Mardi 27 mai 2008

Aimé Césaire

Mon nom : offensé, mon prénom : humilié

Mon état : révolté, mon âge : l’âge de pierre. 

 

 






Paris

Né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe en Martinique, Aimé Césaire au beau prénom est né de parents qui savaient lire et écrire. Le père était fonctionnaire et la mère, couturière. Notons, fait rare pour ce temps là, que le grand père de Césaire était enseignant.

Une bourse, avant la seconde guerre mondiale, lui permet, après 30 jours de navigation, de fouler le sol français et d’évoluer dans les paysages décrits dans les romans qu’il a lu. Il n’a pas vingt ans. Inscrit en hypokhâgne en septembre 1931 au lycée Louis-le-Grand, il profite de l’environnement bouillonnant du Quartier Latin pour commencer avec la petite diaspora des Noirs africains une quête identitaire que la poésie matérialisera. Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, son brillant aîné et futur complice d’écriture, l’influence et, dit-il, le bouleverse - lui qui « n’a jamais douté ». Césaire avoue : « Il m’a donné la clé de moi-même. » Le « dandy » Léon Gontran Damas, le troisième comparse, complétera la « sainte trinité » qui animera le mouvement de la Négritude.

Les intellectuels Noirs américains qui fuient la ségrégation raciale à Harlem lui ouvrent le monde négro-américain avec ses romanciers et ses fabuleux musiciens de jazz.  La Revue Nègre et Joséphine Baker, qui danse les seins nus, officient toutes les nuits dans les caves de Saint Germain des Prés.

Ce terreau propice et, dit Césaire, inespéré, le pousse, comme Senghor l’agrégé de grammaire, à s’engouffrer dans la littérature en travaillant la seule langue écrite dont il dispose, le français. L’œuvre du poète en fait incontestablement l’écrivain caribéen le plus connu. Il est celui par qui l’écriture des Îles s’est constituée et imposée dans le paysage littéraire francophone, français – et au delà.

Dès le début des années 1930, textes poétiques et revues (vite interdites par la police) diffusent les thèmes rassemblés autour de la notion de Négritude, terme forgé par lui pour nommer la nouvelle pensée nègre. Dans L’Etudiant Noir, fondé en 1934 par Césaire et ses amis, le mot Négritude apparaît pour le première fois sous sa plume.

La définition qu’il fait de cette notion diffère de celle proposée par son ami Senghor. Pour Césaire le Martiniquais la négritude est vécue comme une douleur orpheline, un manque primordial. Elle se dilue dans le temps de l’esclavage et du déracinement, l’incroyable temps de la négation. Césaire envisage donc cette notion comme un processus d’humanisation, une naissance au forceps à soi et au monde pour combler le trous creusés par les négriers dans la généalogie de son peuple. Il englobera plus tard dans sa définition toutes les minorités violentées par l’histoire. Parlant de la traite, Césaire, l’éternel écorché vif, ne se satisfait d’aucune repentance car, pour lui, le mal est irréparable et « l’Europe indéfendable ». S’inscrit en creux de ce verdict sans appel la condamnation des commerçants arabes alliés et pourvoyeurs des négriers – ce qui explique peut-être le peu de sympathie qu’il a toujours manifesté à l’égard des musulmans. Mais en homme de progrès Césaire plaide, même s’il n’y croit pas, en faveur d’une  égalité « sans tricherie » entre les mondes du monde.

 

Sa lecture en 1936 de L’Histoire de la civilisation africaine de Frobenius est pour lui un choc qui confirme sa détermination de sortir les Noirs de l’histoire construite par les Blancs. A la Sorbonne, lors du premier congrès des écrivains et artistes noirs, Césaire termine son discours en clamant : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’histoire ! » En clair, « décolonisons l’histoire. »

A l’inverse le Sénégalais Senghor appuie sa certitude sur un continent, l’Afrique, la terre dont il est issu et où plongent dans les siècles ses racines – certaines coupées, d’autres vivaces et profondes. Cette terre de la mémoire, lieu fondateur où gît, se fait et se dit son histoire, nourrit son existence d’homme qui s’inscrit désormais dans une durée incontestable. Cette démarche assurée n’est pas sans rappeler celle de Kateb Yacine en quête de l’Ancêtre Keblout.

Frantz Fanon qui fut l’élève de Césaire et le psychiatre révolutionnaire que l’on sait constate que l’Antillais, après 1945, change le regard qu’il portait sur lui. Il écrit : « Alors qu’avant 1939 il avait les yeux fixés sur l’Europe blanche, alors que pour lui le bien était l’évasion de sa propre couleur, il se découvre en 1945 non seulement un noir mais un nègre. »

 

La Martinique

Ce paysage mental nouveau, cette nouvelle perception de soi, doit beaucoup à l’influence de Césaire qui revient en Martinique après, justement, 1939 - année où il publie Cahiers d’un retour au pays natal. Ecrit en Croatie chez un ami Yougoslave, le philosophe Petar Guberina, ce texte, violent et beau, est aussi un retour à soi, une plongée dans les profondeurs de la Négritude. De la côte Dalmate, face à une île dont on lui dit qu’elle s’appelait « Martin », le souvenir de son pays natal, la Martinique, réveillé par le nom de cette île l’amène irrépressiblement à noter sur « un cahier d’écolier » son besoin d’elle. Avec la seule force du style, le jeune exilé plie la langue française à son rythme où dominent musique, vibration, cascade. Avec ses phrases désarticulées et l’absence de ponctuation, ses césures imprévisibles Cahiers d’un retour au pays natal est un bel exemple d’écriture surréaliste où se mêlent liberté grammaticale, cadence syncopée, souffle sonore et audace lexicale. Dans ce long poème écrit pour être dit, le poète revêt l’habit de l’éclaireur qui guide hors de la nuit ses frères démunis, une sorte de prophète laïc noir. Hugo et Rimbaud ne sont jamais loin de l’incandescence verbale de Césaire.

On l’a compris, l’arrivée en littérature de Césaire est fracassante, d’une part parce qu’elle est d’une exceptionnelle lucidité politique concentrant son propos sur la condition des noirs colonisés et d’autre part parce qu’il use d’une composition verbale et rythmique inaccoutumée qui déroute les tenants de l’écriture classique pour ne pas dire blanche. La parole chez lui est une parole parlée qui garde la spontanéité de l’oralité, une parole sonore comme la musique du tam-tam, et qui met dans cette véhémence « l’émotion première » qui est à la fois prière et injonction, douceur de l’aube et force nécessaire. Césaire alors rejoint et dépasse Senghor.

 

En Martinique le poète fonde avec Suzanne, la jeune professeur qu’il vient d’épouser, la revue Tropique qui parait de 1941 à 1945 et dont le manifeste lumineux disait : « Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. »

Sur le chemin de l’exil qui le menait aux Etats-Unis en 1941, André Breton découvre dans une petite librairie martiniquaise la revue de Césaire contenant Cahiers... Ebloui par la fougueuse et déconcertante originalité de ce texte, Breton, habituellement si avare de compliments pour ses pairs, note sobrement : « Ce qui était dit là c’est ce qu’il fallait dire. »

Dans sa revue Césaire dénonce la littérature produite par ceux qu’il appelle les assimilés et ouvre la voie à une littérature antillaise qui récuse tout mimétisme. La Négritude qu’il prône rencontre un énorme succès chez les jeunes étudiants et intellectuels noirs.

Ce que veut Césaire c’est la reconnaissance de son état de nègre. Un état fièrement assumé et revendiqué. Il ne veut pas l’oublier et ne veut pas qu’on l’oublie. Il proclame crânement en pleine période « de macaquerie sociale » : « Il est beau et bon et légitime d’être Nègre. »

Il veut également exhumer de l’histoire les eaux dormantes d’une conscience noire ignorée ou méprisée par l’Occident. La raideur verticale de sa pensée est la manifestation énergique de son désir d’être debout et avec lui tous ceux que le système colonial tient courbé.

 « Nous sommes debout mon pays et moi » est un écho de ce qu’écrivait Paul Niger à propos de son continent : « Je n’aime pas cette Afrique là, l’Afrique des hommes couchés…, l’Afrique des négresses servant l’alcool d’oubli sur le plateau de leurs lèvres, l’Afrique des Paul Morand et des André Demaison. Je n’aime pas cette Afrique là. »

 

Expériences

Engagé en politique avec les communistes qui sont alors à la pointe des combats populaires, Césaire est élu maire de Fort-de-France puis député. Une carrière politique accompagne maintenant le travail poétique de l’auteur. Il sera régulièrement élu député et maire jusqu’en 1993, date à laquelle il renoncera à ses mandats.

Les Armes miraculeuses que sont pour lui les mots, c’est à dire la langue ou plus précisément le langage, paraît chez Gallimard en 1946 avec une préface d’André Breton. L’écrivain surréaliste avait fait de même pour Cahiers … que l’innovante revue Fontaine de Max-Pol Fouchet avait présenté aux lecteurs français en 1944.

Avec Alioune Diouf et sa femme, Césaire fonde en 1947 une nouvelle revue, Présence Africaine, qui existe encore aujourd’hui – et une maison d’édition du même nom qui publie principalement les auteurs noirs d’Afrique et des Antilles.

 

Dix ans plus tard, en 1955, parait Discours sur le colonialisme, un réquisitoire cinglant contre l’ordre colonial. Césaire y affirme paradoxalement que les guerres coloniales menées dans le monde par l’Europe ont « décivilisé » et « ensauvagé » les pays des droits de l’homme. Il écrit : « On me parle de progrès, de réalisations, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées… »

Un autre colonisé, Jean El Mouhoub Amrouche (1906-1962), le premier poète Algérien francophone d’envergure, osait un terme que Césaire suggère mais ne prononce pas. Ce terme qui fait polémique aujourd’hui en France, Amrouche le chrétien assimilé, français mais indélébilément algérien, le formule dans cette condamnation de la colonisation et de ses procédés : « Mais assimiler sur place, par une entreprise systématique tout un peuple, suppose la destruction progressive de ce qui le constitue comme peuple, c’est à dire proprement un génocide. »

A la fin de sa vie Césaire se souvient dans Nègre je suis, Nègre je resterai, un livre d’entretiens paru en 2003, que le texte de 1955 constituait alors « une charge virulente contre la destruction, la brutalité, la violence inévitablement produites par toute forme de colonialisme. »

Césaire rompt avec le Parti Communiste en 1956, prenant prétexte de l’invasion de Budapest par les chars soviétiques. Il adresse une lettre au secrétaire général de PCF d’alors, Maurice Thorez, où il exprime avec vigueur son désaccord avec lui à propos des urgences de l’heure. Pour le PCF l’objectif principal était de libérer du capitalisme le prolétariat européen. Cette classe n’existant pas, ou presque, dans les colonies, les colonisés déclassés - ni ouvriers ni paysans - devaient attendre. Lorsque Césaire comprend la stratégie des communistes, il les quitte avec éclat. Il dit avoir « été trompé » par ses camarades, Aragon et les autres, car il pensait sincèrement que « le communisme devait être au service de l’homme noir, non l’inverse. »

Son cœur pourtant penchera toujours à gauche. En 2007 il soutiendra la candidate socialiste à l’élection présidentielle.

Césaire devient avec Frantz Fanon le modèle d’une jeunesse antillaise et africaine en pleine revendication indépendantiste.

Césaire pourtant ne voudra pas de l’indépendance pour les Antilles « L’indépendance ne se donne pas, elle s’arrache ! » et leur offrira la « départementalisation ». Il se coupera de la frange la plus radicale menée par Fanon, qui militait pour une action concrète, violente à l’image de la violence coloniale. Césaire reconnaîtra le courage politique de son ancien disciple et respectera ses choix tout en « l’aimant » comme un fils. Fanon trouvera à ses idées un champ d’expression, ou un exutoire, dans la cause algérienne dont il rejoindra les maquis.

 

Le théâtre

Après la parution de Ferrements en 1960 et de Cadastre en 1961, deux recueils poétiques de facture surréaliste, Césaire s’attèle à l’écriture de pièces de théâtre. Par la proximité qu’il entretient avec eux – il est maire de Fort de France - Césaire sait que la plupart de ses compatriotes sont analphabètes et que par conséquent sa poésie ne peut pas les atteindre. Mais s’ils ne savent pas lire, les Martiniquais savent écouter, eux dont l’imaginaire a été structuré par la culture orale.

Dans Nègre je suis … le poète explique « Senghor et moi pensions qu’il fallait parler aux gens, mais comment s’adresser à eux ? Ce n’était pas avec des poèmes que j’allais parler aux foules. Je me suis dit : « Et si on faisait du théâtre, pour exposer nos problèmes, mettre en scène notre histoire pour la compréhension de tous. » Nous sortions de l’histoire traditionnelle qui a toujours été écrite par les Blancs. »

Aussitôt écrites les pièces sont jouées. Toutes rencontrent un immense succès. En Martinique et en Afrique. Citons les plus connues. La Tragédie du roi Christophe, créée en 1963, se passe en Haïti ; Une Saison au Congo, 1966, retrace quant à elle l’épopée de Patrice Lumumba ; Une tempête, 1968, est une adaptation astucieuse de l’oeuvre de Shakespeare. Dans cette pièce Césaire transforme le personnage de Caliban en Noir, Prospero en colon et celui d’Amiel en mulâtre.

Kateb Yacine explorera la même piste pour atteindre les spectateurs analphabètes d’Afrique du Nord  et les immigrés de France.

 

Une pensée sauvage

Césaire se dit armé « de la foi sauvage du sorcier. » Il est « rebelle à toute vanité » et prône une attitude de « recueillement » avec l’idée de « d’ensemencement », c’est à dire, en creux, de moisson. L’homme noir, dit-il, doit se souvenir toujours de qui il est s’il veut pour parvenir à  « une présence au monde. »

Césaire combat le fatalisme trop souvent invoqué pour excuser l’impuissance des colonisés : « Ce n’est pas une société morte que nous voulons faire revivre » écrit-il, mais un monde en mouvement.

Il préconise une nouvelle naissance après avoir fustigé la lâcheté des noirs et la brutalité des blancs. Dans ses poèmes, mais aussi dans ses discours d’homme politique, il fait montre d’une « fraternité âpre » et rude sur laquelle il revient sans cesse dans le feu des mots et la fulgurance des images.

Césaire se dit avoir été tenté par ce « cannibalisme tenace » et par le refus catégorique de tout compromis : « Je ne m’accommode pas de vous » avait-il dit en s’adressant aux Blancs. Il s’est voulu ensuite, se contredisant avec superbe, « un homme d’initiation » et d’assentiment : « J’accepte, j’accepte tout cela », les défaillances de l’homme noir comme l’oubli des reproches faits à l’homme blanc. Et il tend la main à ceux de l’autre camp qui consentent à la prendre pour travailler à la cohérence de ce monde.

Césaire admet que l’aliénation est plus terrible aux Antilles qu’en Afrique. L’Antillais est emprisonné dans sa condition – asservi à tout point de vue. Il est dépossédé de être, de sa liberté et de ses désirs. Et il est trop écarté des progrès de l’histoire pour avoir prise sur elle.

Selon lui, « la voie la plus courte vers l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé. » Il appartient donc à l’homme noir, après « avoir déterré son passé », d’apprécier « les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial. » Césaire est celui qui est resté dans son île, « au bout de la boue », donnant ainsi une leçon de courage à tous ceux qui l’ont fuie.

Son évolution intellectuelle et politique l’a quelque peu éloigné de son radicalisme de jeunesse ; il se rend compte qu’il n’y a pas de pureté politique : les anciens révolutionnaires, quand ils n’ont pas trahis leurs idéaux, se sont assagis et agissent en fonction à leur propre parcours d’intellectuel, d’écrivain, de poète, d’enseignant face aux bouleversements du monde. Il n’y a plus de colonisés au sens propre du terme.

Le monde est devenu monopolaire : les régimes soviétiques se sont effondrés laissant les Etats-Unis  sans adversaires et maîtres du reste de la planète.

Pour Césaire demeure la culture, mais la culture humaine dans sa diversité. Voici ce qu’il en dit dans Nègre je suis, Nègre je resterai :

« Je définis la culture ainsi : c’est tout ce que les hommes ont imaginé pour façonner le monde, pour s’accommoder du monde et pour le rendre digne de l’homme. C’est ça, la culture : c’est tout ce que l’homme a inventé pour rendre le monde vivable et la mort affrontable. »

 

L’écriture césairienne

Le langage de Césaire est singulier, précis et familier à la fois. Il introduit dans ses textes poétiques des termes spécifiques liés à l’histoire et à la géographie des Antilles. Il puise aussi dans le fonds lexical de l’Afrique maternelle, le continent de la première origine. Il refuse cependant le parler créole de la Martinique, cette langue hybride née de la nécessité de communiquer entre les maîtres blancs et les esclaves déracinés. Un certain nombre d’écrivains martiniquais – Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant - lui reprocheront ce choix élitiste et, selon eux, par trop  francophile.
Césaire instaure souvent un rapport d’opposition violent à son pays, un rapport sans nuance, manichéen et tranchant : la mort et la vie, l’amour et la haine, le blanc et le noir, le mal et le bien. Tout ensemble rageur et honteux, il regarde Fort de France, « cette ville dans la crasse et la boue couchée » où se vautre la foule vaine de ses semblables. Pour les décrire Césaire puise dans le champ lexical de la maladie, du corps humain dans ce qu’il a de souffrant  et de laid, de comique ou de nauséabond – non dans sa beauté, sa vigueur ou sa santé.

Pour Césaire, La Martinique, son île désolée, ensoleillée et sale, n’est pas « la terre promise » ou permise de l’errant. Clôturée par l’océan et brutalisée par lui, elle est espace de mort avec ses oiseaux de deuil, ses fleurs mauvaises, ses plages souillées et ses hommes marqués par l’esclavage. Pourtant un autre réseau de l’imaginaire sauve ces hommes délaissés, méprisables et méprisés, et les porte vers la vraie vie, « la vie continuée », acteurs enfin agissant et non agis. Parce que, quoi que l’on dise, ils sont, concède Césaire, « chair de la chair du monde. » Parce que tout se résume, poursuit le poète, aux semailles, à la germination, au mûrissement. A la formidable copulation cosmique offerte à l’homme par la nature. C’est ainsi que pour lui, l’arbre, ce « grand sexe levé vers le soleil » devient dans sa poussée le symbole exemplaire de cette pensée dans ce qu’elle a de libre, de fraternel et de vivant.

Mais pour apprécier et jouir de ce chant d’amour il faut le mouvement, la force du vent et celle de la mer « qui frappe à grand coups de boxe » et qui demeure toujours « à traverser. » Le poète caressant « aux mains d’océan » supplie alors le vent de le faire « renaître au nombril même du monde », ce point d’ouverture féminin par quoi passe et se transmet la vie et que l’on doit couper pour survivre.

 

Le départ

Le 17 avril 2008 Aimé Césaire meurt à Fort de France où il est enterré près des siens. Ses funérailles, nationales, se sont déroulées selon sa volonté sans service religieux. Il croyait en l’homme, en ses capacités à agir et à réagir. Le reste, le ciel par exemple, lui importait peu. « Il s’agit de savoir si nous croyons à l’homme et si nous croyons à ce qu’on appelle les droits de l’homme. À liberté, égalité, fraternité, j’ajoute toujours identité. »

L’idée de l’inhumer à Paris au Panthéon a été unanimement refusée par les Martiniquais qui n’ont pas voulu que leur poète quitte leur île, sa maison naturelle.

Sur sa tombe il a demandé que soit gravé le poème Calendrier Lagunaire extrait de Moi Laminaire  qui débute ainsi :

J'habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un vouloir obscur
J’habite un long silence
J’habite une soif irrémédiable

J’habite un voyage de mille ans
J’habite une guerre de trois cents ans
J’habite un culte désaffecté…

 

 

par Med Médiène publié dans : Littérature
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Dimanche 3 février 2008

Ce que je sais de Kateb Yacine

 

Ce que je sais de Kateb se dira, pour des raisons que je ne saurais dire, malaisément : peut-être parce qu'il n'est pas simple de parler d'un homme d'une telle envergure, aujourd'hui disparu. Il ne s'agira par conséquent pas pour moi de redire quelque chose qui ressemblerait à un hommage - beaucoup lui ont été rendus depuis que la nouvelle de sa mort nous est parvenue.

Il ne faudra pas non plus attendre ici un propos en forme d'oraison funèbre, genre qui accumule les éloges et encercle les cadavres d'une auréole commodément laudative. Ni un examen de l'oeuvre de Kateb ; qu'elle soit récente : l'expérience du travail collectif à Bel-Abbes, le théâtre populaire en arabe, auxquels s'est consacré l'écrivain depuis une quinzaine d'années ; ni d'analyser les romans écrits en langue française et que je considère, au regard de l'ensemble de sa production, comme majeurs. D'autres, ailleurs, se chargeront d'apporter une information moins anecdotique dans l'approche que ce texte veut proposer de l'auteur.

Ces barrières de protection posées, je réalise que je n'ai d'autre choix que de les franchir ; et qu'il me faudra, pour mener à terme cette idée d'essai, prendre là où je prétendais ne pas puiser.

Voyons maintenant ce que, pour lever l'ambiguïté du titre, j'ai appris de Kateb.

Ce que je voudrais dire de ce que je sais de lui va donc graviter autour de ce personnage qui avait écrit Nedjma - un des textes phare de la littérature algérienne -, et que la rumeur, dans le landerneau des lettres, persistait à désigner, seulement et exagérément, dans les marginalités qu'il affichait. Homme de tumulte et de scandale, constant dans ses récidives, Kateb se délectait de ses faux pas, d'autant qu'il les mettait dans le plat des convenances ; il bousculait l'ordre régnant des choses, l'ordre admis qu'il déclarait avoir été imposé au détriment de celui pour qui des hommes - dont lui - avaient lutté. Ennemi des mensonges, il croyait la justice soeur jumelle de la liberté : aussi se tenait-il parfois en solitaire, à la pointe des combats contre les intolérances, les censures, pour l'égalité des sexes, l'affranchissement de l'art des tutelles dirigeantes, la reconnaissance des langues pratiquées en Algérie et la réhabilitation des entités culturelles minorisées. La solitude dans laquelle par goût il se retranchait, malgré les sollicitation amicales dont il était l'objet, me paraît représenter à posteriori le lieu nourricier et paisible où Kateb constamment se reconstituer. N'écrivant plus, il s'était mis à vivre son écriture en personnage frondeur d'une aventure dont il devenait l'auteur et l'acteur : une écriture heurtée, imprévisible, vivante, inscrite au centre de ses conflits et de ses exils. C'est ainsi que par fidélité à l'histoire de son éveil politique, ou par devoir, il ne renia jamais l'un des héros de son adolescence, qu'il créditait d'une dette personnelle ineffaçable : Staline, l'homme d'acier. Ses partis pris étaient les siens, il ne nous appartient plus de les juger sous prétexte que la vérité serait en train de changer de contenu.

Comme un personnage de roman, ce stalinien absolu et généreux, anachroniquement romantique, vivait ses contradictions en esthète, dédaigneux du vulgaire partage qui s'opère classiquement entre le coeur et la raison. Sa raison était le coeur, résolument.

Cette leçon je ne l'entendis, au sens littéral du terme, que progressivement, quand décantaient, après être passés par le filtre des saisons, les remous provoqués par sa verve iconoclaste, et que les faits, malgré leur nature têtue - ce qu'un Kateb n'ignorait pas par hypothèse d'école - démentaient les prévisions politiciennes pour se conformer a la vision du poète.

Kateb n'aura eu le temps d'apercevoir que les prémices de la formidable protestation qui ébranle les régimes obsolètes, à l'Est de la vielle Europe. En réalité un bouleversement inattendu du monde - du moins dans ses répercussions ultérieures -, entamé par des foules excédées, sevrées de l'essentiel, et que Kateb, partisan des possibles, aurait soutenues sans réserves ni regrets. Une forme de révolution justement qui renoue avec l'origine, la pure et vraie révolution annoncée par des prophètes tels que Marx, dans ses phrases rêveuses -, Rimbaud, Lautréamont et Si-Mokhtar le constantinois, et dont Kateb avait fait siens, en les adaptant, certains de leurs mots d'ordre : sur la politique, sur le langage et sur la vie.

Vie de voyages et d'errances mais aussi de haltes. L'activité migratoire de Kateb a été ponctuée de larges moments où il s'accrochait à lui-même, travaillait dans cette fébrilité qui lui était si particulière, et qu'il accentuait en ayant recours à ce que j'appellerai, par euphémisme, des excitants socialement réprouvés. La morale évidemment n'est pas de mise ici et je sais que Kateb a payé d'un prix relativement cher - celui d’un tenace opprobre institutionnel - ses fréquentes incursions dans le vertige des paradis artificiels. La dernière injure, par exemple, subie post-mortem, fut proférée par de sinistres imams qui, dans leur prêche du vendredi, vouèrent aux gémonies - avec l'enfer en plus - l'auteur supplicié de Nedjma, le plus grand de nos écrivains. Je m'aperçois avec une sorte d'effroi du labeur qui reste à fournir pour qu'ici trouvent une place la curiosité, le courage, l'invention, la différence portés par la pensée insoumise - périlleuse pour les dogmes - des explorateurs de l'imaginaire.

Kateb avait conscience du danger incarné par ces forces d'un autre âge, et sa hargne d'homme menacé, anticipant les haines fanatiques, n' avait pas de frein pour combattre cette manière de fascisme qui s'installe chez nous et qui tente de forcer les libertés, en voilant l'élan qui pousse vers le progrès.

Je voudrais montrer Kateb et le raconter ainsi qu'il m'apparaissait. Il n'avait pas la voix de son visage ni le visage de son allure. Quand il se déplaçait, et ceux qui ont vu l'Amour et la révolution de Kamel Dahane l'auront constaté, il semblait fendre l'air avec la détermination d'une proue à l'oeuvre sur l'eau ; il avançait le buste raide, sans mouvements des bras, la nuque droite, en automate décidé ; sa tête, sa belle tête émaciée, irriguée déjà par le sang empoisonné qui le consumait, blême, malade des souffrances qu'il infligeait à son corps, et glabre, souriait peu. Un masque de chair transparent semblait la recouvrir, n'étaient les yeux intenses (ceux un peu du peintre Issiakhem) qui vrillaient l'interlocuteur importun. Une voix du terroir, qui caressait les "R" en les roulant, parvenait, insolite, de cette image diaphane que les cheveux uniformément gris adoucissaient, comme pour contredire, je crois que cela peut s'écrire sans verser dans le ridicule, l'austère noblesse de cette figure parfaitement digne.

Cette raideur et cette douceur, ensemble mises, suscitaient à sa vue une émotion désarmante : tant de force dans un corps si frêle. D'autant que Kateb n'était pas avare de sorties et qu'il fréquentait là où, disait-il, les gens du peuple allaient. Ce qui fait qu'on le reconnaissait dans la rue, dans les bars, constamment exposé aux agressions inquiètes de bavards qui ne l'avaient pas lu mais qui percevaient intuitivement son statut d'homme singulier. On lui demandait de répondre à tout, sinon de tout. On l'interrogeait sans égards sur le berbérisme ou la religion - deux questions qui, alors, se chuchotaient -, il répliquait dans une urgence à dire irrépressible, non protocolaire, teintée souvent d'une volontaire provocation, mais toujours avec honneur. Sa fragilité extérieure le préservait néanmoins des attaques physiques, bien que parfois, mais cela c'était avant, lors des mémorables équipées avec Issiakhem le peintre, Ziad le journaliste, Haddad l’écrivain, Zinet le comédien et cinéaste, il ne dédaignait pas, quand ses arguments butaient sur la bêtise bien-pensante, de faire le coup de poing. Kateb, on l'aura deviné, avait l'amitié ni tranquille, ni facile.

A son insu - mais à peine - se tissait autour de son nom une légende que ses multiples prises de parole, longtemps occultées par nos médias, constituèrent en amorce de mythe. Kateb absent/présent, parce que inventé, s'imposait à ses censeurs, inaccessible.

Kateb est sans doute l'un des derniers représentants de cette race d'hommes formés dans l'adversité, qui réagissent aux situations fermées avec la splendeur des âmes entières, qui ne renoncent pas. Sa timidité avait besoin de secousses pour se transformer en efficace riposte. Et les éclats de l'époque surréaliste me le font associer aux grands perturbateurs du début de ce siècle. Un même ciel les abrite, j'en suis convaincu, car un même désir de le vivre sur terre les animait, lui, Breton, Soupault, Eluard, Perret et les autres.

Kateb marxiste, populiste, esthète, anarchiste, surréaliste poursuivait sans complexes, combinant les caractères contraires de sa personnalité, les aventures que son temps lui procurait : Hanoi, la Havane, Rome, Paris, l'Albanie, Alger, Moscou, Bel-Abbes et tout récemment New York dont il était revenu séduit et prêt à y retourner : des villes, des amours, des projets, des engagements, des escapades, et son regard continuellement en éveil, à l'affût de ce qu'il devait comprendre et entreprendre : autant d'aliments à sa réserve d'expériences qu'il mettait ensuite en relation, notant la progression de la liberté ici, et là ses reculs. Son théâtre le montre assez, qui prend source et prétexte dans l'émigration, la Palestine, l'épopée des arabes, le Vietnam, l'Afrique du Sud, le Maroc, pour développer dans une langue populaire charnue sa croyance politique d'un humanisme qui trouvera un jour raison, indispensablement.

L'aura sulfureuse qui lui a été accolée s'évaporera, comme il le faisait dire à Lakhdar en écrivant sa mort : une vapeur d'étoile dissipée à l'infini. Les textes resteront et chez ceux qui l'aimaient, le souvenir de son inépuisable amour de la vie.

Kateb est mort guéri, en plein sommeil, le matin.

Il ne voulait pas mourir, il voulait encore se battre après avoir vaincu la maladie, mais son corps affaibli, las des fatigues accumulées, a cédé. Dans une dernière et vaine colère, accompagné du poème d'Hölderlin qu'il lisait quelques jours auparavant, Yacine a dû le suivre.

Mohamed Médiène - Oran, décembre 1989

par Med Médiène publié dans : Littérature
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Dimanche 14 octobre 2007

2 - Voyage en Syrie et en Egypte 1783, 84, 85

Le peuple d’Egypte

Le paysan ne travaille que sous la contrainte ce qui explique l’agriculture languissante de l’Egypte. Parce que les Egyptiens ne peuvent jouir en toute sûreté des biens qu’ils produisent, leur industrie demeure embryonnaire et peu développée. Ainsi des connaissances : comme elles ne mènent à rien, on ne fait rien pour les acquérir. Les esprits de la sorte végètent dans la barbarie et les arts ne sortent pas de leur enfance.

L’extrême pauvreté des paysans les oblige à ne se nourrir le plus souvent que d’eau, de pain et d’oignons crus. Ils ne mangent pas de viande, ou alors très rarement. Le miel, le fromage, le lait aigre et les dattes sont réservés pour les jours de fête.

Ces campagnards sont vêtus d’une chemise bleue et d’un manteau noir, les bras, les jambes et la poitrine sont nus et la plupart ne portent pas de caleçon.

Ils habitent des huttes de terre étouffantes (chaleur et fumée), mal nourris, sans hygiène, ils « sont assiégés par les maladies. »

Ils sont, de plus, constamment la proie des pilleurs générés par l’état permanent de guerre civile.

Ce sombre tableau de la situation des fellahs dressé par Volney ne se résume pas à la campagne ou aux villages. Il concerne aussi les villes et notamment Le Caire que l’auteur semble avoir bien connu.

On est frappé, dit-il, en arrivant dans la capitale de L’Egypte par son aspect misérable et ruiné. La foule qui s’y presse offre au regard « des haillons hideux et des nudités dégoûtantes. » Et le luxe affiché par certains cavaliers accentue le contraste choquant entre l’opulence des riches et le spectacle horrible de ces misérables. En pénétrant en ces lieux, on entre, dit Volney, dans le pays de l’esclavage et de la tyrannie. L’arbitraire des puissants y est si grand qu’ils n’hésitent pas à exécuter un homme comme on abat un animal.

A tous ces maux endurés par le peuple, il faut ajouter, apportée de Constantinople, le fléau de la peste qui, comme en 1783, décima une grande partie des habitants du pays. L’année suivante, en 1784, s’ajouta la famine qui emporta autant de monde. Les rues du Caire, dit Volney, se vidèrent. Un sixième de la population de l’Egypte se perdit, soit par la mort, soit par l’exil dans les pays voisins. Volney s’étonne qu’aucun mouvement de révolte n’ait surgi de ces calamités.

L’auteur prévient le lecteur d’un préjugé partagé par les Occidentaux concernant la prétendue prédisposition des hommes des pays chauds à « n’être jamais que des esclaves du despotisme. » Il ne faut pas, dit-il, établir des règles générales à partir de cas particuliers.

Il explique. En Egypte, les vainqueurs ne se sont jamais mêlés aux vaincus (à l’inverse de ce qui s’est passé en Europe), formant des corps séparés aux intérêts opposés. L’Etat, ainsi divisé en deux factions, celle des conquérants qui a toutes les hautes fonctions et celle du peuple conquis qui ne remplit que les fonctions subalternes, se trouve constitué de deux parties étrangères l’une à l’autre. La seconde nourrissant par force la première.

Dans l’Egypte de ce temps, celui où Volney y séjourne, il n’existe pas de classe moyenne (mitoyenne dit Volney) comme en Europe. Là tout est militaire ou homme de loi, c’est à dire faisant partie du gouvernement, ou tout est marchand, artisan ou paysan, c’est à dire le peuple.

Il semble, constate l’auteur, que les tyrans ont comme la science infuse de l’art de demeurer les maîtres.

Le peuple d’Egypte n’attend qu’une occasion, l’aide peut-être d’un pays, pour se révolter car il ne sait comment employer le courage que tout être humain porte en soi.

Le principal frein à cette prise de conscience réside dans le défaut d’instruction de cette société. Son ignorance, aussi bien morale que scientifique, retarde cette explosion. Il n’a pas d’industrie rappelle Volney et son artisanat est défectueux.

Le seul domaine qu’il maîtrise est le commerce, surtout au Caire où toutes les richesses affluent.

La position centrale de la ville en fait un lieu de passage vers l’Arabie et l’Inde par la mer Rouge, vers l’Afrique et l’Abyssinie par le Nil et vers l’Europe par la Méditerranée.

Chaque année, au Caire, arrivent 1000 ou 1200 esclaves noirs et quantité de défenses d’éléphants destinées à l’industrie de l’ivoire installée dans les pays avancés.

Les caravanes de pèlerins se rendant à La Mecque, énormes, contribuent également à la prospérité de la région. Les navires de tous les ports importants y déchargent des flots de marchandises. Mais ces échanges se font au détriment de l’Egypte car ils sont formés de produits finis, manufacturés, alors que les Egyptiens exportent essentiellement de la matière brute, le coton par exemple, transformée ailleurs.

Volney développe ensuite l’idée que le percement de l’isthme de Suez, pour creuser un canal est impossible, malgré les avantages qu’il apporterait à la circulation maritime. Il éviterait en effet le long et coûteux passage des navires par le cap de Bonne Espérance. Il invoque l’ensablement du sol et la nécessité de construire des villes nouvelles, lourdes à supporter financièrement, à chaque extrémité de ce canal.

Le Caire est une grande ville désorganisée, sans aucun plan d’urbanisme. Elle est sillonnée de rues étroites, poussiéreuses et malodorantes, bordées de maisons, fait étrange pour l’auteur, de deux ou trois étages à terrasses « pavées ou glaisées. » Elles n’ont pas d’ouvertures vers l’extérieur : « elles ont l’air de prisons. » Les quelques fenêtres qu’il a aperçues sont sans verres et dotées d’un « treillage à jour. » Leurs portes d’entrées sont très basses et donnent vers un intérieur mal distribué. Chez les riches, par contre, l’espace est plus aéré et souvent luxueux, mais il n’a rien à voir avec ce que l’on entend par luxe ou confort en Europe.

Le voyageur est surpris, se promenant dans les rues de la ville, par la quantité de « chiens hideux » et des milans qui planent au dessus des terrasses des maisons. A propos des chiens errants, Volney reconnaît leur utilité, ils s’occupent de la voirie, nettoyant les rues des déchets organiques jetés n’importe où par les Cairotes. On pourrait s’attendre, dit-il, a de fréquents cas de rage, mais il semble que cette maladie est complètement absente du pays, même si le mot existe dans la langue arabe et que son origine n’est pas étrangère.

Le chiffre de 700000 âmes qui totaliserait le nombre d’habitants du Caire est réfuté par l’auteur. Volney explique : la ville faisant 3 lieues de circuit, comme Paris pris dans ses boulevards qui est bâti avec des maisons de 5 étages, ne peut avoir le même nombre d’habitants. De plus Le Caire comporte en son centre une multitude de terrains vagues inoccupés. De ce fait, Volney réduit au tiers, 250000, le nombre de Cairotes.

L’Egypte dans son ensemble ne serait habitée que par 2300000 habitants : il justifie ce chiffre en comptant le nombre de villages du pays et en additionnant la moyenne de leurs occupants.

Volney revient sur les maladies qui affectent l’Egypte. Il en dénombre plusieurs et notamment la plus spectaculaire, celle qui s’attaque aux yeux.

Sur cent personnes croisées dans la rue, Volney dit avoir rencontré vingt aveugles, dix borgnes et dix autres avec des yeux atteints. L’ophtalmie touche énormément d’enfants, qu’il n’est pas rare de voir couverts de mouches, ainsi que la petite vérole, une maladie mal traitée et très meurtrière.

Une autre infection est généralisée, constate-t-il, appelée le mal béni ou encore le mal de Naples. La moitié de la population du Caire en est affectée. La plupart des habitats pensent qu’ils l’ont contractée soit par frayeur, soit par maléfice ou simplement par malpropreté. Ceux qui en savent la cause réelle n’en parlent pas par pudeur, le sexe étant un sujet tabou dit Volney, comme tout ce qui a trait à la sphère intime des foyers.

La peste enfin fait d’énormes ravages en Egypte. Mais il est faut de croire qu’elle appartient aux maladie naturelles de L’Egypte. La peste suit le trajet des marchandise venues de Constantinople. Elle s’introduit dans le pays par les ports du pays.

Les autorités turques commencent à s’alarmer de ce fléau qui perturbe le commerce. Elles envisagent, assure Volney, d’instaurer la quarantaine dans des lazarets comme en Europe. Mais la corruption des agents de la douane présage mal du résultat d’une telle mesure. Il donne l’exemple de Tunis où un navire contaminé a pu faire escale après que les douaniers eurent été soudoyés. La peste se déclara dans la ville quelques jours plus tard.

Un passage est réservé aux Pyramides, sur leur fonction et leur présence sur le sol égyptien. Volney recommande au lecteur de ne pas juger selon leurs idées modernes mais selon l’esprit du temps des Pharaons. Les momies, dit-il par exemple, trouvent leur origine dans la croyance que les âmes, après 6000 ans, reviendraient habiter les corps qu’elles avaient quittés.

 Volney termine son récit consacré à L’Egypte en nous livrant ses impressions sur les hommes d’Orient.

Il définit ce qu’il entend par :

les mœurs qui sont des habitudes d’actions et

le caractère qui est une disposition d’esprit.

Ces traits sont communs, dit-il, à tous les peuples.

Il établit une liste qui distingue de manière visible les Orientaux et les Occidentaux.

Les Orientaux portent des vêtements longs et amples.

Les occidentaux des vêtements courts et serrés.

Les Orientaux sont affublés d’une barbe et leur tête est rasée.

Les Occidentaux ont des cheveux longs sans barbe.

Les Orientaux se découvrir la tête est un signe de folie.

Les Occidentaux se découvrent la tête en signe de respect.

Les Orientaux saluent droits.

Les Occidentaux saluent inclinés.

Les Orientaux s’asseyent et mangent à terre.

Les Occidentaux se tiennent élevés sur des sièges.

Les Orientaux ont le visage grave et sérieux.

Les Occidentaux sont souriants et gais.

Les Orientaux écrivent à contre sens des Occidentaux.

Les mots féminins sont masculins chez les Occidentaux.

Les Orientaux passent des jours entiers, rêvant et fumant. Ils peuvent rester des jours sans parler. L’art de la discussion leur est totalement étranger au contraire des Occidentaux qui en ont fait un art.

Les femmes d’Orient ne se montrent pas alors qu’en Europe elles participent à la vie sociale et aux plaisirs de la mixité.

Enfin, la présence du religieux est ostensiblement présente partout.

Quelques mots sur le voyage en Syrie

Volney quitte l’Egypte et se rend en Syrie, territoire regroupant alors la Palestine, le Liban et l’actuelle Syrie, où il séjourne plus d’un an. Le nom de Syrie, transmis par les Grecs, est une altération de l’Assyrie, précise-t-il.

Fort de son expérience égyptienne, Volney resserre son champ d’observation en dirigeant son regard sur la population. Il se donne comme objet d’analyse aussi bien les Chrétiens que les Musulmans qu’il fréquente indifféremment. La comparaison qu’il est parfois amené à faire des deux communautés se fait le plus souvent au détriment des premiers.

Je retiendrai, en guise de conclusion de ce propos sur le récit de Volney, son appréciation sur certains comportements de la société syrienne, exemplaires selon lui de ce qui caractérise le monde arabo-musulman.

Sont évoqués l’état déplorable des sciences et des arts, l’artisanat exercé de la même façon qu’au temps de l’antiquité, la fabrication grossière des étoffes et des objets domestiques, le traitement des cuirs, l’élaboration des matériaux de construction – ciment ou briques -, l’archaïsme biblique du travail de la terre et l’orge broyée avec « des moulins portatifs. » Aucun surplus dans ce défaut d’industrie car « à quoi servirait-il d’en faire davantage ? » quand on ne peut pas en profiter.

Volney parle ensuite de la musique orientale et des instruments rudimentaires qui la produisent. Il s’aperçoit que pour les Arabes la musique est d’abord vocale et que le chant est extrêmement précis, avec des roulades extraordinaires, supérieures, de son point de vue, aux chants entendus dans les grands opéras italiens.

Les cafés qui n’ont rien à voir avec ceux de France, accueillent des clients à la journée, silencieux et contemplatifs, excellents au jeu d’échec, et seulement à ce jeu, les autres étant prohibés par l’Islam. Friands d’histoires, ils écoutent, quand il s’en présente, des conteurs qui les tiennent en haleine des heures durant. Ces cafés ont l’avantage, dit Volney, de ne pas recevoir les ivrognes, la plaie des auberges françaises.

Du chant, art sacré ou d’agrément, Volney passe à la danse orientale très suggestive qui mime dans ses mouvements les élans amoureux les plus hardis. Cette danse profane n’est plus dansée en Egypte ou en Syrie que par les prostituées. Les hommes ne dansent pas.

Les bains turcs dans lesquels il s’est rendu n’ont pas eu le bonheur de lui plaire : l’attrait du rituel antique de ces ablutions échappe à son esprit éclairé.

Volney aborde enfin le statut de la femme en Orient qui est soumise à une lecture rigoureuse des préceptes du Coran. Dépendante à vie de l’homme, la femme n’a aucun droit. Enfermée dans sa maison ou son voile, elle peut partager dans certains cas la couche de son maître avec d’autres épouses, trois précisément selon la tradition, en dehors des maîtresses choisies parmi les esclaves.

Volney modère cet apparent privilège des hommes. Actifs dès leur plus jeune âge, dit-il, ils deviennent pour la plupart impuissants à trente ans. Ils sont en plus confrontés aux rivalités et à la jalousie des femmes qui empoisonnent l’atmosphère de ces familles « élargies ». A tous ces problèmes, Volney ajoute le prix des cadeaux qu’ils distribuent pour assurer « la paix des ménages. » Les femmes en profitent pour se constituer, dans l’éventualité d’une répudiation toujours envisageable, un capital qui leur demeure acquis par la loi. Elles peuvent ainsi, dit Volney, se trouver un autre mari plus facilement.

Volney précise que si les jeunes filles sont très surveillées par les membres de leurs familles - père, mère ou frère - les femmes mariées ont dans les villes, si elles le décident, beaucoup de facilités pour prendre un amant, paradoxalement grâce à l’anonymat procuré par le voile.

Au bout du compte Volney avoue ne pas envier le sort de ces hommes couverts de femmes mais qui passent leur temps à les surveiller.

 Le Voyage de Volney est un compte rendu rédigé par un homme influencé par l’esprit du siècle des Lumières.
Volney, ami de Voltaire et partageant ses idées philosophiques, s’attache dans une narration austère à décrire l’état physique de l’Egypte : le Nil, fleuve mythique, la nature du climat et des points anecdotiques comme l’évocation de ce fameux vent, le Khamsin, que tous les voyageurs rencontreront à un moment ou à un autre de leurs pérégrinations. Il ne suit pas, écrit-il dans sa préface, « la méthode ordinaire des relations, quoique peut-être la plus simple (…) J’ai rejeté, comme trop longs, l’ordre et les détails itinéraires, ainsi que les aventures personnelles ; je n’ai traité que par les tableaux généraux, parce qu’ils rassemblent plus de faits et d’idées, et que dans la foule des livres qui se succèdent, il me paraît important d’économiser le temps des lecteurs. »

L’auteur consacre plusieurs chapitres aux Mamelouks quand il s’attaque à l’analyse de la vie politique du pays et offre des renseignements précieux sur leur organisation. Volney réfrène tout enthousiasme romantique, et il le fait sans trop d’effort, car l’Egypte ne le séduit guère. Il écrit : « Nul pays d’un aspect plus monotone ; une plaine nue à perte de vue ; toujours un horizon plat et uniforme ; des dattiers sur leur tige maigre ou des huttes sur des chaussées… Nul pays n’est moins pittoresque, moins propre aux pinceaux des Peintres et des Poètes. »

Mais il observe aussi, de manière prémonitoire : « Si l’Egypte était possédée par une Nation amie des beaux-arts, on y trouverait, pour la connaissance de l’antiquité, des ressources que désormais le reste de la terre nous refuse ; peut-être y découvrirait-on même des livres (…) C’est à ce temps, moins éloigné peut-être qu’on ne pense, qu’il faut remettre nos souhaits et notre esprit (…) c’est peut-être encore à cette époque qu’il faut remettre la solution des hiéroglyphes, quoique les secours actuels me paraissent insuffisants pour y parvenir. »

Vivant Denon, à la veille de son départ avec l’armée de soldats et de savants de Bonaparte, se souvient de ces remarques. Le futur Empereur aussi qui pensait que Le Voyage… était « à peu près le seul livre qui n’eût pas menti. » sur l’Orient.

On peut croire qu’il s’en est servi dans sa stratégie de conquête de l’Egypte.

par Med Médiène publié dans : Récit de voyage
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Samedi 13 octobre 2007

Courbet et Hugo
Romantisme, réalisme : peinture et littérature :  Courbet et Hugo.

Balzac, Delacroix, Gautier.


Plus constat que question ce propos va tenter de montrer l’étrange et fécond compagnonnage de la littérature et de la peinture au XIXème siècle. Période de révolutions politiques mais aussi de bouleversements dans l’ordre de la pensée esthétique, le XIXème siècle met en place les grands mouvements d’idées qui mènent à la modernité. Dans l’art et dans la vie.

 Hugo et Courbet. Et comme pour justifier le rapprochement établi dès le titre de ce texte, sans faire référence à leurs lieux de naissance que nous savons voisins, puisque l’un est né à Besançon et l’autre à Ornans, il apparaît que Courbet, peintre, a un certain talent d’écriture et que Hugo, l’écrivain, a laissé de nombreux dessins d’une qualité incontestée. Deux figures, l’une romantique et l’autre réaliste, deux lutteurs apparemment opposés qui ont dit, à leurs façons, le monde dans lequel ils vivaient.

Hugo le mage, l’écrivain total qui a tout essayé et tout réussi et qui représente, à lui seul, tous les âges du romantisme. Il a connu la gloire, le deuil, l’exil puis de nouveau la gloire. Il a renouvelé le langage poétique, la langue tout court, et montré qu’un poète était avant tout un homme de paroles.

Courbet symbolise aujourd’hui le réalisme, qui est un avatar charnu et décomplexé du romantisme social, populaire et républicain défendu par Hugo de son rocher de Guernesey où il vivait en proscrit, entre France et Angleterre. Courbet le réaliste qui a su donner à la peinture, malgré la loi ambiante décidée par l’Institut et la critique officielle, le visage de l’homme réel placé dans son environnement de tous les jours. Il connaîtra les tracas de la justice pour avoir participé à la Commune et devra, lui aussi, quitter sa patrie.

La Suisse l’accueille comme naguère Hugo le fut par la Belgique et les îles anglo-normandes.

Courbet montrait ainsi qu’un peintre pouvait être aussi un homme de parole.

Ces deux hommes si proches et si différents ne se connaissaient pas.

Courbet écrit à Victor Hugo le 28 novembre 1864. Tout en l’assurant de son admiration et de son respect il lui dit l’honneur qu’il aurait à faire son portrait. Le 18 mars 1871, Hugo maintenant rentré d’exil, enterre son fils Charles au cimetière du Père-Lachaise. Il note dans Choses vues « Entre deux tombes une large main s’est tendue vers moi et une voix m’a dit : « Je suis Courbet ». En même temps j’ai vu une face énergique et cordiale, qui me souriait avec une larme dans les yeux. J’ai vivement serré cette main. C’est la première fois que je vois Courbet ».

J’ai choisi de brosser en deux tableaux, dans leur contexte social, culturel et politique, ces deux trajectoires singulières qui ne se croiseront qu’une seule fois.

Premier tableau

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Dans cette première moitié du XIXème, 1815 voit le rêve impérial sombrer à Waterloo, la restauration qui le remplace s’achève lamentablement en 1830. Les prémisses de la modernité que tissent les avancées romantiques dans le paysage mental de la France se consolident : le dictionnaire dépoussiéré par la volonté de Victor Hugo restitue au mot, même le plus humble, son prestige ; l’homme, redessiné aux couleurs neuves de Delacroix, échappe à ses représentations antiquisantes ; un monde agité, affairé, inquiet peuple les villes qui s’agrandissent, un monde en quête du confort que procure l’argent, ce veau d’or moderne.

Le progrès allant, se nourrissant de la pensée positiviste d’Auguste Comte, débouche sur d’essentielles avancées médicales et scientifiques – le microscope qui donne accès à l’infiniment petit, les vaccins, la photographie, la machine à vapeur appliquée aux moyens de locomotions et les découvertes, dans le domaine de la physique, sur les propriétés de la lumière, notamment sa fragmentation, qui changeront la manière de voir des peintres. D’autres choses encore qu’il n’est pas nécessaire d’évoquer ici.

L’année 1830 est une année de batailles. On se bat, en juillet, dans les rues de Paris. Charles X est chassé du trône. On fait appel à Louis-Philippe, un roi en complet veston, qui montre sa chambre à coucher à ses hôtes et dont le président du conseil, Guizot, se plaît à répéter aux Français « Enrichissez-vous! ».

C’est la Monarchie de Juillet, industrieuse et bourgeoise. Et qui s’étire, terne, jusqu’au grand éclat de la révolution de 1848.

On se bat également de l’autre côté de la Méditerranée, à Alger, qui est en train d’être conquise, et qui deviendra l’une des futures destinations des écrivains et des peintres voyageurs nostalgiques, selon Théophile Gautier, du ciel sans nuages de l’Orient.

On s’était battu aussi en février au Théâtre-Français contre les classiques, les tenants de l’ancienne et raide manière de faire, à quoi s’oppose le mouvement de la jeunesse, sa fougue et son insolence, et qui se sent trompée dans ses rêves. L’objet de cette bataille est un drame espagnolisant de Victor Hugo : Hernani dont l’écriture nouvelle surprend les interprètes même. Théophile Gautier en gilet rouge, avec d’autres de même renom : Nerval, Pétrus Borel, acclame ce jeune auteur de 28 ans, qui tente de mettre en adéquation l’art et la vie, l’homme et sa destinée et qui ouvre à l’imagination toutes les voies du possible.

Le credo hugolien est plus vaste et en même temps plus précis : il donne le primat au génie dans la création artistique mais un génie qui ne doit pas craindre le labeur, il réhabilite l’histoire de France et notamment le Moyen Age, « cette mer de poésie » dont l’historien Jules Michelet, son ami, entreprend avec poétique érudition l’examen. Hugo place l’homme - dans son individualité, dans sa sensibilité - au centre de ses préoccupations et il veut que cet homme soit plus à l’écoute de son cœur que de sa raison. Il décrète qu’il n’y a pas de sujets tabous en art. Il insiste : « Tout est sujet », parce que l’évolution de l’art est liée à l’évolution sociale, et que le style, comme la politique, doit s’affranchir de toute contrainte. Il revendique une « totale liberté de l’art » qui doit s’exercer « contre le despotisme des systèmes, des codes et des règles ». Il ne fait pas de différence entre les mots, car pour lui tous « les mots sont égaux ». Hugo veut parler de « la vie totale » en utilisant « la totalité du vocabulaire ».

Le but de l’art dit-il encore, vise à émouvoir le lecteur, mais surtout à l’éveiller. Plus tard il dira « à l’éduquer ». Le Victor Hugo humaniste, socialement engagé, est là en germe. Peut être faut-il voir dans cette évolution l’influence heureuse de Juliette Drouet. Bien plus tard encore, en exil, il écrira dans la préface aux Misérables (1862) que l’art doit être utile.

Victor-Hugo.jpg                                                                  Hugo en Jean Valjean (Les Misérables)                                              
                                                  Sculpture de Saw à Besançon
L’homme de lettres à cette époque c’est le poète et l’auteur dramatique. Ce n’est pas encore le romancier. On discute de l’art dans les salons à la mode ou dans des cénacles : ceux de Charles Nodier à l’Arsenal ; de Victor Hugo ; de Mme Récamier, l’égérie de Chateaubriand ; de Delphine de Girardin, l’épouse du patron de presse (à Jersey, elle initiera Hugo au spiritisme); de Mme Hamelin où Hugo rencontrera la jeune et belle Léonie Biard. On y lit ses derniers poèmes, ses pièces de théâtre, ses

pages de roman. Artistes, acteurs et actrices, grands commis de l’Etat, gens du monde, duchesses et courtisanes se côtoient, dînent, dansent et marivaudent sous les lambris des demeures appartenant à l’élite économique et culturelle de Paris. Pour un artiste, être reconnu à l’époque par cet aréopage équivaudrait aujourd’hui à passer à la télévision. Illusions perdues et Splendeur et misère des courtisanes de Balzac sont à ce propos des œuvres pleines de renseignements sur les pratiques mondaines de cette période qu’il faut apprécier avec sérieux, comme nous le suggère le philosophe Alain, car, paradoxalement, le prolifique romancier affirme, « je n’invente que du vrai. »

Le roman est peu prisé. Il est considéré comme un genre mineur, sans raffinement, un peu vulgaire, dans le sens de populaire. Stendhal, par exemple, n’est pas lu. Balzac s’épuise à en mourir pour imposer cette autre façon d’écrire. Il est parfois insulté par la critique pour sa façon réaliste, ou matérialiste, de rendre compte du monde. On se moque aussi de lui parce qu’il n’a pas l’allure chic de certains artistes (« il a l’air d’un garçon boucher » dit de lui Delacroix à qui pourtant Balzac dédie la Fille aux Yeux d’Or). Mais il est surtout attaqué parce que La Comédie Humaine, justement, loin de la posture contemplative des romantiques, dont il exécrait la mollesse, parle d’une humanité gouvernée par l’ambition, l’hypocrisie et l’amour de « la pièce de cinq sous », cette nouvelle divinité, clé de tous les pouvoirs.

Balzac est l’écrivain du désir, de tous les désirs. Comme Rabelais, il fait entrer dans la littérature française le corps dans son épaisseur ou sa fluidité, dans ses appels et ses manques, dans sa fringale ou son asthénie. La formule d’Ernest Hello (1828-1885) « Je suis un homme de désir » lui convient à merveille. Dans la Comédie humaine on mange, on boit, on couche. Balzac montre sa société et la décrit comme la société animale est décrite par le zoologiste Cuvier ou le naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire, c’est à dire en se documentant, en classant et en l’observant avec le plus d’objectivité possible.

Très prosaïquement, Balzac demande « du pain à sa plume », ce qui indique, sans phrases, l’évolution du statut de l’artiste dans cette première moitié du XIXème siècle.

A contre courant des idées de leur époque, Balzac et Stendhal - mais sans doute plus Balzac que Stendhal (qui répugne à parler d’argent dans ses romans comme le remarque, en souriant, l’auteur du Père Goriot) - inventent le roman réaliste. Et pourquoi ne pas le dire, le roman moderne.

Gustave Courbet, dans le sillage des thèses du philosophe Proudhon, n’est pas loin.

Vers la fin du siècle Zola fera de même, en adoptant pour ses Rougon-Macquart, la méthode de Claude Bernard, l’auteur de l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale.

Mais le goût à cette époque, incontestablement, est au romantisme. Dans les pensées, dans les comportements et dans l’art. Toute une jeunesse se trouve affectée par « la maladie du bleu », ce besoin d’aller « loin de Paris » (Théophile Gautier), vers cet ailleurs idéal qu’invitent à découvrir poètes et peintres. On voyage donc. Ainsi chateaubriand, Lamartine, Marhilat, Dauzats, Delacroix, Nerval, Gautier, Fromentin, Chassériau, Flaubert, Maupassant…

Victor Hugo invente son Orient et publie Les Orientales en 1829. Des peintres inventent le leur et puisent leurs motifs dans la Bible, qui est le premier livre sur l’Orient, dans Les Mille et une nuits ou dans une mythologie adaptée à la sensibilité romantique.

En désavouant David, peintre officiel de l’Empire, les artistes de la nouvelle génération répudient l’art classique assimilé à l’art de la Grèce antique, trop régulier (qu’Hugo oppose à l’ordre), trop froid, trop vieux, trop loin.

En tête des contestataires se place Eugène Delacroix. Il scandalise dès ses premières toiles. Delacroix dérange : il s’intéresse plus à la couleur qu’au dessin, il introduit le rouge et le jaune – ces couleurs dissidentes - dans sa palette, et dans la représentation de ses personnages, il insiste sur la rugosité des peaux brunes et les muscles qui dessous se gonflent. Mouvement, force, vie éclatent et rendent la peinture d’Ingres lisse et comme sans saveur. La bataille d’Hernani de la peinture a lieu, avant la lettre, lors du Salon de 1828 où figure l’immense toile de Delacroix, La Mort de Sardanapale.
5a-Delacroix-Odalisque--1825-allo.jpgDelacroix, Une odalisque
Après le voyage qui l’a mené au Maroc en 1832, Delacroix émerveillé par ce qu’il a vu – lumière, couleurs, paysages et personnages « bibliques » - écrit dans le récit qu’il publie à son retour : « Rome n’est plus dans Rome. » Il a le sentiment d’avoir effectué un voyage à rebours du temps et que l’Antique qu’abritent les musées se rencontre vivant dans les rues de Tanger, à quelques lieues des côtes françaises.

Les peintres, de plus en plus orientalistes, se risquent à certaines scènes de nu qu’ils situent dans un lointain exotique que censeurs et amateurs d’art dissocient de leur environnement familier. Le rêve fonctionne admirablement, la libido aussi en laissant intacte la morale. Un Orient de convention va lentement se substituer aux richesses de la découverte initiale. Au fil des années les cimaises des Salons s’ornent de tableaux représentant : déserts, chameaux, ciels bleus, harems, bayadères, odalisques, esclaves et de vieux Arabes enturbannés à allure de patriarches bibliques.

La presse, qui connaît un essor formidable sous l’impulsion d’Emile de Girardin par l’exploitation de la publicité et du système de l’abonnement à bon marché, s’affirme de plus en plus comme le quatrième pouvoir. Elle accueille dans ses colonnes le feuilleton - sous forme de chronique culturelle ou de roman. Les grandes signatures d’alors sont pour la plupart des poètes et des écrivains qui doivent pour subsister vendre de la copie, et certains la vendent cher. Le compte rendu des Salons sont des critiques proposées par des journalistes qui ne voient la plupart du temps dans la peinture que le sujet, sans se soucier de la technique. Et par des auteurs souvent d’une grande perspicacité : citons au hasard Baudelaire, Dumas, Fromentin, Gautier, Duranty, Goncourt, Huysmans et Edmond About, l’auteur de L’Homme à l’oreille cassée, qui sait faire entendre sa voix frondeuse dans un style incisif et précis, non dénué d’humour.

Deuxième tableau
                                                  
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L’Education sentimentale
de Gustave Flaubert est un témoignage précieux pour qui s’intéresse à la France de la Monarchie de Juillet et de la révolution de 1848. Trop de misère pèse sur une grande partie de la population à Paris et en province. L’écart est grand entre « la France d’en haut et la France d’en bas ». Hugo note dans Choses vues ces dérapages de la société et met en garde le pouvoir qui doit oeuvrer, dit-il, à « détruire la misère » par des réformes et une répartition plus équitable des richesses. Son romantisme se socialise, se républicanise. Il ne cesse pas d’écrire mais il ne publie plus. Il est académicien et pair de France. Il s’implique en politique. Il a 46 ans.

Delacroix, membre de l’Institut, est un notable qui n’a « nulle sympathie pour le temps présent ». Ingres pareillement.

Les romantiques des années 30 ont changé. Nerval sombre dans la folie. Baudelaire est à part. Gautier, désormais adepte de l’art pour l’art, milite pour le Parnasse qui proclame : « En général, dès qu’une chose devient utile, elle cesse d’être belle ».

Lamartine fait de la politique, comme Hugo.
Les événements se précipitent en France : la République après la Monarchie, l’Empire après la République. L’exil pour Hugo, Sue, Dumas ; la prison, la disgrâce ou la déportation pour d’autres. L’ordre règne à l’ombre des mouchards et des procureurs bonapartistes. Dans cette tranquillité très surveillée la France enfin renoue avec la prospérité.

L’art pour l’art semble être la réponse au désir impérial de dépolitiser l’art. Théophile Gautier en devient l’un des promoteurs. L’art, dit-il, n’a pour fin que lui-même, « l’art pour nous n’est pas le moyen, mais le but », il ne doit pas se mêler aux pulsions triviales de l’homme. Emaux et camées dans une beauté de marbre, et rien d’autre. Ce désaveu de Gautier, le bon Théo, à l’égard de ses positions de jeunesse - il a 40 ans en 1851 - ne semble pas troubler son amitié avec Hugo. Mais il est vrai que Hugo est trop haut et, par nature, il n’est pas rancunier comme l’a déjà constaté Sainte-Beuve. Cependant Gautier, qui est un ancien rapin, ce qui lui confère une certaine autorité en matière de peinture, occupe avec Baudelaire (qui dédie ses Fleurs du mal « au maître impeccable », l’auteur respecté du Roman de la momie,) une place prépondérante dans la presse où il livre régulièrement des comptes rendus des Salons. Et son avis vaut jugement. Les jeunes artistes le craignent et essaient de se le concilier. Courbet, au moins à ses débuts, ne fait pas exception.

La scène picturale reçoit des peintres qui regardent plus le pays où ils sont nés - paysages et gens de France - que les horizons d’au delà des mers. Comme s’ils avaient entendu Théophile Thoré lorsqu’il annonçait, au plus fort du romantisme flamboyant, la fin de la peinture d’histoire et de celle qui s’inspire « des antiquailles et des mythologiades ». Cet appel aux peintres pour qu’ils délaissent les cimes de l’idéalisme et descendent vers le vrai, le réel, le sincère, seule façon d’exprimer l’humanité contemporaine, semble avoir trouvé un écho chez Millet, Daumier, Courbet, Manet et Corot, au moins dans ses paysages.

Champfleury et Duranty, apôtres du réalisme, contestent la posture qui consiste à dénier à l’art toute fonction sociale. Champfleury reprend la pensée de Thoré. Et dans la revue justement nommée Le Réalisme, créée par Duranty, il part en guerre contre « les oeuvres de bon goût » c’est à dire les oeuvres qui détournent leur regard de la réalité et ne s’intéressent qu’aux scènes embellies par l’imagination. Dans des articles d’une tenue remarquable il met à sa vraie place Balzac à qui il attribue historiquement la paternité du réalisme moderne. Il célèbre Gustave Courbet et, rejoignant Baudelaire, Richard Wagner. Dans l’un de ces articles Champfleury résume sa théorie du mouvement de la façon suivante : « Le réalisme conclut à la reproduction exacte, complète, sincère du milieu social, de l’époque où l’on vit. »

Courbet va trouver chez les deux critiques un appui et dans leur revue une tribune.

Dès ses débuts Courbet est confronté à l’hostilité de ses confrères parisiens qui le trouvent trop provincial, sans tact ni manières - je pense ici aux difficiles débuts de Balzac à Paris. Courbet n’est pas passé par le circuit habituel de l’apprentissage de la peinture. Il s’est fait lui-même et n’a eu, dit-il, que « la nature comme maître ». Mais nous savons que, jeune, il s’est astreint à copier dans les musées les grandes œuvres de la peinture hollandaise, flamande et espagnole.

Il admire Delacroix et, comme lui, peint d’instinct et vite. Son Autoportrait au chien noir (1844) nous le montre posant romantiquement devant un paysage qui est sans doute celui d’Ornans.

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Courbet est un beau jeune homme, excessif en tout. Il fréquente la bohème qui lui fait découvrir les franges remuantes d’une vie parisienne qui aspire à la tranquillité bourgeoise. C’est un redoutable buveur de bière, un excellent compagnon et un infatigable ouvrier de l’art. Robuste, puissant, énergique, orgueilleux, volontaire, provocateur sont les épithètes qui reviennent le plus souvent quand ses amis, ou ses ennemis, le décrivent.

La peinture qui s’expose alors dans les Salons ne le convainc pas. Elle est dominée par un art pompier et cette peinture lui paraît fausse, éloignée de la réalité dans laquelle il se place.

Les années qui suivent, nous sommes maintenant à la fin des années 40, sont consacrées à la réalisation de l’Après-dînée à Ornans (1848-1849), des Casseurs de pierre (1849) que le socialiste Proudhon cite en exemple du « genre le seul élevé aujourd’hui et le seul admissible » parce que cette toile exprime l’effort dans le travail, et de l’Enterrement à Ornans (1849), immense toile (313 x 664cm) dans laquelle Courbet utilise les codes traditionnels de la peinture d’histoire pour les renverser. L’artiste y dispose librement des formes et des sujets et, à l’intérieur du tableau, de la hiérarchie des éléments qui le composent. Il tente, écrit Théophile Gautier, « d’élever à la dimension historique des sujets de la vie familière. » Cette oeuvre a été en son temps considérée comme le manifeste du Réalisme, une sorte de « préface de Cromwell » du mouvement réaliste. Scandale. « Caricature ignoble et impie » dénonce la critique officielle. Pourtant Ingres concédera, parlant de Courbet : « C’est un oeil! », c'est-à-dire qu’il sait voir et peindre ce qu’il voit. Delacroix, en homme prudent, attend d’être chez lui pour le traiter dans son journal de « réaliste maudit ». Courbet persiste et signe : paysages, scènes de chasse, nus qu’il expose provoquent à chaque fois la même réaction d’hostilité des tenants d’un art pudique et tranquille.

Ce qui est reproché à Courbet, ce n’est pas son métier - beaucoup s’accordent à lui reconnaître un certain savoir-faire - mais ses sujets jugés laids ou indignes : ses paysans, ses vieilles femmes ridées couvertes de hardes sales, l’atmosphère confinée des fermes franc-comtoises et l’ennui de leurs soirées et, dans un autre registre, ses nus indécents – que d’aucuns qualifient d’obscènes.

Théophile Gautier, qui sait les qualités techniques de courbet (« C’est un peintre né »), ne se résout cependant pas à adhérer au credo réaliste. Il s’insurge contre les « hideuses » et « grossières » représentations du peuple exécutées curieusement par un peintre « aux idées républicaines et socialistes ». Il refuse « ces tons sales et lourds », « ces trognes frottées de vermillon » et « le laid du daguerréotype » qui reviennent systématiquement sous la palette du peintre. Il ironise : Courbet « est un maniériste en laid. » Il est comme un « Watteau du laid » qui « sous prétexte de réalisme calomnie affreusement la nature. » Plus généralement Gautier déplore « qu’en peinture comme en littérature on estime que ce qui est ennuyeux. » Il s’indigne de « l’admiration réservée pour les tableaux noirs, enfumés, crasseux, d’où émerge d’un fond de bitume quelque figure bien laide aux tons d’argile, frottée de brique et de charbon… »