachées au bras poli d'une statue, tenaient le bras de Rodolphe; et leur blancheur tranchait sur le noir de l’habit. L'imprudent Français ne put qu’entrevoir la forme ovale un peu longue du visage, dont la bouche attristée, entr’ouverte, laissait voir des dents éclatantes entre deux larges lèvres fraîches et colorées. La beauté des lignes de ce visage garantissait à Francesca la durée de cette splendeur; mais ce qui frappa le plus Rodolphe fut l'adorable laisser-aller, la franchise italienne de cette femme qui s’abandonnait entièrement à sa compassion.
La princesse Francesca
Enfin, il put voir Francesca, mais sans être vu par elle. La princesse était debout à deux pas du piano. Ses admirables cheveux, si abondants et si longs, étaient retenus par un cercle d'or. Sa figure, illuminée par les bougies, éclatait de la blancheur particulière aux Italiennes et qui n’a tout son effet qu’aux lumières. Elle était en costume de bal, laissant admirer des épaules magnifiques, sa taille de jeune fille et des bras de statue antique. Sa beauté sublime était là sans rivalité possible, quoiqu’il y eût des Anglaises et des Russes charmantes, les plus jolies femmes de Genève et d’autres Italiennes, parmi lesquelles brillaient l'illustre princesse de Varèse et la fameuse cantatrice Tinti qui chantait en ce moment. Rodolphe, appuyé contre le chambranle de la porte, regarda la princesse en dardant sur elle ce regard fixe, persistant, attractif et chargé de toute la volonté humaine concentrée dans ce sentiment appelé désir, mais qui prend alors le caractère d'un violent commandement. La flamme de ce regard atteignit-elle Francesca? Francesca s’attendait-elle de moment en moment à voir Rodolphe? Au bout de quelques minutes, elle coula un regard vers la porte comme attirée par ce courant d'amour, et ses yeux, sans hésiter, se plongèrent dans les yeux de Rodolphe. Un léger frémissement agita ce magnifique visage et ce beau corps : la secousse de l'âme réagissait! Francesca rougît.
Rosalie de Watteville
Mademoiselle de Watteville, à qui sa fortune, énorme un jour, prêtait alors des proportions considérables, élevée dans l'enceinte de l'hôtel de Rupt, que sa mère quitta rarement, tant elle aimait le cher archevêque, avait été fortement comprimée par une éducation exclusivement religieuse et par le despotisme de sa mère, qui la tenait sévèrement par principe. Rosalie ne savait absolument rien. Est-ce savoir quelque chose que d'avoir étudié la géographie dans Guthrie, l'histoire sainte, l'histoire ancienne, l'histoire de France… Dessin, musique et danse furent interdits, comme plus propres à corrompre qu’à embellir la vie (…)
A dix-huit ans, mademoiselle de Watteville était une jeune fille frêle, mince, plate, blonde, blanche, et de la dernière insignifiance. Ses yeux d'un bleu pâle s'embellissaient par le jeu des paupières, qui, baissées, produisaient une ombre sur ses joues. Quelques taches de rousseur nuisaient à l'éclat de son front, d'ailleurs bien coupé. Son visage ressemblait parfaitement à ceux des saintes d'Albert Dürer et des peintres antérieurs au Pérugin : même forme grasse, quoique mince, même délicatesse attristée par l'extase, même naïveté sévère. Tout en elle, jusqu'à sa pose, rappelait ces vierges dont la beauté ne reparaît dans son lustre mystique qu'aux yeux d'un connaisseur attentif. Elle avait de belles mains, mais rouges, et le plus joli pied, un pied de châtelaine. Habituellement, elle portait des robes de simple cotonnade; mais le dimanche et les jours de fête sa mère lui permettait la soie. Ses modes, faites à Besançon, la rendaient presque laide; tandis que sa mère essayait d'emprunter la grâce de la beauté, de l'élégance aux modes de Paris, d'où elle tirait les plus petites choses de sa toilette, par les soins du jeune monsieur de Soulas.
Rosalie n'avait jamais porté de bas de soie, ni de brodequins, mais des bas de coton et des souliers de peau. Les jours de gala, elle était vêtue d'une robe de mousseline, coiffée en cheveux, et avait des souliers en peau bronzée. Cette éducation et l'attitude modeste de Rosalie cachaient un caractère de fer. Les physiologistes et les profonds observateurs de la nature humaine vous diront, à votre grand étonnement peut-être, que, dans les familles, les humeurs, les caractères, l'esprit, le génie reparaissent à de grands intervalles, absolument comme ce qu'on appelle les maladies héréditaires. Ainsi, le talent, de même que la goutte, saute quelquefois de deux générations. Nous avons, de ce phénomène, un illustre exemple dans George Sand, en qui revivent la force, la puissance et le concept du maréchal de Saxe, de qui elle est petite-fille naturelle. Le caractère décisif, la romanesque audace du fameux Watteville étaient revenus dans l'âme de sa petite-nièce, encore aggravés par la ténacité, par la fierté du sang des de Rupt. Mais ces qualités ou ces défauts, si vous voulez, étaient aussi profondément cachés dans cette âme de jeune fille, en apparence molle et débile, que les laves bouillantes le sont sous une colline avant qu'elle devienne un volcan.
Mme de Maufrigneuse
L'idée du Cabinet des Antiques remonte à 1833, comme l'indique une lettre de Balzac à Mme Hanska.
En 1836, il publie le préambule de ce roman dans la Chronique de Paris. Ce préambule ne sera pas repris dans la dernière version du roman. Après avoir publié La Vieille Fille
dans La Presse d’Emile de Girardin, Balzac décide que Le Cabinet des Antiques constituera la clôture de l’histoire de Rose Cormon, l'héroïne de La Vieille Fille. Le Cabinet
des Antiques sera achevé en septembre 1838 : l'édition définitive paraît en mars 1839, avec de nombreux ajouts.
Il a fallu près de cinq ans à Balzac pour terminer son oeuvre, mais l'essentiel du texte a été rédigé en quelques semaines.
Pour démarquer ce roman de La Vieille Fille, l’auteur opère certaines transformations. Ainsi le chevalier de Valois n'est plus désigné que sous le nom de chevalier. Le portrait de la
princesse Goritza disparaît, comme disparaît l'abbé de Sponde, la famille Cormon. Il est question du couple du Croisier, sans aucune allusion à du Bousquier. Pourtant de nombreux détails sont
empruntés à Alençon, jamais nommée, en dehors de noms de rues que le lecteur sait appartenir à cette ville.
Le chevalier, l'ancien fournisseur et sa femme apparaissent avec les mêmes caractères décrits dans La Vieille Fille.
Le Cabinet des Antiques
Le roman est divisé en 9 chapitres :
Les deux salons
Une mauvaise éducation
Début de Victurnien
La belle Maufrigneuse
Chesnel au secours des d’Esgrignon
Un tribunal de commerce
Le juge d’instruction
Bataille judiciaire
La mésalliance
Dans le roman Balzac formule les reproches à l’encontre de l’aristocratie du Faubourg Saint Germain qui vit en dehors de la réalité nationale et qui s’avère incapable de s’adapter à la pensée
d’une époque complètement différente de celle à laquelle elle demeure attachée. Ici il étend ses griefs à la vieille noblesse de province confinée dans son petit monde.
Le marquis d’Esgrignon, un « antique», vit dans le souvenir de l'ancien temps. Il pense, par exemple, que les « grands collèges électoraux sont des assemblées de son Ordre» ; il parle non d’impôts, mais féodalement de « tailles » et imagine que « les lettres de cachets » sont toujours de mise. Vieil homme orgueilleux, il s’entête à ne pas voir le souffle nouveau qui mène le pays vers un autre état des choses. Le monde de d'Esgrignon est peuplé de nobles vieillesses qui exclut la jeunesse des affaires.
La monarchie légitimiste restaurée après 1815 est entre les mains de personnages «jaloux de garder les rênes de l'Etat » : elle pourrait être sauvée par leur retraite.
Le marquis, chef vénéré du parti légitimiste est, selon l’auteur, responsable de l'immobilisme de classe de l'aristocratie - comme ses pairs parisiens. Dans son esprit le nom glorieux des d'Esgrignon confère à ceux qui le portent les mêmes droits sur leur province que ceux que le roi a sur la France.
Deux théories de l'histoire sont proposées dans le roman: celle de la noblesse, expliquée par le système aristocratique anachronique et celle, moderne, qui veut que le gouvernement revienne à ceux qui produisent la richesse et ont le pouvoir économique, c'est à dire, le tiers état représentant les communes, les villes et la province.
Une nouvelle aristocratie, moins ancienne que la précédente, s'est développée, affichant un esprit plus ouvert et une activité plus probante. Elle est écoutée par le roi.
Dans la France nouvelle, l'ancienneté du nom ne suffit plus : le marquis, qui ne pense qu’à ses privilèges, a tort de ne pas le comprendre. Sous la Restauration, il manque aux d’Esgrignon la
langue de la nouvelle politique - et cette langue c’est l'argent.
La France moderne est très centralisée, de ce fait l'aristocratie de province se trouve éloignée des luttes où se jouent les intérêts de la nation.
Personne ne semble se soucier de la grandeur des seigneurs d'Esgrignon: «ni à la cour, ni dans l’Etat».
La confiance du roi va vers la nouvelle noblesse, plus jeune et plus apte à réfléchir sur les mutations sociales et économiques que connaît le pays.
Cette nouvelle classe a su se placer aux leviers de commande offerts par la Restauration. Le marquis, trop vieux, trop usé, se laisse enfermer dans sa province et vit, avec les siens, une sorte d'exil à l'intérieur.
Ce drame, vécu par la noblesse provinciale, Balzac a pu le pénétrer avec profondeur et pertinence. Il en avait déjà parlé dans La Duchesse de Langeais et dans illusions perdues.
Dans Le Cabinet des Antiques ce drame est commenté et rend hommage à « la véritable et loyale aristocratie, celle des gentilshommes de province. »
Le marquis est grand par sa fidélité à l'ancien ordre des choses, sans demander une quelconque contrepartie. Malgré sa faiblesse, Balzac lui témoigne son estime.
L’hôtel D’Esgrignon présenté dans Le Cabinet des Antiques abrite le marquis et ses proches, issus de « la vraie noblesse » pure de tout alliage. Depuis 1300 ans, leurs
filles sont mariées sans dot ou mises au couvent. Les fils sont destinés à l’armée, à l’église ou à la cour. Le nom des d’Egrignon est aussi ancien que celui des rois de France.
En 1789, le marquis n’émigra pas : une partie de ses biens sera sauvée par son fidèle intendant Chesnel, devenu notaire. Le château en ruine du marquis étant inhabitable, il achète une
petite maison, « l’ancien bailliage seigneurial » qui devient l’hôtel d’Esgrignon.
A 53 ans, il épouse une jeune femme qui meurt en couche en lui donnant un fils, Victurnien. L’enfant sera élevé par sa tante Armande, alors âgée de 27 ans. On apprend qu’un ancien fournisseur
l’avait demandée en mariage (La Vieille fille). Refus courroucé des d’Esgrignon, alors que le notaire, intermédiaire dans cette affaire, pour qui le marquis était un « être qui
appartenait à une race divine », conçoit une « aversion décidée » à l’encontre du demandeur, du Croisier, l’ambitieux bourgeois déjà rencontré dans le roman cité – homme haineux
« capable de couver une vengeance pendant 20 ans, comme il s’en rencontre en province ». Rappelons que dans un premier temps, du Croisier sera également refusé par Rose Cormon. Mlle
d’Esgrignon refusera toute demande ultérieure pour se consacrer exclusivement à l’éducation de son neveu qui s’avérera déplorable car, dit l’auteur, « faute d’intelligence, les vertus les
plus pures peuvent être nuisibles. » L’histoire du jeune d’Esgrignon illustrera ce jugement.
Sous l’Empire beaucoup d’émigrés reviennent, la plupart se mettront au service de l’Empereur et retrouveront leur fortune. D’autres, comme les d’Esgrignon, refuseront toute alliance ou compromis
et resteront pauvres. Après la chute de l’Empire, la fortune des d’Esgrignon n’augmenta pas. Pour ces familles, seule comptait la continuation de la race. Après la chute de la monarchie, ces
familles prirent le marquis pour chef, gardant la mentalité et le vocabulaire de l’ancien temps. Les libéraux, avec du Croisier à leur tête, se moqueront « de cette oasis
aristocratique » très fermée, excluant tout ce qui n’était pas réellement aristocratique. Le préfet, lui-même, était à peine toléré.
En haine de ce milieu, la ville surnomma la maison d’Esgrignon le Cabinet des antiques.
Blondet, personnage récurrent de La Comédie humaine, nous livre une fantastique description de ce salon marqueté, « aux murs ornés de tableaux et de tapisseries flamandes. »
« Sous ces vieux lambris, oripeaux d'un temps qui n'était plus, s'agitaient en première ligne huit ou dix douairières, les unes au chef branlant, les autres desséchées et noires comme des
momies ; celles-ci roides, celles-là inclinées, toutes encaparaçonnées d'habits plus ou moins fantasques en opposition avec la mode des têtes poudrées à cheveux bouclés, des bonnets à coques, des
dentelles rousses. Les peintures les plus bouffonnes ou les plus sérieuses n'ont jamais atteint à la poésie divagante de ces femmes, qui reviennent dans mes rêves et grimacent dans mes souvenirs
aussitôt que je rencontre une vieille femme dont la figure ou la toilette me rappellent quelques-uns de leurs traits. Mais (…) je n'ai jamais plus retrouvé nulle part, ni chez les mourants, ni
chez les vivants, la pâleur de certains yeux gris, l'effrayante vivacité de quelques yeux noirs. Enfin ni Maturin ni Hoffmann, les deux plus sinistres imaginations de ce temps, ne m'ont « causé
l'épouvante que me causèrent les mouvements automatiques de ces corps busqués. (…) Il s'agitait là des figures aplaties, mais creusées par des rides qui ressemblaient aux têtes de casse-noisettes
sculptées en Allemagne. Je voyais à travers les carreaux des corps bossués, des membres mal attachés dont je n'ai jamais tenté d'expliquer l'économie ni la contexture des mâchoires carrées et
très apparentes, des os exorbitants, des hanches luxuriantes. »
Dans ce salon, se souvient Blondet, seule Mlle d’Esgrignon, jeune et fraîche, émergeait de ce « cimetière réveillé avant le temps. » (Lady Brandon est ainsi vue dans La
Grenadière.)
Le marquis, dans sa description physique, a des cheveux « blancs soyeux » et des yeux pleins « feu et de courage. » « Il avait le nez des Condé, l’aimable bouche des
Bourbon ». Il ne lisait que La Quotidienne et La Gazette de France, feuilles des légitimistes ultras.
Il reste digne malgré l’humiliation d’être oublié par la cour. Un trait de son caractère : il éprouvait pour le notaire Chesnel l’affection « d’un maître pour son chien ».
Ceux qui l'entourent sont de la même trempe. Sa soeur Armande, son notaire Chesnel qui conçoit sa fonction comme une autre forme de domesticité. Mais les hôtes du marquis sont décrits comme des
personnages caricaturaux, inquiétants ou grotesques, « étranges comme des créatures d’un autre monde. »
Et cette maison, immobile et idéaliste, vouée à la déchéance sociale, sera vaincue, dans ce monde en perpétuelle transformation, par la volonté sans scrupule d’un du Croisier.
Les Ultras ne voulurent jamais négocier avec ceux qu’ils appelaient « les révoltés ». Ainsi ils refusèrent de « s’associer à la révolution des mœurs que voulut opérer Louis
XVIII ».
Vieux, le marquis défendait de vieilles idées.
Entre temps du Croisier avait épousé Rose Cormon et sa fortune. Il eut dès lors les moyens de combattre le clan d’Esgrignon. Lutte avec toutes les armes, dont la calomnie, s’attaquant aussi bien
aux idées qu’aux personnes – ce qui est courant en province affirme l’historien des mœurs qu’est le narrateur.
Cette guerre accéléra la séparation entre la haute et la petite aristocratie. Cette division fit beaucoup de mal au pays : « en France ce qu’il y a de plus national est la vanité. »
A Paris les hommes sont des systèmes, en province les systèmes deviennent des hommes. »
Dans Alençon, la guerre se fit par salons interposés : celui des d’Esgrignon et celui de du Croisier.
En 1822, du Croisier était à la tête de l’Industrie, le marquis était à la tête de la noblesse.
On rencontrait chez du Croisier, la magistrature, la finance et l’administration du département. Son salon était plus jeune, plus remuant, plus nombreux que celui des d’Esgrignon.
Les d’Esgrignon, moins riches que la bourgeoisie, comptaient sur l’éducation de Victurnien pour redorer leur blason : ils espéraient pour lui une place auprès du roi, un mariage avantageux
avec une fille d’une grande famille. Mais il leur manquait et l’argent et la continuité historique. Leur famille était oubliée : seul Chesnel en avait conscience. Il essayait d’expliquer les
nouveautés à son ancien maître qui dédaignait « ces torrents de faits. »
Victurnien, idolâtré par tous, était un enfant gâté. « Le seconde vue d’une mère ne s’acquiert pas », Mlle d’Esgrignon ne pouvait qu’échouer dans l’éducation de son neveu. « Une mère ne se remplace pas » dit Balzac.
Le dogme de sa suprématie inculqué à Victurnien ne pouvait que le desservir. Il se voyait l’égal uniquement des seigneurs, le reste ne comptait pas, ceux qui n’avaient pas de nom, « les
héros de la société secondaire. ».
Le comte était beau, avec des « yeux bleus, un nez recourbé, une chevelure blonde » et emminement gracieux. Ses doigts effilés et ses attaches distinguées indiquaient « la race
chez les hommes comme chez les chevaux. »
Son enfance dorée n’avait jamais rencontré d’opposition à ses désirs.
Le chevalier, cet homme du XVIIIème siècle, aida à cette mauvaise éducation. Quand à 18 ans Victurnien sortit dans le monde, il vit une différence entre ce qu’il savait et ce qu’il voyait. Mais
sa réflexion n’alla pas plus loin. Sa morgue lui mit toute la ville sur le dos : il séduisit et abandonna un certain nombre de très jeunes filles, qu’il obtenait en leur promettant le
mariage. Sans Chesnel, il se serait trouvé au tribunal, poursuivi pour « détournement de mineures. » Méprisant les lois nouvelles, il n’obéissait qu’au « code noble. » Il en
était arrivé à la « faiblesse des voluptueux » en assouplissant son orgueil. Funeste doctrine car « la police correctionnelle existait pour tout le monde ». « Il joue, il
chasse, il a de petites aventures » se réjouit le père.
La garde robe et les parfums de Victurnien provenaient de Paris, il se pavanait dans la ville en tilbury, une rose à la boutonnière. Victurnien « pensait bien et se conduisait mal ».
De 18 à 21 ans, Victurnien coûta 80000 francs au vieux Chesnel qui le couvrait en payant ses fautes à l’insu du marquis.
Ce comportement fut exploité par le parti de du Croisier.
En octobre 1822 le marquis décide d’envoyer son fils à Paris, à la cour du roi : « les princes ne viennent plus à nous, il faut aller à eux ».
Mais comment l’équiper, où trouver l’argent ?
Le notaire, encore une fois, propose son aide : il a mis de côté 100000 francs.
Chesnel remet au jeune homme une lettre de recommandation pour un de ses vieux amis notaire à Paris où, pense-t-on, il sera reçu à la cour comme un seigneur.
Victurnien, devenu « le plus horrible des êtres sociaux », se comporte à Paris en écoutant « la religion aristocratique du moi », attentif seulement à son plaisir, habitué qu’il était à ce que d’autres réparent ses sottises. « Le train de la vie de son époque » lui était complètement étranger. Balzac rappelle « qu’il voyait juste et bien mais il agissait vite et mal. »
A Paris il s’aperçoit qu’il est peu de chose dans cette « encyclopédie babylonienne. » Plusieurs siècles séparaient le Cabinet des antiques et les Tuileries. Pour se mettre « à la
hauteur de son époque » Victurnien doit emprunter « le sentier périlleux et coûteux du dandysme » c’est à dire avoir un bel équipage, du linge fin et tout le luxe moderne.
Il tomba au milieu des roués parisiens, les mêmes que ceux énumérés comme par exemple dans Illusions perdues ou Le Père Goriot, et s’élança dans le monde du plaisir, puisant
sans compter dans la somme apportée de sa province.
Présenté aux femmes qui comptent, « le sérail », dont la duchesse de Maufrigneuse qui s’était entichée de lui et le lui montra de discrète façon : « ce fut un regard discret, d’œil à œil » mais qui par sa lascivité avait « l’air de promettre mille voluptés ».
Bien qu’elle fut « une femme trop chère », Victurnien dans « son innocence départementale » succombe à son charme et s’amourache passionnément d’elle.
Mme de Maufrigneuse est à l'origine des dissipations morales et financières du jeune comte. La très coquette Diane, au charme vaporeux, comédienne accomplie qui se donne des apparences angéliques : «elle avait inventé de se faire immaculée » entraîne Victurnien dans une relation amoureuse ruineuse. Pour plaire toujours à Diane, il sera contraint de falsifier une lettre de change et de se mettre ainsi sous la coupe de l’ennemi juré de sa famille, le patient du Croisier.
Née en 1797, mariée en 1814, elle a 26 ans quand elle rencontre Victurnien, et 36 quand elle se met avec Daniel d’Arthez dans Les Secrets de la princesse de Cadignan.
Dans la ville des d’Esgrignon, elle sera amenée, pour tenter de réparer les indélicatesses de son amant, à se déguiser en page : cela nous ramène à un épisode de la vie de Balzac, lorsqu’il s’était rendu en Italie accompagné par Caroline Marbouty travestie en garçon. Avec l’appui de Mme du Croisier, le clan d’Esgrignon réussit à sortir Victurnien des griffes des Libéraux – et donc de la vengeance longtemps mûrie de du Croisier.
Les inconséquences du jeune Victurnien, le fils choyé, devraient
être jugées par un tribunal. Mais une autre justice, celle du roi, épargnera les débris de cette grande maison. La cour refusera que l'un des siens passe aux Assises, par solidarité avec
« cette haute aristocratie consacrée par le temps. »
Balzac est favorable à ce type de comportement élitaire, même si en témoin de son époque, il comprend que les temps nouveaux ne respecteront plus ces valeurs jugées dépassées.
La maison d'Esgrignon ne recouvrera jamais son ancien lustre: telle est la loi de l’Histoire. Mais elle demeurera sans tache. La sympathie de Balzac pour quelques uns des personnages du Cabinet des Antiques sauvera le roman d’un pessimisme trop amer.
Après les trente premières pages, l’auteur abandonne la maison d'Esgrignon pour attirer l'attention du lecteur sur les aventures du comte Victurnien.
Victurnien est le double de Lucien de Rubempré et l'opposé exact de Rastignac, « jeune homme de province, mais adroit, hardi, qui réussit là où le premier succombe ». Victurnien et Lucien sont victimes d’un même caractère faible qui les conduit sur pente de la facilité.
Si Victurnien a d'excellentes qualités elles ont été gâtées par une éducation trop indulgente. Il se laissera séduire par la vie brillante de Paris qui le conduira à commettre un faux en écriture. Au bord du suicide le jeune homme sera aidé et sauvé. Il épousera une riche héritière de la bourgeoisie et vivra dans le confort sécurisant du mariage. A propos de ce scandale, il semble que Balzac se soit inspiré d’un fait réel. A la mort de son père, Victurnien devient marquis et retrouvera la joyeuse et insouciante vie de ses débuts parisiens.
Comme le peintre, le romancier invente avec du vrai en utilisant des éléments épars, qu’il prend où bon lui semble et qu’il arrange pour dessiner un personnage ou un décor.
Le décor, justement, ici est inventé, en dehors de la maison Camusot et de l’hôtel d'Esgrignon, qui semble bien appartenir à la ville d'Alençon.
Pour Alençon même, Balzac a dû transposer des éléments de certaines villes qu’il connaissait bien (Bayeux, Fougères).
Balzac se veut le romancier de la province, non d'une province. Il a essayé de dégager des lois valables pour un certain type de société que l’on retrouve partout. Les vieux nobles du Cabinet des Antiques ne seraient pas dépaysés à Angoulême, ni à Bayeux ni à Sancerre, chez Dinah de la Baudraye.
Les histoires de rivalités en province sont fortes, tenaces, cruelles: « on ne hait que ce que l'on connaît. » Balzac en parle en connaissance de cause grâce aux informations que lui fournissaient les nombreux amis qu’il avait un peu partout en France.
D’un roman à un autre Balzac a recommencé la description des luttes où s’affrontent la vieille aristocratie et la bourgeoisie montante, les royalistes et les libéraux. Le schéma de ces luttes est toujours le même, car il correspond à une réalité historique.
Du Croisier a l'intelligence de s’appuyer sur l'Eglise en évitant de se dire « homme de la Gauche pur. » Il adopte l'attitude des royalistes constitutionnels et ménage les autorités officielles.
Dans Le Cabinet des Antiques, Balzac nous décrit un tribunal et les magistrats qui y sont affectés. Il en dénombre deux sortes : les anciens, les «sages », attachés à leur devoir et les impatients, ceux qui veulent arriver par tous les moyens.
Cette partie du roman a été ajoutée dans le volume proposé en libraire. Elle constitue peut être la partie la plus intéressante du Cabinet des Antiques. Elle décrit l’attitude de certains magistrats face à l’avancement dans leur plan de carrière, attitude qui n'exclut pas parfois un certain servilisme devant les puissants.