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Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /2009 19:55
Balzac Chouans 01                                                             L'auberge des Trois Maures

 « Au premier ami, le premier ouvrage »

Cette dédicace est adressée à Théodore Dablin, Négociant. Elle a été ajoutée tardivement, comme toutes celles figurant sur les romans écrits avant la naissance de la Comédie humaine. Elle exprime, en creux, la reconnaissance de Balzac à un homme qui l’aida financièrement et qui crut en lui, avant beaucoup d’autres.

Après une série de romans historiques écrits sous différents pseudonymes Balzac s’aperçoit aux environs de 1825 que la littérature ne nourrit pas son homme. Empruntant de l’argent autour de lui, essentiellement auprès de ses proches, il décide de se consacrer aux  affaires. Il se fait imprimeur avec le succès que l’on sait. Endetté, il revient à l’écriture, en réalité sa seule vraie vocation.

En 1829 l’idée de présenter à ses lecteurs une fresque historique et pittoresque embrassant le passé peu connu de la France le pousse à se documenter sur les  événements qui ont bouleversé le pays, notamment la Révolution de 1789. Reportons-nous à ce que conseille d’Arthez au jeune Lucien de Rubempré dans Illusions perdues. Ce dernier veut écrire : d’Arthez, lui-même écrivain, lui conseille simplement de prendre comme thème l’Histoire de France.

Pour les Chouans, le sujet est, historiquement parlant, assez éloigné pour en faire la matière d’un livre. Et assez proche pour trouver des témoins de la révolte des paysans bretons susceptibles de renseigner l’auteur sur ce qu’ils avaient vécu. Balzac sait d’autre part que ses lecteurs s’intéresseront à une période encore bruissante du glorieux nom de Napoléon.

En dernière instance, le soulèvement de la Bretagne, « plus curieuse à observer que le Canada »,  ne pouvait pas laisser indifférent un public qui commençait, avec le romantisme triomphant, à interroger son passé et à transformer ses héros en mythe.

Mais Balzac s’aperçoit vite de la difficulté et des dangers de mettre, dit-il, « l’histoire de son pays entre les mains de tout le monde. »

Pour s’imprégner de l’atmosphère de la Bretagne et « photographier » le terrain où se déroulera l’action des Chouans, Balzac se rend à Fougères chez un ami de ses parents. Un officier d’Empire à la retraite, le général Pommeureul. Là, pendant vingt jours, il se renseigne auprès de ses hôtes et des habitants de la région. Il observe également le paysage particulier de cette province si éloignée, selon lui, du luxe et du savoir vivre de la Capitale. Les pages consacrées à la description de la nature bretonne sont saisissantes.

Pas de route, des champs clôturés par des haies fournies, des ruisseaux, des chemins de terre montant et descendant, des bois sombres aux arbres épais et menaçants couvrant un sol regorgeant d’eau, le schiste, l’ardoise, le granit, le brouillard : tout semble au regard de l’écrivain brut, non fini, comme les Chouans qu’il décrit, avec une certaine complaisance, dans leur primitive apparence. La référence insistante à une terre dure, cuite, ravinée accompagne et complète, par analogie, l’image des ces visages fermés d’hommes et confère au récit une dimension fantastique présente dans la plupart des romans feuilletons de l’époque.

Vêtus de peau de chèvres, barbus et chevelus, ils ne parlent pas, ils grognent comme les bêtes dont ils ont pris le pelage pour se couvrir. Et menacent de leurs yeux fixes tout étranger à leur région. Balzac n’hésite pas à les comparer aux sauvages des contrées lointaines : les Indiens d’Amérique, les Mohicans, les Cannibales de l’Afrique ou aux hommes de la préhistoire, « à l’intelligence immobile », qui vivaient dans des cavernes et qui n’utilisaient encore qu’un langage rudimentaire pour s’exprimer. Ces hommes rustres ne connaissent qu’un maître, « le recteur à la terrible voix. »

A l’évidence, Balzac veut éprouver ses lecteurs. Il faut avouer que lui-même est impressionné par la violence du paysage breton, lui le paisible tourangeau habitué aux douces rondeurs de la Loire. Il est fasciné à Fougères par l’âpreté du décor : il voit et mesure le retard social de ce début de Finistère, cet extrême Ouest de la France que le progrès semble ne pas avoir atteint et qui fait face à la vieille ennemie, l’Angleterre, qui porte le même nom, mais en plus grand.

C’est cette campagne avec ces filles de ferme (Bécassine) et ces gars durs comme la pierre de ses montagnes qui fournissent à Paris ses domestiques, ses employés de maison, ses hommes à tout faire et ses chauffeurs.

Balzac après s’être informé et vu, après avoir parlé et entendu retourne à Paris et s’enferme pour achever au plus vite ce roman dont il pressent qu’il est bien plus qu’une simple histoire. Il est dans l’Histoire. Il écrit à sa sœur Laure en février 1829 : « J’ai encore dix à douze jours de travail pour en finir avec Le Dernier Chouan. D’ici là, je suis incapable de donner signe de vie, car c’est comme si on dérangeait un fondeur au moment de la coulée. »

 

La première version du premier opus de la Comédie humaine est donc écrite et publiée à la fin de l’année 1829. Cette première mouture, acceptée par un éditeur de roman feuilleton, sera revue et augmentée en 1834 puis en 1843 pour être intégrée dans le grand ensemble de la Comédie humaine.

Dans l’édition remaniée de 1834, Balzac a corrigé certaines lourdeurs de style mais aussi il a équilibré les torts et les raisons des deux parties en conflit : les Bleus et les Blancs. Comme si Balzac avait voulu être un peu plus impartial, un peu plus neutre, plus historique que dans la première version.

Balzac atténue ainsi certains traits de caractère du Gars, le chef des Chouans ou du terrible abbé Gudin à qui il reconnaît le courage des hommes de forte conviction. Il le fera mourir au combat au milieu de ses hommes.

Il tente par ailleurs d’équilibrer dans son oeuvre l’aspect historique – le domaine des faits vérifiables -  et l’aspect romanesque - le domaine de l’imagination.

Sans doute que la rencontre à Neuchâtel avec Eve Hanska, et le début de l’amour de sa vie, va amener l’auteur à moins de noirceur. Ce qu’il enlève à la brutalité des scènes de guerre, Balzac le remplace par une apologie du sentiment amoureux et glorifie la passion déraisonnable, totale et fatale qui unit Marie et le Gars. Seule cette folie du cœur et des sens mérite d’être vécue nous dit Balzac, le tout nouveau amoureux de la belle Etrangère, la moelleuse comtesse Eve Hanska. 

Balzac au contact de l’amour va gommer ce que Marie avait de trop sensuel, de trop « fille », de trop libre. Il redessine son héroïne en amoureuse exigeante et rebelle et en même temps sacrifiée à l’autel de ses principes moraux et sentimentaux. L’âme tourmentée de Marie, sa bâtardise (elle est la fille naturelle du comte de Verneuil) font de l’héroïne à la sombre beauté, « pétrie dans son argile avec plus d’or que toute autre », un personnage à la quête des « sensations les plus fortes » pour lui donner « le sentiment d’exister » et combler le vertigineux vide de son existence. Elle recherche délibérément le danger physique, ce « renaissant péril » auquel elle peut être à chaque instant confrontée sur l’incertaine route qui la mène à Alençon en pleine chouannerie. Dans sa voiture qu’accompagnent l’inquiétant Corentin et un détachement de Bleus dirigés par Hulot elle confie à sa servante Francine ses remords dans l’affaire qui l’emmène en Bretagne et comment elle doit étouffer sa conscience devant le rôle qu’elle a accepté de tenir. Si elle avait été heureuse, jamais dit-elle, elle n’aurait accepté la mission qu’on lui avait confiée. Balzac nous révèle qu’elle avait « semé à pleines mains sans rien récolter. » Arrivée à ce point extrême de sa vie l’auteur ajoute, mêlant l’absence d’amour à la nervosité du corps : «  jamais tant de poudre ne s’était amassé pour l’étincelle, jamais tant de richesse à dévorer pour l’amour. »

On sait que madame Hanska appréciait énormément ce premier roman de Balzac, écrit alors qu’ils ne se connaissaient pas encore. La première Marie correspondait aux rêves érotiques d’un jeune romancier. La seconde Marie est plus proche de la femme qu’il recherche : elle ressemble par bien des côtés retouchés à la belle Etrangère. Balzac prête  à Marie « deux onyx frappés de soleil » que sont ses yeux, et peut-être ceux d’Eve Hanska.

 

L’histoire des Chouans se noue et se dénoue entre Fougères et Mortagne sous les auspices d’une Eglise bretonne puissante et fanatique incarnée par le redoutable abbé Gudin, l’âme agissante des Sacrés-Cœurs. L’abbé utilise comme une arme la religion dont il s’est fait le général. Il affirme ne se battre que « pour Dieu et le Roi » et sacrifie, pour cette devise de l’ancien temps, des hommes à l’intelligence bornée, frustres et fanatisés.

Le roman de 1834 n’a pas plus de succès que la première version.

 

Les remaniements de 1843 concernent, comme toujours chez Balzac lorsqu'il revoit ses textes, le style et le problème de la langue.
C’est à l’occasion de ces ultimes retouches qu’il introduit pleinement Les Chouans dans son grand œuvre. Pour relier ce roman au reste et en marquer la continuité il procède à des changements de noms et en propose d’autres : ainsi le comte de Fontaine (Le Bal de Sceaux), le comte de Bauvan (Le Cabinet des Antiques), le baron du Guénic (Béatrix) et le chevalier de Valois dans César Birotteau et surtout La Vieille fille. Suzanne (qui deviendra Mme de Val-Noble) dans ce dernier roman est fascinée par l’histoire de Marie et du Gars que lui raconte le Chevalier. Suzanne, installée à Paris, deviendra une courtisane, une Marie qui aurait tourné différemment.

Brigaut se retrouve dans Pierrette ainsi que Pille-Miche et le chevalier de Vissard dans l’Envers de l’histoire contemporaine. La Billiardère quant à lui est cité dans Les employés. Mme du Gua, elle « dont l’énergie a soutenu celle de Charrette et de Montauran »,  est décrite dans Mademoiselle du Vissard, roman inachevé. Balzac nous la montre vieillie et comme en colère de n’avoir pas réussi ses rêves de jeunesse. Désavouée par les seuls deux amants qu’elle a aimée, elle l’est aussi par la cause qu’elle a défendue au risque de sa vie.

Le colonel Hulot se retrouve dans la Muse du département mais surtout dans La cousine Bette. Beau-Pied, son fidèle compagnon, l’unique rescapé du massacre organisé par Mme du Gua à la Vivrière, l’accompagne toujours.

Corentin, le policier/espion se retrouve, toujours froid comme un serpent, dans une Ténébreuse affaire et dans Splendeurs et Misères des courtisanes.

 

Balzac dans ce travail d’ajustement et de récriture procède par ajouts qui insensiblement modifient et étoffent son manuscrit. Il écrit petit et serré (il est sans argent et doit économiser le papier) et utilise les deux versants des feuillets sur lesquels il trace une marge d’un tiers (réduite assez vite au quart tant la masse du texte s’écrivant s’amplifiait) pour les corrections toujours nombreuses. Il effectue sur ces pages pleines un véritable travail de marqueterie. Cette manière de procéder exaspère les typographes en plus du fait que les épreuves qu’on lui adresse sont retournées à l’imprimerie truffées de modifications. Devant la fronde des ouvriers du livre il consent à ne plus écrire des deux côtés de ses pages et n’utilise plus que leur recto.

Le manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale nous livre les secrets de fabrication littéraire de Balzac : l’accumulation, le bourgeonnement et même ce que j’appellerai l’autofécondation. Dans cet ordre d’idée l’étude de la pagination est assez explicite. Ainsi la page 29 se trouve augmentée des pages 29 bis, ter, quater et quinque.

Balzac rectifie et arrange constamment pour donner cohérence et émotion à son histoire.

L’auteur supprime ou développe des séquences narratives comme dans la scène où d’Orgemont est longuement torturé en présence de Marie dissimulée aux yeux des tortionnaires. Elle assiste en proie à « une silencieuse terreur » au cérémonial qui consistait chez les Chouans à brûler avec le feu de la cheminée les pieds de leurs dénonciateurs. D’Orgement, que le lecteur retrouve quelques pages plus loin moins innocent qu’il ne le laissait supposer, ne doit son salut qu’à un incident qui agit sur l’esprit superstitieux des Bretons assez crédules pour croire aux revenants.

 

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                                                                       D'orgemont  libéré par Marie

 

Le roman définitif, celui de 1843, est composé de trois parties et de la dédicace :

-  L’embuscade

-  Une idée de Fouché

- Un jour sans lendemain. (On peut penser au petit bijou érotique de Vivant Denon : Point de lendemain.)

Les trois parties prennent leur forme définitive dans l’édition Furne destinée à rassembler toutes les œuvres de Balzac sous le titre général de La Comédie humaine décidé en 1841.

La première partie fait office de long prologue qui prend la forme d’un exposé socio-historique. Balzac nous offre ainsi des tableaux de la vie et des mœurs de la Bretagne (religion ultra conservatrice, guerre civile avec son cortège de scènes horribles : exécutions barbares et tortures par le feu rappelant les bûchers de l’inquisition.)

Les deux autres développent l’histoire d’amour passionné qui dévore les deux héros du roman, la singulière et belle Marie de Verneuil, l’envoyée de Fouché - l’espionne Bleue en quelque sorte - et le marquis de Montauran, dit le Gars, le jeune chef Blanc des Chouans.

Le drame est divisé en cinq moments forts et l’action se déroule en novembre de l’année figurant dans le titre remanié. Cette date, notons-le, correspondant à peu près à celle de la naissance de l’auteur, le 1er Prairial de l’an VIII (20 mai 1799.)

Regardons ces cinq moments, ce  sont ceux qui mettent en présence les deux héros :

 - La rencontre à l’auberge des Trois Maures

 - La scène où Marie est démasquée à la Vivrière

 - Le bal de Saint-James et la revanche de Marie

 - La réconciliation chez Galope Chopine

 - Le mariage et le sacrifice des deux amants à Fougères.

 

Balzac à l’écoute du goût facile de ses lecteurs pour les romans d’aventures sacrifie avec une certaine jubilation à cette mode. Il s’est donné pour parrains Walter Scott et Fenimore Cooper, un Anglais et un Américain auxquels il emprunte des éléments de leurs œuvres pour bâtir la sienne.

Il y a du sang et de la passion et la mort des amants, la brune et belle Marie de Verneuil aux cheveux longs et le blond, jeune et agile marquis de Montauran, le Chouan recherché et retrouvé par l’armée et la police de Bonaparte. Le colonel Hulot « qui a les pleins pouvoirs » est chargé de mener cette traque dans cette aventure tragique et pour lui indigne car elle déroge à son idéal de soldat formé aux codes de la guerre classique.

  Balzac-Chouans-03.jpg

                                                                                 La mort des amants

 

                                                                                                     +++

 

Balzac inaugure dans Les Chouans un système nominal et qui caractérise un ou des traits saillants (physique ou moral) de certains de ses personnages. Il invente le Type.

Le roman feuilleton procédera de la même façon pour désigner ses héros.

 

Chez les Blancs :

Le Gars,

Marche-à-Terre,

Pille-Miche,

Galope-Chopine,

Mène-à-Rien,

Barbette (la femme de Galope-Chopine),

La Jument à Charrette (Mme du Gua qui fut la maîtresse du fameux général vendéen),

l’Intimé (le baron du Guénic) car il avait la confiance du Gars.

Les Blancs invoquent essentiellement dans leurs prières la Sainte Vierge, Sainte Anne d’Auray, Saint Labre et Saint Sulpice.

 

Chez les Bleus :

Moins pittoresques que les Bretons, les bleus se prêtent moins à l’utilisation d’un surnom. Notons :

La Clef-des-Cœurs,

Beau-Pied,

Larose,

Vieux-Chapeau..

Ils invoquent quant à eux Saint Robespierre et Sainte Guérite.

Le juron préféré du colonel Hulot : « Tonnerre de Dieu »

 

 

 

Par med médiène - Publié dans : Littérature
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Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /2009 19:32

 

 

Elle va fermer les yeux. Quand elle les ouvrira, il sera là. Elle le verra plutôt arriver du bout de son regard. Elle reconnaîtra son allure, sa longue silhouette maigre, et son cœur battra un peu plus vite. Elle le sent fort, maintenant, ce cœur qui s'emballe.

Elle a fermé les yeux. Du moins je l'imagine. Elle ne voit plus que son attente. Elle est debout à un carrefour de ces cités nouvelles qui ceinturent les villes et que l'on dit sans âme. Le vent secoue son habit souple qui brille d'un éclat de métal bleu. Elle a croisé ses bras, son sac effleure son flanc.

Sous le pâle soleil, elle a fermé les yeux. Des hommes la regardent, certains en rupture de tendresse la frôlent en passant. D'autres, distraits, se méprennent sur sa station, et l'abordent. Elle ne les entend pas. Elle n'entend, dans cette attente qui la creuse, que l'absence qui l'ampute. Elle guette au milieu des bruits, le bruit familier qui la délivrera. Le vent s’enhardit et colle à son corps légèrement disgracieux l'ample robe qui l'habille. Son ventre, ses jambes, ses seins se hérissent à ce souffle, et les paupières closes, entière, sans pudeur, elle frémit sous la caresse. L'avant-goût du plaisir précise l'image de l'absent.

 

Elle tourne le dos à la masse paisible de Santa-Cruz, aux saignées sèches de ses pentes - de plus en plus larges - qui marquent les étapes programmées de son déboisement. En haut, le fort espagnol se distingue à peine à travers un écran blanchâtre : une touffe de brume qui forme nuage le couvre; elle projette sur le quartier des Planteurs, éteignant l'éclat rouge des cabines du téléphérique qui le survolent, une sorte de nuit sans couleur et se répand en coulées lentes sur son arête ouest, jusqu'à la forêt de Sila.

Elle se déplace, avance, revient au point où je l'ai aperçue. Elle ouvre les yeux. Noyée dans la tiède haleine de l'air, elle regarde le désert peuplé d’ombres qui l'entoure. Sans y penser, elle passe parfois une main sur ses cheveux tressés en une petite natte enrubannée de blanc.

 

Elle est nouée, inquiète, tendue. Puis elle se rassure, je le sens, et parce que je comprends cette peur semblable à celle de mes impatiences passées, je crois que maintenant, comme moi autrefois, elle s'impose de compter jusqu'à dix, et s'efforce de croire qu'à ce chiffre, magiquement, il sera là.

L'éternelle prière de l'attente, cette prière de la conjuration elle la murmure dans ce temps que de toutes ses forces elle veut abolir. Elle tire vers le présent dans lequel elle se tient l'avenir où elle veut être, avec lui. Le miracle en cet instant revêt pour elle la forme naturelle du fait accompli.

Il viendra, pour donner raison aux tremblements qui la remuent, il s'approchera d'elle. Sauvée par le geste qu'elle fera tout à l'heure, elle posera ses lèvres sur les siennes, elle lui prendra le bras, sourira de ses yeux enfin habités.

 

Tout près d'elle, dans une proximité qu'elle ne voit pas, les détritus laissés par les ménagères et les marchands de quatre saisons jonchent, depuis le matin, les trottoirs de ciment. Le vent, qui ne s'est pas arrêté, balaie autour d'elle la poussière des terrains vagues et des feuilles de journaux salis qui s'élèvent au-dessus du sol en de molles envolées. Il plaque l'étoffe sur les rebonds de chair qu'elle protège, imprimant en un léger relief le fin tissu des sous-vêtements. Le papier froissé et la terre en suspens emplissent la scène d'automne d'un murmure d'incendie. Une évocation de parfum fané me parvient.

Et cette métaphore de l'inutile, du vain désir, en bougeant n'atteint pas cette jeune femme en attente. Elle est prise. Elle ne peut admettre les signes qui devant elle s'agitent, et la désespèreraient si elle y prenait garde. L'idée de futur adoucit l'attente, l'apaise, la réconforte, sans que celle-ci n'abdique ses mouvements de panique, ses pages irraisonnées de frayeur. Le pressentiment du vide vers lequel elle glisse et l'oppression diffuse qui pèse sur sa poitrine simultanément s'éveillent : elle a mal, seule, dans l'évanouissement du charme espéré. Le silence qui la gagne, fait de pensées qu'elle refuse, ajoute à sa récitation muette un surcroît de crainte. Le trouble qui l'occupe l'éloigne des instants qui passent et qu'elle dissocie de son comptage intérieur.

Elle se prolonge par petites asphyxies jusqu'au probable basculement final : retour au réel, à l'image d'elle-même et de son incomplétude, commune et neuve, en abandon - comme déchue. Toute ténue, elle subit, et la ville abîmée avec elle, l'interminable va-et-vient de ses respirations attentives. Cernée par ce paysage de pierres, elle-même pétrifiée, elle cesse de croire à la lumière.

On dirait que cet amas d'immeubles, que touche à peine la chaleur paresseuse du ciel, absorbe dans une indifférence triste l'anonyme blessure qui s'ouvre à quelques pas de moi.

 

Par med médiène - Publié dans : Notations - Communauté : rencontre(s)
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Dimanche 20 septembre 2009 7 20 /09 /2009 18:52

Pierrette dite Maquine ou Cuisse de Mollet et sa mère, Charlotte, formaient par leurs destins cassés l’un des couples les plus désespérants de la Cantine. Une fille et sa mère abandonnées et vivant on ne savait pas comment au milieu des solides familles de la Cantine. Enfant, adolescente puis jeune femme, Maquine avait traversé les années en marge du groupe des voisins de son âge qu’elle côtoyait par la force des choses. Elle avait grandi seule, sans modèle, sans tuteur et sans amour. Dépourvue d’autorité sur elle, sa mère, vite vieillie par l’incurable solitude des pauvres, cachait son corps rebondi sous de multiples tissus. Elle souffrait d’un double handicap qui enchantait la bande irrespectueuse des garçons pré pubères. Sourde et presque aveugle Charlotte était devenue la victime désignée de leurs jeux stupides et cruels. L’un d’eux consistait, certains soirs, à passer furtivement derrière la pauvre femme, à plonger une main sous ses robes et à tirer sauvagement les poils de son cul. La main lancée à l’aveugle labourait les chairs fragiles de l’entre cuisse et rapportait, comme un misérable trophée de guerre, des bouts de touffe grise mêlés parfois à un peu de sang. Apeurée et blessée, elle couinait faiblement comme une bête touchée à mort, ne sachant dans l’obscurité ni se protéger ni reconnaître les auteurs de ces guet-apens. Elle souffrait le martyre de ces agressions qui violaient son intimité. La bande riait de ses mimiques grotesques et, insensibles à la détresse de la vieille femme, ils revenaient régulièrement et impunément s’attaquer à elle. Résignée et comme transcendant ces offenses, Lotte - ainsi l’appelaient-t-ils - persistait à sortir à la nuit tombée comme pour s’offrir en expiation à l'acharnement de ses petits bourreaux.

Charlotte partageait avec sa fille une minuscule pièce mise gracieusement à leur disposition par les responsables de l’usine qui employait tous les habitants de la Cantine. Cette chambre sans lumière dans laquelle les garçons parvenaient parfois à s’introduire sentait le renfermé - un peu comme le rance d’une vie : si l’odeur avait une couleur, celle-ci serait grise. Ils ne s’étaient jamais interrogés sur le parcours personnel de cette femme vulnérable, sans appui ni parents, murée dans un silence infini. Etait-elle mère célibataire, ancienne pute, femme divorcée ou veuve ? Ils ne se posèrent jamais la question.

Les équipiers du jeune garçon continuèrent à maltraiter la pauvre sourde jusqu’à leur adolescence : là, changeant d’âge ils changèrent d’occupations, découvrant des centres d’intérêts plus conformes à leurs besoins. Le calvaire de Lotte ne cessa pourtant pas car, les grands partis, ils furent remplacés aussitôt par leurs cadets, plus odieux encore que leurs aînés.

Excédée de ses continuelles humiliations et n’en pouvant plus, elle se révolta un jour et décida d’adopter la tactique de ses tortionnaires : la traîtrise. Elle se mit à guetter leurs courses et dès qu’elle les voyait jouer en bas de sa fenêtre, dans le terrain boueux qui donnait sur les latrines bouchées, elle déversait sur leurs têtes le nauséabond contenu de son pot de chambre. Elle obtenait ainsi quelque répit, savourant une secrète mais brève victoire. Car à partir du moment où les gamins comprirent d’où provenait cette macération d’urine et d'excréments, ils redoublèrent de férocité.

Quant au jeune garçon, devenu lycéen, il avait rompu depuis longtemps avec ces pratiques. On le jugea crâneur mais il s’en fichait. Sauf pendant les vacances scolaires et les dimanches quand, avec ses comparses des Trois Mousquetaires, il redevenait Gros Bout, le grand garçon un peu affecté mais constamment fidèle à son groupe.

Maquine, ou en l’occurrence Cuisse de Mollet, avait des tâches de rousseur sur son visage - sujet à moquerie de la part de ses copains mais que le jeune garçon, jeune homme maintenant, appréciait particulièrement. Selon l’implacable code esthétique qui prévalait à la Cantine, elle était trop rousse, trop seule, trop maigre, d’où son second surnom qui faisait référence à ses cuisses pas plus grosses que ses mollets. Lorsqu’elle parlait, un peu de salive apparaissait à la commissure de ses lèvres. Personne à la Cantine n’avait jamais était mis en contact avec le mot hystérie. Cette ignorance et du terme et de la maladie évita sans doute à Pierrette l’ostracisme superstitieux de la population qui l’entourait depuis toujours.

Elle était un peu plus âgée que le jeune homme. Dès qu’elle s’était mise à travailler, à seize ou dix sept ans, elle était devenue magnifique avec son opulente chevelure de feu et son corps mis en valeur par des vêtements bien choisis. Ses yeux bleus, qu’elle ne craignait plus de planter dans le regard de ceux qui les croisaient, se révélaient dans leur vérité première: dangereux, calculateurs et éminemment attirants. Tous, le jeune homme en tête, étaient impressionnés par leur couleur d’eau furieuse  - celle de l’Océan tout proche quand le vent du large le secouait avec force. Maquine était désormais en mesure de prendre une belle revanche sur les malheurs de sa mère et ceux de sa naissance.

Très vite Pierrette était devenue femme : des hommes venaient la chercher à l’heure où les familles se réunissaient pour dîner. Leurs voitures s’arrêtaient au bout de la route, sur le bas côté herbeux de la nationale près des barrières du passage à niveau. Elle allait à leur rencontre, décidée et fière, marquant par cette attitude sa rupture avec l’univers sans avenir que symbolisait pour elle la Cantine. Les garçons comprenaient intuitivement qu’elle avait franchi avant eux la frontière invisible qui les séparait du monde concret et forcément palpitant des adultes. Ses horaires n’étaient plus les leurs, elle s’habillait à la mode de la ville et quand elle prenait son jour de repos elle s’enfermait dans la petite pièce qu’elle continuait d’occuper avec sa mère. Elle disait ainsi son refus d’établir le moindre contact avec son entourage.

Les jeunes gens de la Cantine avaient appris qu’elle était entraîneuse dans un bar américain, à l’Arsenal, le quartier des casernes et des cafés aux rideaux tirés où des filles maupassantiennes attendaient en fumant. A la sortie du lycée, quelquefois, le jeune homme passait devant ces devantures closes: musique douce, lumière tamisée, rires, odeurs d’alcool, de cigarettes et de femmes en échappaient et lui donnaient l'envie de pousser leurs portes et d'entrer dans ces antres inconnus qui évoquaient la tendresse de la nuit, même à cinq heures de l’après midi. Mais cela lui était  interdit : il était mineur.

Quelque temps avant son départ de la Cantine, le jeune homme rencontra Pierrette sur le perron de la grande bâtisse. Ils avaient changé : elle, mince et certaine de son effet ; lui comme dégrossi par le commerce de ces nouveaux camarades de lycée, frayant désormais avec des filles d’une autre classe. Ce jour-là il était avec un de ses amis, assez petit, qui portait des lunettes de myope et dont le père était professeur au Centre d’Apprentissage. Guille était venu lui rendre visite en vélomoteur. Ils bavardaient en regardant le trafic du soir sur la Nationale 6, cinquante mètres plus loin quand soudain elle apparut en haut de l’escalier principal, tout près d’eux. Elle avançait avec grâce sur ses hauts talons et sa démarche, sans doute étudiée, rappelait les houles lentes de l’amour. Electrisé, le jeune homme eut la sensation que la main de Pierrette caressait chaque nerf de son épine dorsale, libérant des myriades de frissons, qu’elle allait ensuite vers le cœur, le frôlant, puis vers le ventre, échauffant son sang qu’il sentait courir dans ses veine pour venir cogner à ses tempes. Stendhal, se dira-t-il plus tard, n’avait pas su dépeindre ce cas d’amour foudroyant, presque douloureux. Il faudra attendre le charnel Balzac pour qu'un auteur parle véritablement des fulgurants embrasements d’un corps allumés par le désir brut, brutal. Il songeait à la Cousine Bette et l’effet ravageur que Valérie Marneffe, « la femme comme il ne faut pas », produisait sur les hommes.

Pierrette le fixait, s’approchait de lui, presque à le toucher, pour lui dire il ne savait plus quoi. Son éclatante chevelure exhalait ce parfum que seules les femmes faites pour l’amour possèdent et ce parfum respiré achevait de l’anéantir.

Tous les signes d’un mariage immédiat clignotaient dans l’air qui les enveloppait tous deux. Le jeune homme était transporté et stupidement satisfait de ce qui advenait car il était de notoriété publique que Pierrette n’avait jamais consenti à se donner à l’un des garçons de la Cantine. Le jeune homme se souvenait qu’il avait vu Charlotte partir pour sa promenade, il savait d’expérience qu’elle ne rentrerait qu’à la fin du jour pour affronter ses démons. A la façon dont Pierrette était habillée, il était évident qu’elle était sur le point d’aller à l’un de ses rendez-vous. Mais, il le sentait, elle n’hésiterait pas à remonter avec lui dans sa chambre qu’elle savait inoccupée pour un bon moment. Et même si sa mère revenait plus tôt que prévu, il était certain que Maquine ne doutait pas que Charlotte, ne pouvant les entendre, ferait en sorte de ne pas les voir. Il suffisait donc de monter un étage pour atteindre le paradis  avec elle.

Mais c’était compter sans Guille qui s’incrustait, faisait celui qui ne comprenait pas et qui, il ne savait pour quelle raison, ruinait la seule occasion qu’il lui aura été  donner de serrer dans ses bras Maquine nue et de mettre en pratique le savoir qu’il avait acquis avec la dame du café. Transformé en binoclard antipathique, bloquant les instants cruciaux, débitant des sottises, disant préférer l’amitié à l’amour (il convoqua même Montaigne et La Boétie qu’ils étudiaient en français), retenant par le bras l’ami qu’il était venu voir et le priant de ne pas le laisser seul, Guille déblatéra tant et si bien qu’il finit par lasser la jeune femme. Elle s’éloigna d’eux. Une voiture était venue stationner près des barrières. Pierrette s’en alla la rejoindre sans rien dire, sans regarder le jeune homme. Seul un petit sourire ironique accroché à ses lèvres rouges disait ce qu'elle pensait de lui.

Dès qu’elle eut disparu, son insupportable visiteur, rajustant ses lunettes d’écaille qui le faisaient ressembler à un crapaud, constata comme par enchantement l’heure tardive. Lui souhaitant cérémoniellement bonne nuit il enfourcha son vélomoteur et retourna chez lui. Le jeune homme ne chercha jamais à savoir s’il était sincère, méchant ou sot.


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Dimanche 20 septembre 2009 7 20 /09 /2009 18:51


Un jour de classe dans la cour de l’école de la cabane Bambou bordant la Charente près de Rochefort. Appuyé à un arbre le petit garçon s’inquiétait de la raison pour laquelle Madame Charon, son institutrice, voulait le voir. Il était en culotte de velours bleu, trop courte, et qui le serrait à la taille. Il ne portait pas de slip. La foule criarde des élèves s’agitait dans l’espace clos de la cour fermée par une porte en chêne à double battant. Ils étaient là, filles et fils d’ouvriers, de fermiers, de pêcheurs, de roms sédentarisés, tous nés pendant la guerre ou juste après. Ainsi Bobosse aux cheveux d’une blondeur d’outre-rhin qui détonait au milieu des figures brunes ou rougeaudes de ses camarades de classe. La cour de l’école était bitumée, mal nivelée avec, à ses quatre coins, quatre gros troènes comme plantés en sentinelle. Les salles qui recevaient une centaine d’élèves s’ouvraient de plein pied sur l’ensemble. Pendant les récréations les enfants jouaient aux billes, aux mites (il fallait gagner le plus possible de vieilles capsules de bouteilles de limonade) et à des sortes de tournois médiévaux qui consistaient à désarçonner un adversaire monté sur le dos d'un équipier choisi pour sa robustesse de cheval de trait. Ce dernier jeu, brutal mais très prisé, avait coûté une incisive au garçon qui, pour l’heure, attendait que sa maîtresse l’appelle.

 

Craignant il ne savait quelle remontrance, cette convocation, reçue au moment où sonnait la cloche de la récré, le mettait bizarrement mal à l’aise - lui qui s’enorgueillissait d’être toujours le premier de sa classe. Seul Bibitte, son seul concurrent sérieux, parfois le devançait. Signe de ses succès, il possédait le plus grand nombre de bons points et d’images. Souvent madame Charon le donnait en exemple à ses camarades qui ne manquaient pas de le lui faire méchamment payer. 

La récréation s’éternisait, il lui semblait que le temps se distendait exprès pour nourrir son angoisse. Revenant à la réalité du moment, il se rendit compte que certains de ses camarades tournaient autour de lui, ricanant d’une drôle de façon et faisant des gestes qu’il ne s’expliquait pas. Il suivit enfin des yeux leur regard qui fixait un point précis de son anatomie. Il constata avec surprise que sa queue dépassait de son short et montrait son bout gonflé et circoncis au groupe de badauds qui s’était formé, les filles surtout évaluant cette chose qu’elles n’avaient pas coutume de voir étêtée. Pendant longtemps, de cet incident, il lui était resté le surnom de « Gros Bout. » Mais ce quolibet ne dépassa jamais sa sphère initiale, la zone qui allait de la Cabane Carrée (la Cabane Bambou) à la Cantine. Son caractère moqueur disparut au fil du temps et l’expression Gros Bout, sans guillemets, l’identifia comme Cranouche ou Bibitte désignaient naturellement ses deux compagnons d’enfance.

 

Quand la fin de récréation sonna, tout le monde se mit sagement en rang et après le geste convenu de la maîtresse pénétra dans la salle où trônait le poêle à charbon. L’estrade, en surélevant son bureau, permettait à l’enseignante d’avoir une vue d’ensemble, en tout cas le pensait-elle, sur les tables à deux places qu’occupait le monde turbulent et bavard qu’elle avait à former.


A l’issue du cours la maîtresse le retint. Elle lui désigna son bureau et lui demanda de ne pas bouger. Les enfants pressés de sortir se dispersaient : certains rentrant chez eux pour le goûter, d’autres s’égaillaient sur les berges de la Charente à la recherche de grenouilles. Munis d’un pompon rouge attaché à une ligne sommaire, un fil de pêche noué à un bâton, ils piégeaient les bestioles bondissantes qu’ils cédaient à l’une des filles Régnier, la plus grande et la plus belle. Celle-ci les vidait, les nettoyait puis les embrochait par six et les proposait aux acheteurs friands de cette chair batracienne qui voulaient se faire en prime la fille la sachant moyennement farouche. La jeune vendeuse les interpellait, répétant avec malice dans un sourire à double lecture : « qui veut de mes belles cuisses, mes belles cuisses fraîches, qui les veut ? »

 

                                       La Charente, les barques, les carlets et l'usine


Les autres élèves, les plus dégourdis, profitaient de la proximité de l’épicerie Au panier fleuri, tenu par le couple Pouget, pour faire les courses et, avec la complicité de ces Ténardier, ajouter sur le carnet de crédit des friandises que leurs parents, ne sachant pas lire, étaient incapables de repérer quand à la fin du mois l’heure des comptes arrivait avec la paye du père.

 

Le garçon observait par la porte vitrée de la classe le retour madame Charon. Elle vint à lui, caressa ses cheveux noirs puis, avec une solennité un peu ridicule, elle le félicita  pour les excellents résultats qu’il obtenait dans toutes les matières. Elle savait  le nombre de bons points qu’il avait eu durant le dernier trimestre (dix bons points donnaient droit à une image ; dix images donnaient droit à un cadeau.) Il avait fait le plein. Elle était donc heureuse de lui offrir la suprême récompense : elle lui tendit alors, prise de son cartable, une orange faite de quartiers en confiserie, le tout maintenu dans une enveloppe en cellophane transparent pincée en son haut par un ruban de plastique rouge. Et l’embrassa sur les deux joues. Le garçon, surpris par tant de gentillesse et recevant en plein cœur la bonté émanant de la personne entière de son institutrice, balbutia quelques mots et, ne sachant que faire, décampa à toute allure. Il pensait confusément, courant à la recherche de ses copains et tenant entre ses mains la preuve sucrée de sa bonne conduite scolaire, qu’il y avait des attentes qui généraient de la peur et qu’une fausse orange, quand même, ne ferait jamais le poids devant une vraie inquiétude.

 

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Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /2009 22:09

 

Le café de la Paix, place Colbert. A la fin des cours le jeune homme et ses deux amis de lycée Pierre Loti allaient boire un café et jouer au billard français. Ils étaient proches par leur taille grande qui contrastait avec celle moyenne ou même petite des autres élèves de leur classe. A cette correspondance physique qui les faisait maîtres du préau, ils partageaient les mêmes goûts : littérature, cinéma et boums. Leur commun dédain du sport soudait leur groupe. Ils avaient réussi à se faire dispenser des cours de gymnastique par l’infirmière de l’établissement. Leur temps de liberté s’était ainsi trouvé accru de trois heures par semaine qu’ils dépensaient au café.

Du trio, Dane était celui qui avait le plus de succès auprès des filles. Chic et lui héritaient du reliquat, sauf quand par chance leur ami tombait malade, se désistait généreusement au profit de l’un des deux ou que pour de mystérieuses raisons le nombre des filles sortables dépassait celui des garçons.

Ils étaient encore à l’âge ingrat des seules tendresses de cœur. Platoniques et cruelles. Les billets échangés tenaient lieu de caresses et la nuit, parfois, l’activité masturbatoire des garçons suppléait aux agaçantes exigences de leurs corps. Quand cela arrivait au jeune homme, sa mère avait la délicatesse, en faisant son lit, de ne pas remarquer les traces suspectes qui tachaient ses draps.

 

Un jour une chose inouïe arriva. C’était l’automne, il pleuvait. Le jeune homme portait un paletot gris et un pull à col roulé noir qui s’ouvrait par l’épaule avec une fermeture éclair. Comme chaque fois après la fin des cours - du lundi au samedi matin, à l’exception du jeudi - il attendait l’heure du car qui le déposerait juste après les barrières du passage à niveau, devant le chemin qui menait cinquante mètres plus loin à la Cantine, la grande bâtisse où logeait sa famille et celles d’une partie des ouvriers qu’employait la Compagnie Asturienne des Mines.

Ce fameux jour, ils étaient assis tous les trois devant leurs tasses vides et fantasmaient sur une nouvelle prof d’histoire au large bassin et au beau nez busqué qui venait d’être affectée dans leur lycée. Le café était plein, le sol mouillé par les chaussures gorgées d’eau, les parapluies et les impers dégoulinant. Ils étaient attablés près de la porte d’entrée principale, Dane et lui, Chic en face d’eux quand celle-ci s’ouvrit, faisant passage à un courant d’air qui disloqua les nuages de fumée flottant au dessus des consommateurs. Une fillette d’une dizaine d’années apparut. Ils la connaissaient de vue mais ils avaient surtout remarqué sa mère. Peu intimidée par le brouhaha du bar elle vint droit à leur table et dit au jeune homme : « maman voudrait vous parler. » Celui-ci lui répondit qu’elle devait se tromper et désigna Dane, l’évident destinataire du message. « Non, dit-elle avec assurance. C’est à vous qu’elle veut parler. » Surpris par ce choix qui contrevenait à la hiérarchie établie par l’usage depuis la naissance du groupe, ses amis commencèrent à le chambrer puis le poussèrent en riant hors de la banquette.

 

La femme qui l’attendait était une femme du genre de celles que les jeunes gens admiraient pour leur provocante liberté ou leur manque absolu de morale et que magnifiaient depuis peu les films de la Nouvelle Vague. Quand il la vit dans son manteau impeccable que la pluie semblait épargner il pensa immédiatement à Jeanne Moreau d’Ascenseur pour l’échafaud et des Amants. En réalité, il ne fit le rapprochement que plus tard, elle était plutôt, par son maintien particulier et sa diction extrêmement travaillée, dans la lignée d’Emmanuelle Riva que venait de révéler Hiroshima mon amour d’Alain Resnais

 

S’éloignant de quelques pas de sa fille, la dame commença par demander pardon pour l’audace de sa démarche. Elle lui dit qu’elle avait été attirée par lui dès qu’elle l’avait aperçu et qu’elle n’avait pas voulu résister, en femme qui ne se refusait rien, à son désir d’oser. Désemparé, le jeune homme se taisait. Il avait seize ans : son expérience amoureuse se cantonnait à celle que vivaient les héros de romans auxquels il s’identifiait et à qui il prêtait sa énergie inemployée : ces amours de papier et les anodines romances lycéennes avaient suffit jusqu’à lors à contenter sa précoce maturité. Pour la première fois de sa vie il était confronté à la vérité concrète d’une histoire qu’énonçait une parole à la modulation sidérante dans un langage précis et souple, direct, faussement distant et étrangement proche. Il ne sut que répondre à ces mots qui n’étaient plus de la littérature mais le monde avec sa chair et son souffle que la voix « de tête à tête » de cette femme, en cet instant, incarnait parfaitement pour lui.

La place Colbert où ils se trouvaient debout remuait toujours, couverte de gens pressés de trouver un abri pour se protéger de l’averse. Imperturbable sur le trottoir luisant où la lumière des lampadaires soudainement allumés se reflétait en fragments brisés, et comme suspendant le temps pour eux seuls, elle s’offrait à son regard avec un air grave qui, semblait-il dire, ne tolérerait aucune dérobade. Elle se donnait en quelque sorte publiquement à lui avec cette désinvolture réfléchie des femmes d’esprit pour qui la notion de faute n’existe pas. Ce don d’elle, manifeste et assumé, porté sans fausse pudeur par la force simple de ses yeux et de son sourire, devançait de quelques heures, le jeune homme ne le savait pas encore, l’offrande de son propre corps. 

 

Elégante, femme de race comme on disait à une certaine époque, s’exprimant posément, naturellement, elle lui dit qu’elle voulait le revoir, vite. Elle dit encore qu’ils empruntaient le même moyen de transport – le car que précisément il attendait au café de la Paix avec ses amis –  que c’était là qu’elle l’avait remarqué et désiré et qu’il leur serait donc difficile de se perdre. A moins que l’un des deux le veuille et disparaisse. Elle lui confia que son mari était officier de l’armée, qu’ils étaient assez connus dans cette ville de tradition militaire avec son école de médecine navale et sa base aérienne (le jeune homme n’ignorait pas ce dernier détail, ayant souvent comme partenaires de billard des aviateurs en permission), et qu’il serait sage, étant donné la situation, de faire comme s’ils ne se connaissaient qu’en tant que clients du même transporteur. Ils pourraient se parler au café de la Paix, ou, continua-t-elle, comme ça, par hasard, dans la rue, non loin de la station des cars. Elle trouverait rapidement dans les petits hôtels-restaurants des faubourgs un endroit discret où ils pourraient se voir plus intimement, sans crainte d’être surpris par des membres de son cercle ou l’objet du qu’en-dira-t-on de la ville.

Avant de le quitter elle lui donna rendez-vous pour le lendemain soir, avouant ainsi sa hâte de le revoir et précisant, le formulant nettement, ce qu’elle attendait de lui. Elle viendrait le rejoindre près de la Cantine, dans une sorte de friche que le soleil prévu après la pluie aura asséché. Elle ajouta, amusée un brin ou le taquinant déjà, que les dieux appréciaient les amoureux qui, pour rendre grâce à la nature, n’hésitaient pas à la fêter en s’allongeant sur l’herbe sous la protection scintillante d’un ciel lavé que pour eux.

Le jeune homme venait de terminer Le Père Goriot : il comprit alors l’immense bonheur, mêlé de naïve fatuité, ressenti par Eugène de Rastignac quand la belle et riche Delphine de Nucingen lui fit comprendre qu’elle l’avait choisi comme amant, lui, l’étudiant démuni et déclassé.

 

Quand le jeune homme revint au café raconter ce qui s’était passé avec la dame au manteau imperméabilisé, l’incrédulité affichée sur le visage de ses deux compagnons le flatta au plus haut point et le paya de maintes petites vexations. L’annonce du rendez-vous de la nuit acheva de les stupéfier. Un peu jaloux, Dane, s’estimant à juste titre concurrencé sur son terrain de chasse, lui dit de ne pas se fier à ces femmes mûres (celle dont il est question ici devait avoir la trentaine), oisives petites bourgeoises de province que l’ennui poussait à se jeter sur le premier mâle venu. Il faisait partie lui même de cette bourgeoise que le jeune homme avait entrevue quelque fois chez ses parents, quand il était invité au thé de cinq heures, le jeudi, dans leur appartement cossu. Il avait rencontré une fois dans cette maison aux meubles cirés un prêtre en soutane, l’oncle de son camarade, personnage d’une fine intelligence qui lui avait donné le goût des couleurs sombres et l’étrange idée d’avoir, pour dormir, un lit en forme de cercueil enveloppé d’un dais de satin noir.

Le père de Dane, homme affable et trop poli, dirigeait l’une des grandes banques de la ville.

 

Par ses origines le jeune homme, socialement parlant, appartenait plus à l’univers de Chic. Le père de celui-ci, républicain Espagnol, avait trouvé en France non seulement refuge mais également une coquette et gracile femme blonde qui lui avait donné, en plus du soleil de ses cheveux, une nombreuse descendance. Les parents de Chic s’étaient faits maraîchers et vendaient, disait-on, les meilleurs fruits et légumes de la place. Le père du jeune homme, sans connaître le lien qui unissait son fils à cette famille, s’approvisionnait chez eux chaque semaine. Pinces à vélo serrées aux chevilles, sacoches de part et d’autre du porte bagage et béret vissé sur la tête, sa petite moustache chaplinesque bien taillée pour la circonstance, il allait, digne sur sa bicyclette, tous les mardis matins - jour du marché - acheter les denrées potagères que leur jardin ne produisait pas. Le père vantait l’honnêteté de ces commerçants dans une langue trébuchante qui s’apparentait, par l’accent rocailleux de sa voix, à celle riche en R roulés de celui qui avait fui l’Espagne de Franco. Ils étaient pareils par leur histoire et par leur manière de parler. Pourtant l’un s’intégrera à la société d’accueil tandis que l’autre, le père du jeune homme, maintenu dans son statut de prolétaire secondaire, se drapera dans l’orgueilleux silence des perdants invisibles et restera cloué au pied de l’échelle sociale. La bourse d’études que le jeune homme avait obtenue grâce à l’appui de son directeur d’école avait facilité le consentement de son père pour qu’il poursuive des études classiques. L’implacable logique déterministe aurait voulu qu’il suive les traces de ses copains d’enfance qui se retrouvaient pour la plupart au Centre d’Apprentissage. Les autres n’avaient pas pu attendre et travaillaient avec leurs pères à l’usine ou se fourvoyaient dans la petite délinquance, vêtus de l’emblème de leur génération, le célèbre blouson noir.

 

Dans la grande maison de la rue Toufare des Chic où le jeune homme était toujours bien reçu il reconnaissait le rituel familial des siens, l’invisible sillon balafrant la même terre ocre et rouge des exils, mais en moins profond chez son ami – il semblait au jeune homme que le père de Chic travaillait à huiler ses phrases, à limer ses R comme pour les arrondir, les polir, les « charentiser » en fait - et dans un confort domestique beaucoup plus appréciable.

 

Rentré chez lui avec la conviction d’être devenu un autre, le jeune homme ne savait comment faire pour obtenir l’autorisation de sortir le lendemain soir. Il était persuadé que ce serait un non catégorique de la part de son père, refuseur par principe dès qu’il ne comprenait pas le pourquoi de la chose demandée. Il devait convaincre sa mère, la vraie maîtresse du foyer, la régente incontestée du gynécée où son pouvoir s’exerçait sans partage, et lui dire que son absence ne serait pas trop longue. Qu’elle était principalement motivée par le fait qu’il lui fallait réviser un cours pour une composition prochaine. Ses parents ne parlaient presque pas le français. Le jeune homme ressentait la fierté qu’il leur procurait par le seul fait d’être lycéen mais, confusément, il pressentait aussi quelque chose d’éminemment plus radical qui relevait – tout cela sera nommé plus tard - de la perte, de la fêlure, de cette disjonction irrémédiable (affective, intellectuelle, comportementale) que le temps ne fera qu’accentuer. Sa mère devinait à d’infimes signes – visibles à elle seule - que ses enfants migraient vers d’autres savoirs, une autre existence que celle qu’ils avaient vécus jusqu’à lors ; elle, la mère guerrière des tragédies antiques (elle avait été convoquée au tribunal pour avoir poursuivi avec une hache une voisine qui avait osé levé la main sur l’un de ses garçons) et son père, ex propriétaire terrien, réduit à vendre sa force de travail à l’usine qui avait bien voulu l’embaucher.

Le jeune homme utilisa sans remords cette faille pour tromper l’aveugle tendresse maternelle. Un accord fut trouvé : il obtenait l’autorisation de sortir à condition qu’il promette d’être de retour à la maison avant minuit. Le père ne serait pas mis au courant. Sa mère qui ne connaissait évidemment pas les contes de Perrault inventait pour lui l’heure de tous les possibles, le minuit de tous les risques, ces douze coups fatidiques qui font basculer le destin des  héros innocents (« aux mains pleines » aurait ironisé son prof de maths.)

 

« Ne pisse pas avant » telle fut le lapidaire recommandation de Mousse, un ami d’enfance qui couchait avec la grande fille du premier et qui passait, aux yeux des garçons de la Cantine, pour l’expert en pratique amoureuse. « Sinon tu ne pourras pas bander » précisa-t-il en ajoutant : « reste calme, n’aie pas peur, ne pense pas à ce que tu fais et ça viendra tout seul. »

Cela s’était passé à la Vieille Forme, un terrain abandonné à l’entrée sud de la ville, derrière ce qui est devenu la Corderie Royale.

Une route s’était formée à force d’être parcouru car les habitants du coin étaient nombreux à emprunter ce chemin boisé qui leur servait de raccourci pour atteindre le quartier de l’Arsenal où se trouvaient, entre autre, le commissariat et les bars à putes. Pour y parvenir, il fallait franchir une sorte de passerrelle sans parapet qui courait tout le long d’une muraille à la Vauban, construite en grosses pierres bien découpées mises les unes sur les autres, destinée à endiguer les caprices de la Charente au moment des grandes marées. Des planches étaient celées à même le mur au-dessus de l’eau brunâtre de l’embouchure où la rivière, s’élargissant, achevait son parcours en y déposant, après l’avoir longuement charriée, la terre argileuse de la Saintonge. Certaines de ces planches, rongées par le vent salé venu de l’océan et des moisissures blanches et grises, craquaient de manière inquiétante sous le pas des passants intrépides. Emprunter ce passage vétuste au bois vermoulu était pour les cantiniens une façon excitante de braver le danger en s’affirmant, de la sorte, adultes d’âge.

Lors de ces équipées, le jeune homme cachait sa peur du gouffre et comme ses compagnons il adoptait l’allure détachée du gars indifférent aux gros tourbillons d’une eau sale qui aspirait, comme un ventre affamé, toute chose tombée et la faisait disparaître au plus profond d’elle-même. Anguilles et piballes juste nées, sorte de bave grouillante que les pêcheurs vendaient au prix de l’or, vivaient dans cette zone de frai, se nourrissant de vase remuée, de cadavres d’insectes et de joncs putréfiés.

 

La rencontre avec la dame devait avoir lieu après le pont au bout de ce chemin dans une sorte de clairière qu’une lune entière, posée au ras des cimes du bosquet, éclairait d’une lumière d’argent mat, comme tamisée à dessein.

Le jeune homme ne se rappelait plus lequel des deux était arrivé le premier au lieu du rendez-vous et comment avait débuté ce long temps d’approche apprivoisante fait de caresses et de frottements. Ils ne s’étaient sûrement pas déshabillés totalement et il avait dû être au premier essai un partenaire bien maladroit. Tout s’était accompli, lui semblait-il, très vite, au premier effleurement d’une main habile - pressante et précise. Après une courte pause cette main recommença, se fit plus pédagogique, le guidant dans une infinie douceur vers les lèvres ouvertes du bas, le glissant en elle et l’aspirant dans une lente et moelleuse pénétration, lui immobile et elle bougeant à peine (il se devait de croire qu’il s’était plié instinctivement aux demandes muettes du corps soudé au sien.) Vint alors, au bout d’une vie ou d’un gémissement, le plaisir qui ne peut se dire.

Il se souvenait avec précision de l’état de légèreté et de paix intérieure dans lequel sa patiente initiatrice l’avait emmené, leurs deux corps repus étendus sur l’herbe de cette friche près d’un arbre au feuillage odorant (il espérait que ce fût un tilleul, cela expliquerait l’origine de son inclination pour ce parfum.)  Hormis cette sensation d’absolu bien être, tout le reste lui échappait. Et tout  revenait, fabriqué  par son imagination.

 

Il y eut forcément, avant qu’ils ne se séparent, des mots échangés, le constat de cet accord physique inespéré, cette capacité rare à s'emboîter si bien dès la première fois - mais elle était la seule à pouvoir le dire et sans doute le lui dit-elle. Il y eut peut-être même, désiré dès ce moment là, quelque chose de plus engageant : la promesse de recommencer le paradis qu'ils avaient atteints autant de fois qu’il leur serait permis.

Cette histoire, qui ne devait durer que le temps d’une tocade de femme, s’était prolongée jusqu’à la fin du printemps, à la veille des grandes vacances.

 

Le jeune homme comprit ce soir là les variations temporelles, les qualités inhérentes à chacune d’entre elles. Le temps de la veille, par exemple, lorsqu’il parlait pour la première fois avec cette femme dans la rue trempée n’avait rien à voir avec celui-ci, nocturne, silencieux, complice – long, lent, juste. Les heures, remarquait-il, n’avaient pas le même grain, la même mesure de secondes ni la même densité. Il venait d’en faire l’expérience avec la plus tendre et la plus savante des maîtresses

 

La dame venait le chercher au lycée pendant la récréation de 16 heures et il devait être de retour à 17 heures pour aller en salle d’études. Un copain, souvent c’était un demi-pensionnaire avec un air chafouin et mou, à la Houellebecq, qui s’appelait Nige, venait lui dire que « sa vieille » l’attendait devant la porte. Abandonnant ce qu’il faisait, il la rejoignait sans prêter attention aux regards mi narquois mi envieux de ses camarades. Il s’était habitué à ces escapades fixes, cette liaison éminemment romanesque qui en imposait à toute sa classe. Il revenait au bout d’une heure chargé de toutes les senteurs de la rencontre, celles de la femme, les siennes, celles du bistrot ou de la chambre louée. Toute la salle d’études s’en transformait, on le regardait s’asseoir à sa place et lui, encore absent, souriait béatement aux rangées d’élèves studieux.

 

Elle l’emmenait dans un café boire du chocolat chaud et une fois elle lui fit goûter du martini en lui expliquant que c’était du vin italien cuit. Sucré comme le porto mais différent de lui par son mode de fabrication. Un jour elle l’emmena à l’Apollo voir Moderato Cantabile. Il aima le film – c’était un peu leur histoire (la femme d’un chef d’entreprise qui s’ennuie s’entichant d’un ouvrier) adaptée au cinéma d’après un livre de Marguerite Duras - et ses interprètes, Jeanne Moreau et Jean Paul Belmondo.

Malgré son intérêt pour les romans il ne connaissait  pas  l’auteur d’Un barrage contre le Pacifique et du Marin de Gibraltar. Etait-ce son ignorance de la littérature moderne (il réalisait la stupidité de cette idée car elle ne pouvait pas le savoir le jour où elle l’aborda), le désir charnel que le sentiment amoureux allait ensuite magnifier ou tout simplement l’ennui d’une moderne Bovary (ce qui donnerait raison à Dane) qui avait motivé l’attirance de cette femme pour lui, il ne le saura jamais.

 

Un jour elle ne vint pas à la porte du lycée, ni les suivants. Elle avait disparu comme elle était venue, brusquement. Pas de lettres, pas d’explications - une rupture radicale, à son image.

Il n’a jamais su qui elle était en réalité, il ne connaissait pas son nom et il avait oublié son prénom qu’il avait dû nécessairement murmurer à son oreille, prononcer dans la rue, écrire dans un mot ou formuler dans ses pensées. Mais son grand regret, vécu comme une impardonnable muflerie de sa mémoire, c’était son impossibilité de se représenter mentalement les traits de son visage ni le dessin de son corps. Elle s’était transformée en un souvenir qui s’effaçait, l’agonie en transparence d’une réminiscence, quelque chose d’inachevé et d’impalpable, une brume diffuse, informe et mélancolique, l’inaugurale patine sentimentale d’une existence qu’elle fut la première à toucher.



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Vendredi 17 juillet 2009 5 17 /07 /2009 18:27

                                                                                                                   Atiq Rahimi en novembre 2008

Afghan ? Vous avez dit Afghan ?

En 1985 un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile près de Rouen  en Normandie reçoit un réfugié politique venant de Kaboul en Afghanistan. Il a 23 ans. Atiq Rahimi, c’est son nom, perçoit vite la nécessité de bien maîtriser le Français. En plus des cours qui lui sont dispensés par le CADA, Rahimi, curieux du fonctionnement de cette langue dans laquelle désormais il baigne, décide de consacrer le temps libre qui lui reste – et il lui en reste beaucoup – à lire les romans qu’on lui prête ou qu’il achète avec la maigre allocation qu’on lui alloue.

C’est ainsi qu’il tombe sur Marguerite Duras, je veux dire qu’il découvre son œuvre. Le premier roman d’elle qu’il lit est L’Amant paru en 1984, prix Goncourt 1985. La première phrase du texte : « Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public… » le marque plus que le fameux « longtemps je me suis couché de bonne heure » de Marcel Proust. Rahimi est fasciné par cet incipit bref, d’allure simple, qui lui donne immédiatement l’envie d’écrire. Et d’écrire comme Duras. Il dévore L’Amant en quelques jours puis se procure tous les livres qu’il peut trouver de et sur la romancière. Mais il lit aussi Gide, Camus, Sartre.

 

Rahimi, qui s’intéresse également au cinéma, voit Hiroshima mon amour. Il est comme envoûté par la voix inénarrable d’Emmanuelle Riva répétant inlassablement à son amant japonais : «  tu me tues, tu me fais du bien… » Ce monologue très écrit du film culte de Marguerite Duras bouleverse le futur écrivain. Il est conquis par ce début, dit-il, « dépouillé, plein de mystère, magique et précis. » L’histoire d’un homme et d’une femme dans une chambre d’hôtel qui font l’amour et qui se parlent de manière "crue et fine" indique à l’écrivain une voie nouvelle pour exprimer l’amour et son naufrage, le désir et sa domestication, les mensonges qui parfois préservent et les aux fausses vérités qui jamais ne libèrent.

 

Rahimi a trouvé un maître, « ma maîtresse », confie-t-il en riant. Ce maître, cette femme petite à la voix ridée comme son visage, l’élève aujourd’hui reconnu, l’honore dès que s’en présente l’occasion. Marguerite Duras, affirme-t-il, est celle par qui son désir d’écrire s’est déclenché. Et tout ce qu’il écrit ou filme dérive d’elle, la source du regard qu’il porte sur le monde, ce regard  mi féminin mi masculin qui brouille sa lecture. L’auteur raconte que son travail d’écriture, ce long moment de nécessaire solitude, il le passe en écoutant les leiders de Schubert.

Son roman Terre et cendres, traduit en 2000, est publié à Paris. D’autres suivront.

Rahimi qui s’intéresse aussi à l’image, visionne en DVD les films de Jean Pierre Melville, particulièrement Le Samouraï, ceux bien entendu de toute la Nouvelle Vague et les grands cinéastes américains. Il cite, entre autres, Le Procès d’Orson Wells, d’après Kafka, et de  Coppola, la magistrale saga du Parrain. Il se dit qu’il faudrait faire « quelque chose comme çà » à propos de l’Afghanistan : témoigner, montrer, expliquer pour que cesse l’immonde hypocrisie des tueurs d’espoir.

Des films français qu’il voit une actrice se détache : Jeanne Moreau, amie de Marguerite Duras, qu’il découvre dans Moderato Cantabile. Il lui voue dès lors une sorte de culte.

 

Rahimi obtient le prix « Regard sur l’avenir » en 2004 au festival de Cannes avec Terre et cendres, un long métrage adapté de l’une de ses publications. 

Le 10 novembre 2008 le jury de l’Académie Goncourt décerne son prix à Syngué Sabou, « Pierre de patience », le premier roman de l’auteur écrit directement en français.

Lorsqu’il obtient le prix, les toutes premières félicitations proviennent de Jeanne Moreau, dont on sait qu’elle est une grande lectrice. Elle aurait même demandé au tout nouveau lauréat s’il songeait à adapter Syngué Sabou au cinéma. Elle lui aurait trouvé « un truc », disons une écriture, « fichtrement cinématographique. »

Engagé, Atiq Rahimi se range du côté des Demandeurs d’asile et manifeste sa solidarité aux sans-papiers de Calais.

Il retourne souvent à Kaboul, malgré les dangers qu’il encourt, pour animer des ateliers d’écriture. Son souhait est que tous les jeunes, Afghans ou autres, bénéficient d’une école qui éveille les consciences et non d’une école qui les manipule.

 

Atiq Rahimi est né à Kaboul le 26 février 1962. Il vit et travaille actuellement à Paris.

Il a publié chez P.O.L la majeure partie de ses écrits.

Syngué Sabou, 2008

Le retour imaginaire, 2005

Les Mille maisons du rêve et de la terreur, 2002

Terre et cendres, 2000

Ces trois derniers romans ont été écrits en Afghan - la langue maternelle de l’auteur.


                                                            Atiq rahimi en 2 009

 

 

 

Par med médiène - Publié dans : Littérature et Francophonie
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Vendredi 26 juin 2009 5 26 /06 /2009 19:58

Les yeux cernés


Une jeune femme en mouvement, sans impatience, et qui paraît tromper le temps en lisant les annonces épinglées sur les panneaux d’une galerie marchande. Elle va de l’une à l’autre, lentement. Sa manière de marcher m’intrigue. En se déplaçant, elle ne décolle pas les pieds du sol mais les pose sur le carrelage propre et brillant, comme si elle glissait - mais sans l’idée de glisse frottante que suggère dans un bain le bruit arrondi du mouillé. Je ne sais pourquoi, je l’imagine généreuse et passive dans ses amours. Comme destinée par vocation au plaisir de l’homme décidé à accepter ses choix.

Ainsi faisant, elle disait à qui voulait la regarder - moi peut-être qui essayait de comprendre pourquoi mon œil s’était accroché à son allure -, elle disait cette jeune femme que je ne reverrai sans doute jamais, son appartenance à la matière, au poids tiède et mou des choses.

Elle n’avait pas cette allure déliée, tranquille et souveraine, des femmes qui ne se sentent pas encombrées par leurs corps. Elle habitait le sien en force, complètement. Concrètement. Tout son être suggérait l’empoignade franche, le toucher brut, le refus de tout préliminaire.

Celle que j’observais était assez petite, sa taille peu marquée. Chaussée d’une paire de sandales rouges, sorte de mules, elle portait un pantalon marron qui la masculinisait, lui donnant un aspect androgyne étrangement séduisant. Son chemisier n’accusait aucune courbe, il ne dissimulait au regard qu’un semblant de seins. Des seins juvéniles, minuscules et pointus – comme naissants. Ses cheveux courts et foncés coiffaient un visage las, assez commun, que le brun fatigué de la peau desservait. Elle avait des yeux lourds, sans éclat. Et dessous, profonds d’un bleu presque noir, des cernes troublants, des cernes de nuit blanche.

 

 

 

 

Par med médiène - Publié dans : Notations - Communauté : rencontre(s)
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Jeudi 25 juin 2009 4 25 /06 /2009 20:52


A l'Est d'Oran, après maints lacets d'une route construite au pied de la fameuse montagne des Lions on arrive à Kristel, petit port bâti en étage qu'entourent, ainsi qu'une oasis maritime, vergers et jardins.

Il n'y a  guère, les pêcheurs et les maraîchers offraient aux plaisanciers qui les visitaient le fruit de leurs récoltes. Aujourd'hui l'échange est moins amène : la dure saison des rapports mercantiles a gagné sur l'ancienne et conviviale vertu de l'hospitalité.

Au delà du village, après avoir frôlé en son centre une école au fronton duquel est gravé le millésime 1893, la route se poursuit, longe à droite le Mont Kristel, de lourds blocs de pierres sculptés par les vents et découvre à gauche, en enfilade, des criques de sable ou de galets, jusqu'à la pointe de l'Aiguille qu'un phare surplombe. La baie, d'un bleu lumineux en été, dessine sur ses bords l'escarpement net de la côte. A l'horizon, une différence de tonalité signale la couture du ciel et de la mer.

De cette place la vue embrasse la géographie oranienne et découvre  Canastel, puis la rade et le Front de mer d'Oran, Fort Lamoune, le rocher de la Vieille et plus loin encore, l'ultime bout où l'oeil bute, le Cap Falcon reconnaissable à son phare.

On dirait que l'immense plan d'eau prend une allure de lac, tant l'étreinte, dans le creux des terres, ne semble pas forcée.

Kristel, au nom évocateur de femme, de prophète et de verre précieux, symbolise à mes yeux la rencontre miraculeuse d'un amour aux yeux d'eau.

Mais à l'écart des hommes, ou indifférents à eux, quelques lieux demeurent épargnés.

 

Notes

I) Canastel est une altération de Kristel, du nom berbère Krichteul, commise par les chroniqueurs espagnols. En réalité la pointe de  Canastel était nommée  Ahmeur Dekenah (pente rouge) ou cabo Rojo (cap Rouge ou cap Roux).

2)  Fort Lamoune est une fortification construite par les Espagnols au XVIIème siècle.

 

 

 

                       Passages de cristal


Eternité

Elle ne sent pas ma présence. Elle est assise, sa main en visière, face au soleil, et regarde la mer. Dans l'amoncellement des roches qui l'entourent, dans ce silence d'après midi finissant, seule, une femme en robe de couleurs -derrière son âge et devant la mer, point de rencontre de deux éternités -, écoute les remous de sa vie que l'air du large fait bruire.

Je suis passé sans qu'elle ne m'ait vu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 






 

 

 


Les Palmiers

Jaillissement vert qui éclate à son extrémité en feuilles dures. Quatre traits qui fusent dont l'un est étêté, moignon tendu vers le ciel qu'il ne peut accrocher. L'élégance idéale est là, déliée, primordiale. La houle voisine retourne en écho, aux palmiers du Sud, le murmure des déserts. Les palmes au faîte des troncs, quand un souffle les remue, procurent un bruit liquide et de métal froissé.

Ces arbres parfaits, car stériles, me paraissent incongrus dans ce coin de village sans grandeur, jonché des laideurs de l'homme. Il leur faudrait l'espace immaculé à quoi imaginairement je les associe.

Le plan inférieur de l'image me montre une femme enfouie dans son voile qui traverse la plage en longeant le mur. Elle arrive du fond du champ photographique et avance vers l'objectif. Elle regarde au devant de ses pas qui la mènent à moi. Nous ne la verrons pas.

 

 

 

 

 

Le Cimetière

Les tombes escaladent en ordre dispersé le versant marin de la montagne. Les plaques de schiste qui donnaient la mesure des gisants s'estompent, pierre à la pierre revenue. Et les corps mêmes qu'elles recouvrent n'ont plus de forme. lIs se sont coulés à la terre.

Monde de l'ombre près de l'éclat de la mer, monde sombre que la lumière montre, le cimetière de Kristel organise ce face à face de la mer et de la mort:: l'une scintillante, changeante, vivante; l'autre patiente et sûre d’elle dans le silence rugueux de ses pentes. Mais toutes deux comprises dans un ciel sans limites.

Nul tracé ici, nul caveau, nul chemin, nul lieu acquis : l'arrivant est rangé au hasard des places gagnées dans la progression vers la crête du mont. Un cimetière en espalier qui préfigure l'autre ascension vers l'inconnu désincarné, l'autre côté de la vie, la première question , la seule vraie quand tout est fini.

 


 


Les Ancres

Comme des mantes métalliques ou des hameçons pour poissons de légende, les ancres de Kristel enfin se reposent. Libérées des chaînes qui les attachaient à leur navire, elles peuplent aujourd'hui (depuis quand?), au terme de leur dernière traversée, l'une des plages de ce littoral resté sauvage. Le sol qui les accueille, parsemé de cratères minuscules, a gardé la couleur blonde du sable. On peut deviner ici cet étrange processus géologique qui transforme l'infinité des grains en solide conglomérat d'un effet étonnement lunaire. Marcher nu pied n'est pas aisé sur ce tapis de pointes sédimentaires. D'une cavité, formant lagune tiède (s'y baigner est un délice), sourd le chuintement continu d'un ressac : c'est la Méditerranée au travail, oeuvrant à sa superbe victoire sur la roche.

A l'abri des remous, le lustre des algues vertes et les boules d'épines que sont les oursins - et il y a encore quelques années, des moules comestibles - teintent de reflets nacrés, rouges, bruns et gris la bordure bleue et blanche de la mer.

Cimetière d'allégorie et vrai silence, la crique des ancres sollicite la mémoire. Par grand vent, les vagues en un rappel nostalgique les atteignent de leur eau. Dans le regret de l'écume des sillages, des accostages, des fonds obscurs et de la vie sous-marine, l'aujourd'hui des ancres échouées est fait de soleil et de sel qui les corrodent à l'air des embruns. La rouille lentement les écaille.

 


 

 

 

 

 

 


Le Rocher

Un rocher à quelques pas de l'endroit où je me trouve, un rocher tombé à la mer, ou né d'elle, dont la tête émerge, raide, et qui sans blessure la perce. La houle grise et bleue et la mousse de l'écume blanche, incessamment le lèchent dans le va-et-vient de la caresse, l'entourent, le submergent, le mouillent; incessamment l'encerclent dans le clapotis répété de la mer, l'enfoncent en elle, le libèrent, humide, le recouvrent, répétant indéfiniment le geste du plaisir.

Le piton brun, et luisant de ses mouillures, hors d'elle et en elle, m'apparaît, immobile et raide. Elle, vivante, mouvante, désirante et frissonnante, glisse sur lui dans l'alternance du flux et du reflux, et le presse en douceur de toute sa force.

 

Par med médiène - Publié dans : Notations - Communauté : rencontre(s)
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Dimanche 14 juin 2009 7 14 /06 /2009 18:27

                                                                     Femme s’essuyant (1889)


A la fin du siècle Degas expose une « suite de nus de femmes se baignant, se lavant, se séchant, s’essuyant, se peignant ou se faisant peigner. ». Degas fréquentait les bordels de Pigalle où on lui permettait, en familier des lieux, de suivre les pensionnaires dans leurs moments privés. Il pouvait ainsi observer les poses sans apprêt du rituel du tub (Le Tub, 1886, Après le bain…,1886) que le pastel, par ses couleurs chaudes, restituait en soulignant le réalisme de ces scènes d’une grande liberté érotique. Un exemple : la Femme s’essuyant (1889), allongée sur le dos dans un lit baigné de pénombre, semble caresser avec soin son entrejambe écarté dans un doux geste d’auto-érotisme.

                                                                 Femme se couvrant d'une serviette

                                                                                                                                          Le Tub

 

                                                                   Femme s'essuyant sur son lit




Plus tard, une certaine peinture recherchera moins à représenter qu’à évoquer une présence comme Henri Matisse, par exemple, dans la série des Odalisques qu’il s’astreint à peindre à Nice dans les années 1920 pour simplement « faire du nu ».

Les couleurs vives et la lumière priment sur la forme qui devient le plus souvent ligne secondaire, contour ou trait nécessaires qu’il souhaiterait à peine esquissés. Eclate alors, mais à la façon matissienne - c’est à dire sans bruit - sensuel et entêtant, le soyeux de la chair, le moiré de la peau nappant le velours chaud de ces corps de femmes   alanguies, rêveuses, endormies ou en espérance.


                                                                                    La Sieste


                                                                                

                                                                             Deux Odalisques

 

 

                                                                                      Odalisque

 

 

                                                                                      Nu bleu

Par med médiène - Publié dans : Peinture et photographie
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Dimanche 14 juin 2009 7 14 /06 /2009 12:34

                                                           Le hammam, Anonyme XIXème siècce

 

 

Le hammam, appelé aussi bain maure ou bain turc, réplique orientale des thermes romains, était l’un des sujets favoris des peintres orientalistes, parce qu’il leur permettait, comme pour la peinture traditionnelle, de justifier la nudité des femmes et les amenait, s’agissant de scènes orientales, à toutes sortes d’audaces tant plastiques que sensuelles.

Les grandes salles sombres, surchauffées, humides, au sol glissant nécessitant pour se déplacer des socques de bois (les chopines vénitiennes), recevaient en toute simplicité - d’appareil et de rang - maîtresses blanches et servantes noires, les unes nues, les autres recouvertes d’un drap. Les femmes allaient régulièrement dans ces bains aussi bien pour le plaisir que pour la santé. Principal lieu de socialisation échappant à la présence masculine, le bain offrait aux femmes la possibilité de se retrouver entre elles. Dans la vapeur parfumée aux multiples essences des étuves - de l’encens, de la myrrhe, du santal, de l’ambre brûlaient dans de petits fourneaux rappelant l’union de l’eau et du feu des anciennes croyances -, nul artifice n’était possible. La vérité sans voile du corps s’imposait dans une proximité exempte de gêne, favorisant les confidences, les secrets de femmes, tout ce qui peut se dire de la nuit, de l’homme et de l’alcôve. Tout en s’adonnant aux plaisirs des jeux que l’eau inspire - une eau toujours courante, toujours renouvelée, toujours bruissante - elles prenaient soin de leur premier capital, leur beauté, gage de leur unique et fragile pouvoir, grâce aux conseils de celles qui s’en souvenaient. Le rituel du bain est parfois dépeint avec une précision d’ethnographe comme dans les scènes de hammam de Jean-Léon Gérôme : le massage qui détend et assouplit, le savonnage qui lave, les ablutions qui purifient et l’épilation à la cire qui donne au corps cette netteté et ce lisse supposés être, pour l’homme, l’acmé de la perfection. Cette dernière pratique, largement répandue dans le monde des femmes d’Orient, semble avoir beaucoup impressionné certains écrivains. Victor Hugo, grand pourvoyeur d’images (Les Orientales, 1829) et expert en matière de femmes, note - constate ? - dans Choses vues : « Les femmes en Orient s’épilent absolument. » Alexandre Dumas, dans un style où la verve amusée du feuilletoniste domine, relate ainsi cette délicate et, à ses yeux, excentrique habitude : « Quant à l’épilation, elle se fait tous les mois à l’aide d’une pommade que les femmes mauresques composent elles-mêmes, et dans laquelle entrent à grande dose l’orpiment et le savon noir. Lorsque le jour de cette opération est venu, elles se frottent avec cette pommade et se mettent au bain ; au bout d’une minute le spécifique a opéré, et le poil tombe au simple toucher. Tant que les femmes maures ou arabes sont jeunes et belles, cette excentricité leur sied à merveille, en leur donnant l’apparence de statues de marbre antique. » (Le Véloce, 1846)

Dans le hammam où se côtoyaient vierges et femmes mariées, les matrones établissaient des contacts pour préparer des mariages et repéraient, de leur œil exercé, parmi les jeunes baigneuses celle qui sera destinée à tel jeune homme que ses parents souhaitaient marier. Vérifications et tractations occupaient cette société de vieilles gens et l’échange d’informations, favorisé par l’impossibilité matérielle de toute tromperie, se déroulait dans le bruit rassurant de l’eau remuée. La vérité se révélait dans la nudité des prétendantes évaluées par les marieuses aux seins ballants. Les peaux étaient inspectées et la souplesse du corps constatée. Les flancs et le bassin, qu’il fallait avoir large, étaient particulièrement observés car ils indiquaient la capacité des multiples maternités sans quoi une femme, en Orient, ne pourrait être considérée comme femme.

Le cérémonial du bain de la future mariée ne variait guère. Il consistait à passer sur tout le corps un gant rêche qui étrillait la peau et, sous l’action du savon noir et de l’eau, procurait à la peau luisance et douceur. Les effets de lumière sur cette surface nette et mouillée ont été, je l’ai dit, parfaitement rendus par un peintre comme Gérôme.

L’un des préceptes du Coran, pour que la femme soit purifiée et conforme à la conception musulmane de l’hygiène, recommande l’épilation du pubis de telle sorte que les poils ne dépassent pas « la longueur d’un grain d’orge. » La pâte qui servait à cette manipulation était de composition moins fantaisiste que celle décrite par Alexandre Dumas. Elle était faite à base d’arsenic ou de caramel au citron. Un cataplasme préparé avec du henné, cette poudre miraculeuse obtenue grâce à « la plante du paradis », de l’eau de rose et de l’ambre, apposé sur la zone épilée, avait le don d’apaiser l’irritation occasionnée par l’opération. Au milieu des encouragements et des rires de ses compagnes, la future épousée recevait, chuchotée, l’initiation verbale de la doyenne des matrones. Elle s’entendait dire la façon dont elle devait se donner, pudeur oubliée, comme femme et comme amante à l’homme qui allait partager sa couche et peut-être sa vie entière. Elle écoutait, énervée et ravie, la description de sa nuit où, lui disait-on, à la douleur mêlée au plaisir de la première fois succéderait le plaisir dans le plaisir recommencé. Les sens éveillés, puis comblés, contentant et l’épouse et l’époux dans l’espace clôt du lit, seront la preuve de la réussite nuptiale. S’affairant toujours autour d’elle, les femmes, continuant leur babil instructif, peaufinaient les ultimes préparatifs. Au-dessus du sexe nu, visible maintenant avec ses lèvres fermées, on tatouait, en la piquant d’une aiguille noircie, un léger triangle qui deviendra bleu. Ce symbole indélébile devait accroître la puissance fécondante de l’amant. Une chanson d’amour, une chanson de femmes, fredonnée à propos, comparait cette ouverture nouvelle au fruit du désert, la datte oblongue à la chair ambrée, presque translucide, qui fond dans la bouche comme un sucre et dont on peut, si on désire prolonger son souvenir, agacer le noyau avec sa langue. Puis on appliquait le henné roux sur ses mains et ses pieds, on y dessinait des formes belles pour plaire à celui qui les caresserait. On s’occupait ensuite des paupières que l’on teintait de khôl qui rend plus blanc le blanc des yeux, les fait briller, et les préserve. On lui donnait enfin à mâcher du souak qui parfume l’haleine et renforce la nuance rosée les gencives, faisant ressortir l’émail éclatant des dents. Dans les you you joyeux d’une assistance excitée par l’image que chacune se faisait de cette nuit sacrée, la mariée était parfumée, habillée de ses plus belles robes. Une ceinture, symbole d’ouverture et de fermeture, les serrait à la taille, au-dessus des cuisses qu’aucun sous vêtement n’emprisonnait.

La jeune fille émue et fière, sentant entre ses deux seins gonflés le talisman que sa mère avait placé, pouvait aller désormais au devant de sa vie de femme.

Le mariage, après la première nuit où le drap blanc taché du rouge de l’hymen déchiré était montré, devait indispensablement aboutir, sous peine de répudiation, à l’enfantement, à la mise au monde d’un petit mâle continuateur de la lignée du père.

 

Par med médiène - Publié dans : Peinture et photographie
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