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Publié par med médiène

Man Ray - Le cou de Lee Miller, 1930

Man Ray - Le cou de Lee Miller, 1930

Jamais un cou de femme n’est trop long. Ingres

Photographe de mode pour assurer son indépendance financière (la bohème de luxe coûte cher), artiste innovant, curieux, audacieux, Man Ray depuis 1921 fréquente aussi bien les milieux d’argent que ceux de l’impécunieuse scène parisienne qu’il shoote abondamment.
En 1929 débarque à Paris la resplendissante Lee Miller, mannequin au magazine Vogue, mais surtout jeune photographe qui veut parfaire ce qu’elle a appris de son art. Elle rencontre Man Ray qui lui propose de la prendre comme assistante en échange de séances de poses. En été de cette année-là, elle s’installe chez lui comme muse, maîtresse et collaboratrice. Elle a 22 ans.
Man Ray ne pouvant plus honorer ses commandes de photos pour les magazines de mode, il demande à Lee de les réaliser et d’en assurer le tirage à sa place. Elle ouvre un studio et fournit à son « patron » les photos qu’il signe de son nom - comme si l’histoire de Willy et Colette se répétait.
Pendant près de trois années ils vivent et travaillent ensemble. Lee participe avec son amant aux recherches sur la lumière, la technique de la solarisation qu’ils pousseront à l’extrême, l’ombre portée d’objets choisis pour leur singularité et plus généralement la mise en pratique, dans l’art et dans la vie, de leur engagement surréaliste.
Mais leur relation inexorablement se dégrade rongée par la jalousie de Man Ray. En octobre 1932 Lee le quitte et retourne à New York.
Retour à Ingres
C’est pendant leur première période amoureuse que l’idée leur vient de faire une série ayant pour thème le cou de Lee. Une série inspirée par la déformation toute surréaliste de certaines figures peintes par Ingres que l’auteur du Violon d’Ingres et sa compagne ont pu remarquer au Louvre.
Pour Ingres la maîtrise du trait assure au tableau sa vérité. C’est l’une des raisons pour laquelle Picasso, il le dit lui-même, s’est reconnu dans la liberté formelle d’Ingres, son audace dans sa réinterprétation graphique du corps humain.
Man Ray et Lee Miller décident de réaliser cette série où le cou de Lee, en de longues séances est photographié au plus près de sa peau, de la blancheur fine de sa gorge. Dans un fabuleux instant magique l’objectif du photographe semble absorber le moindre frémissement de vie charrié par le sang qui, dans une des photos, parait battre au rythme du cœur de Lee. Et à regarder de plus près encore, beauté sans faille et sans joie, la jeune femme apparait dans la nudité étirée de son cou, dans ce prolongement tendu, douloureux du corps qui m’a fait penser au cygne de Léda. On ne sait si elle souffre ou si elle jouit mais ce que l’on entend, montré par la tension qui éclate dans l’image, c’est la sentence d’André Breton déclarant que « 
la beauté sera convulsive ou ne sera pas. »
Cette même tension est visible dans d’autres toiles d’Ingres. Angélique délivrée par Roger 1819, enchaînée nue à un rocher rugeux battu par la mer (une scène qui aurait pu être tirée d’un roman du marquis de Sade), lève au ciel des yeux révulsés – que d’autres diraient extatiques - découvrant une gorge au long cou gonflé comme un goitre sur lequel le bon Théo (1) n’a pas manqué d’ironiser. On ne peut écarter l’idée que cette gorge annonce celle, sinusoïdale, zigzaguant du cou à l'abdomen de la Vénus à Paphos (1853) où Ingres se joue franchement des lois minimales de la proportion - comme il se joue aussi de l’anagramme de son propre nom, en gris.
Man Ray, mais aussi Lee Miller, voient dans d’autres toiles d’Ingres (Jupiter et Thétis 1811, Paolo et Francesca 1819 ) cette même élongation du cou qui a provoqué chez ses contemporains ce sentiment « d’étrange étrangeté » qui les a scandalisés ou applaudis (Baudelaire)  mais qui, un demi-siècle plus tard, a été reconnu par les surréalistes comme un devancier décisif.

Pour la petite histoire, Man Ray insatisfait par la série des cous l’a jetée à la poubelle. Lee qui n’était pas d’accord a récupéré les négatifs, les a nettoyée et développés. Man Ray devant l’excellence du résultat signa les photos détenues aujourd’hui par le Centre Pompidou.

(1) Théophile Gautier

Images

Man Ray, le cou de Lee // Ingres, Jupiter et tétis (détail)

Man Ray. Lee Miller. Ingres. Une histoire de cous
Man Ray. Lee Miller. Ingres. Une histoire de cous
Ingres - Jupiter et Tetis, 1811

Ingres - Jupiter et Tetis, 1811

Ingres - Roger délivrant Véronique, 1819 // Man Ray, le cou de Lee Miller

Ingres - Roger délivrant Angélique (détail)

Ingres - Roger délivrant Angélique (détail)

Man Ray. Lee Miller. Ingres. Une histoire de cous
Ingres - Angelique délivrée par Roger, 1819

Ingres - Angelique délivrée par Roger, 1819

Ingres - Paolo et Francesca, 1819

Man Ray. Lee Miller. Ingres. Une histoire de cous
Man Ray. Lee Miller. Ingres. Une histoire de cous
Ingres - Paolo et Francesca, 1819 à quoi il faut ajouter au bénéfice de Man Ray et Lee Miller l'étude de nu proposée ci-dessous

Ingres - Paolo et Francesca, 1819 à quoi il faut ajouter au bénéfice de Man Ray et Lee Miller l'étude de nu proposée ci-dessous

Man Ray - Etude de nu de Lee Miller en forme de citation en miroir du Paolo peint ci-dessus

Man Ray - Etude de nu de Lee Miller en forme de citation en miroir du Paolo peint ci-dessus

Lee Miller à corps renversé met en relief l'effort douloureux qu'elle exerce sur son cou. L'image devient autre comme le poète quand il affirme que "Je est un autre" (Rimbaud, Verlaine). La bissexualité est assez courante dans le milieu féminin surréaliste. Mais pas chez les hommes qui sont pour la plupart d'entre eux hétérosexuels hormis les cas bien connnus de Cocteau et Aragon. J'y reviendrai.

Lee Miller à corps renversé met en relief l'effort douloureux qu'elle exerce sur son cou. L'image devient autre comme le poète quand il affirme que "Je est un autre" (Rimbaud, Verlaine). La bissexualité est assez courante dans le milieu féminin surréaliste. Mais pas chez les hommes qui sont pour la plupart d'entre eux hétérosexuels hormis les cas bien connnus de Cocteau et Aragon. J'y reviendrai.

Ingres - La Vénus à Paphos, 1853.  Je reviendrai également sur cette Vénus ingresque qui a suscité beaucoup de questions et peu de réponses.

Ingres - La Vénus à Paphos, 1853. Je reviendrai également sur cette Vénus ingresque qui a suscité beaucoup de questions et peu de réponses.

Ingres - La grande Odalisque, 1814. Beaucoup à dire sur cette Odalisque recomposée au regard assuré

Ingres - La grande Odalisque, 1814. Beaucoup à dire sur cette Odalisque recomposée au regard assuré

Commenter cet article

Claude Ferrandiz 13/01/2021 11:37

Merci pour cet article très intéressant. Bisexualité chez les surréalistes: rené Crevel et...Louis Aragon.

med médiène 13/01/2021 13:38

Oui, absolument. Je savais pour Aragon. Pas pour Crevel...
Vous devriez partager votre remarque sous forme de commentaire directement sur le blog. Cela pourrait susciter des réactions intéressantes. Je pense à Aragon - l'un des plus grands poètes français, Résistant, communiste...